CHAPITRE III
De trois choses que j*ay remarquées , qui arriérent enfant que les armées se missent en campagne; dont l^une fut plaisante y l* autre artificieuse , et la tierce lamentable.
Ceux qui descrivent les grosses histoires, ayans à représenter tant de faits , qui sont en plus grand nombre que ne sont les feuilles en un chesne loufii, ne peuvent pas tousjours le faire en notant toutes lesparticularitez qui les accompagnent; car s'ils s'y vouloient assujettir, pour un volume qu'ils mettent en lumière, ils seroient contraints d'en mettre quatre. Mais ils se contentent
prince de Condé, citée dans Tune des notes des Mémoires de Castelnau, ne laisse aucun doute sur les intentions de cette princesse, qui auroit yohIu, à tout prix, se soustraire à la domination des triumvirs.
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seulement de divulguer ce qui est plus mémorable. Et comme enlisant les choses passées, si j'en rencontre quelqu'une y soit petite ou grande, sur laquelle on pourroit dire quelque mot pour la faire mieux gouster, et en tirer un peu de fruict, je me délecte de le faire, mesmement en celles que j'ay veues : ce qui pourra paravanture aucunement servir à l'intelligence de This* toire, qui est la très-riche boutique où ceux qui affectent les beaux ornemens doivent avoir recours, n'estant ce que je mets icy en monstre qu'une petite balle de mercier , en laquelle les marchandises sont de basse valeur { neantmoins je me suis trompé moymesme , ou elles ne sont point falsifiées.
Le premier poinct de quoy je parleray, sera de la manière qu'arriva M. le prince de Condé et sa suite k Orléans. Ilavoit envoyé le jour précèdent M. d'Ândelot pour se saisir de la ville , où, estant arrivé comme in* conu , il apperceut qu'il y auroit de l'empeschement : ce qui le fit envoyer vers ledit seigneur , luy mandant qu'il s'avançast diligemment pour le soustenir, et qu'il y avoit apparence de venir aux armes. Or, tous ne voulans perdre un si bon morceau qu'estoitceluy-là» demandoient non seulement à trotter , mais à courir; et ce qui fut dit fut aussi-tost fait ; car, à six lieues de là l'esbranlement commença , ayant M. le prince alors , tant en maistres qu'en valets , environ deux mille chevaux ; et s'estant luy-mesme mis à la teste , et prins le grand galop, tout ce corps fit le semblable, jusques à ce qu'on fut à la porte. Innumerables gens se trouvoient par les chemins, tant estrangers qu'autres, qui alloient à Paris, qui, voyans le mystère de ceste course, sans que nul leur demandast aucune chose, la pluspart
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jugeoit du commencement que c^estoient tous les fols de France qui s'estoient assemblez^ ou que ce fust quelque gageure^ car il n'estoit encores nouvelle de guerre. Mais après y avoir davantage pensé, et oonsi*^ deré le nombre et la noblesse qui là estoit, ils entrèrent en admiration, mais en telle sorte, qu'ils ne se pouvoient garder de rire d^un mouvement si impé« tueux , qui n'al^attoit pas les arbres comme les vents de Languedoc, mais qui plustost s'abattoit soy*mesme ; car, par le chemin, on voyoit ordinairement valets portez par terre , chevaux esboitez et recreuz, malles renversées, ce qui causoit mesmes à ceux qui couroient des risées continuelles. Mais ceux qui furent mis ce jour là hors de la ville plorerent catholiquement, pour avoir esté despossedez de Testape des plus délicieux vins de la France (0.
Quant au second point, la matière en est plus grave, d'autant qu'elle consiste en accusations générales et privées, défenses, raisons, et autres artifices pour persuader; avec lesquelles armes tant de grands chefs ^ par l'espace de deux mois , ne cessèrent de s'entrecombattre , pareillement de conforter et animer leur§ confederez et partisans. Il estoit très-nécessaire alprs en ces altérations d'Estat , si nouvelles et extraordinaires , de lever les mauvaises impressions qui se pouvoyent prendre par ceux qui ignoroient les intentions des entrepreneurs ; et s'il y eut bien assailli , il y eut aussi bien défendu. Dequoy chacun pourra juger en lisant les actes ^ tant d'un party que d'autre, qui sont
(0 Des plus délicieux vins de la France. Les vins d'Orléans et de Beaugency avoient alors autant de réptitation que ceux de Bourgogne et de Cluimpag^e.
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insères es annales. Il y en a qui estiment ^ quand ils ont bonne cause^ que d'elle-mesme elle se manifestera à un chacun^ ce qui les rend négligens à publier ce qui en est: en quoy ils faillent; car, encore que les choses justes et véritables avecques le temps monstrent tous<^ jours leur lumière, toutefois^ en plusieurs occurrences, il est nécessaire de l'anticiper, et que tost on conoisse ce qui ne laisseroit d'estre conu plus tard ; mais il n'en arriveroit tant de fruit. Et JLout ainsi que les mauvaises herbes suifoquent les bonnes si on ne les arrache, aussi qui ne rembarre les calomnies qu'ordinairement les adversaires objectent à l'encontre de ce qui est bon, sans doute il se verroit souvent supprimé. Outre plus, on acquiert bien davantage de support «après avoir au vray déclaré, en quelque affaire que ce soit, qu'on y marche de pied droit , et qu'on y besogne de main équitable. Somme, en ce siècle icy les hommes sont si paresseux aux devoirs publics , que, si on ne les excite de parole sur parole, ils demeurent immobiles. Ceux desquels la cause n'est guères bonne plus de besoin ont-ils d'artificieux langage, pour pallier ce qui estant descouvert la rendroit desfavorisée. Je cuide aussi Qu'ils n'ont pas la langue engourdie. Par où on peut voir que l'éloquence est comme un cousteau à deux tranchans : mais, quoi qu'on die, si est il bien difficile de desguiser le faux et d'oI:)scurcir le vray.
Le troisiesme point est de l'abouchement qui fut fait auprès de Toury en Beausse, par la Roy ne, le roy de Navarre et le prince de Condé, pour adviser aux moyens d'apaiser les différens survenus. Plusieurs pensoyent que la présence et communication des grands auroit plus d'efficace que les ambassades si souvent
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envoyez de part et d'autre. Et encore qu'il y ait quelquefois du péril aux entreyeuës , nonobstant elle ne laissa d'estre accordée, veu les instances qu'en faisoit la Boyne, avecques les limitations qui s'ensuivent: Que de chacun costé on ne pourroit amener que cent gentilshommes avec armes et lances, que nulles troupes n'approcheroyent plus près du lieu ordonne que de deux lieues, et que trente chevaux légers, de part et d'autre, six heures devant que s'aboucher, descouvriroyent la campagne, laquelle est, en cest endroit, raze comme la mer. A l'heure dicte , la Royne se trouva à cheval en la place assignée avec le roy de Navarre, où M. le prince et M. l'Admirai, aussi à cheval, la furent trouver ; et là traitèrent des choses publiques par ensemble. Cependant les deux troupes, qui estoient composées d'une eslite d'hommes, et la pluspart seigneurs, firent alte a huit cens pas les uns des autres. Le mareschal d'Anville commandoit à l'une*, et le comte de La Rochefoucault à l'autre. Or, après qu'elles se furent contemplées demy heure, chacun désireux de voir, l'un son frerc, l'autre son oncle, son cousin, son amy ou ses anciens compagnons, demandoit licence aux supérieurs , ce qu'on obtenoit avec peine , pource qu'il avoit esté défendu qu'on s'accostast, de crainte de venir aux injures ^ après aux mainsi. Mais tant s'en faut que querelles s*en ensuivissent, qu'au contraire ce ne furent que salutations et embrassades de ceux qui ne se pouvoient garder de monstrer signes d'amitié à ceux que la parenté ou l'honnesteté avoit auparavant liez ensemble, nonobstant les marques contraires que chacun portoit; car la troupe qui accompagnoit le roy de Navarre estoit vestue de casaques de velours cramoisi
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et bander olles rouges, et celle du prince de Condé de casaques et de banderoUes blanches. Les catholiques, qui imaginoient que ceux de la religion fussent perdus, les exhortoient de penser à eux, et ne s'obstiner pas à donner entrée à ceste misérable guerre, en laquelle il fàudroit que les propres parens s'entretuassent. Eux respondoient Tavoir en detestation, mais qu^ils estoient asseurez, s'ils n'a voient recours à la défense, qu'on les traitèroit de la mesme façon de plusieurs autres de la religion , qui avoient esté cruellement occis en plusieurs endroits de la Franfce. Bref, chacun s'incitoit à paix, et à persuader les grands d'y entendre. Aucuns, qui, un peu à l'escart, consideroient ces choses plus profondement, deploroient le discord public, source des maux futurs; et quand ils venoient encores à repenser en euxmesmes que toutes les caresses qu'on s'entrefaisoit seroient converties en meurtres sanglans, si les supérieurs donnoient un petit signe de combattre, et que, les visières estans abatues, et la prompte fureur ayant bandé les yeux, le frère quasi ne pardonneroit à son frère, les larmes leur sortoient des yeux. Je me trouvay là du costé de ceux de la religion, et puis dire que j'avois de l'autre part une douzaine d'amis que je tenois chers comme mes propres frères, et qui me portoient une afiiection semblable. Cependant la conscience et l'honneur obligeoient un chacun de ne manquer ny à l'un ny à l'autre : les amitiez particulières estoient encores vives alors; mais depuis que les grands maux vindrent à avoir cours , et les conversations à se discontinuer, elles s'allèrent amortissant en plusieurs. La Royne et le prince de Condé, après avoir conféré deux heures
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ensemble i^), ne se pou vans accorder , se retirèrent^ chacun bien marry que meilleur effect ne s'en estoit ensuivy.