‹ MémoiresChapitre 12 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la bonne discipline qui fut observée parmy les bandes , tant de cheval que de pied ^ de M. le prince de Condéy seulement l'espace de deua: mois; puis de la naissance de la picorée^

Alous que cette guerre commença, les chefs et capitaines se ressouvenoient encores du bel ordre militaire qui avoit esté practiqué en celles qui s'estoient faites sous le roy François et Henry son fils, et plusieurs soldats en estoient aussi memoratifs; pour laquelle occasion il semble que ceux qui prindrent les armes se contenoient aucunement en leur devoir. Mais ce qui eut plus de force à cest efiect, furent les continuelles remonstrances es prédications où ils estoient admonnestez de ne les employer à l'oppression du pauvre peuple; et puis le zèle de religion, dont la plus grande part estoit menée, avoit alors beaucoup de vigueur. De manière que, sans aucune' contrainte, chacun se bridoit volontairement, pour ne commettre poinct ce que souventes fois l'horreur des supplices ne peut empescher; et principalement la noblesse se monstra, à ce commencement, très-digne du nom qu'elle portoit; car, marchant par la campagne, où la licence de vivre est sans comparaison plus grande que dans les villes ,

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elle ne piUoit poinct^ ny ne battoit ses hostes/ et se contentoit de fort peu; et les chefs et la pluspart d'icelle, qui de leurs maisons avoient apporté quelques moyens, pay oient honnestement. On ne voyoit point fuir personne des villages, ny n*oy oit-on ne cris ne plaintes. Somme, c estait un desordre trhs-bien ordonné. Quand il se commettoit un crime en quelque troupe , on bannissoit celuy qui l'avoit commis, ou on lelivroit es mains de la justice, et les propres compagnons n'osoient pas mesmes ouvrir la bouche pour excuser le criminel, tant on avoit en detestation les meschancetez et estoit-on amateur de vertu. Au camp de Vaus-r soudua, près Orléans, où le prince de Condé séjourna près dé quinze jours, l'infanterie fit voir qu'elle estoit touchée du mesme sentiment. Elle estoit logée en campagne, et le nombre des enseignes ne passoit trente-six. Je remarquay alors quatre ou cinq choses notables : la première est qu'entre ceste grande troupe on n'eust pas ouy un blasphème du nom de Dieu ; car lorsque quelqu'un, plus encore par coustume que par malice, s'y abandonnoit, on se courrouçoit asprement contre luy, ce qui en reprimoit beaucoup; la seconde, on n'eust pas trouvé une paire de dez ny un jeu de cartes en tous les quaitiers, qui sont des sources de tant de. querelles et de larcins; tiercement, les femmes en es-^ toient bannies, lesquelles ordinairement ne hantent en tels lieux, sinon pour servir à la dissolution; en quatrième lieu, nul ne s'escartoit des enseignes pour aller fourrager, ains tous estoient satisfaits des vivres qui * leur estoient distribuez, ou du peu de solde qu'ils avoient receu. Finalement, au soir et au matin, k Tassiette et levement des gardes, les prières publiques se

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&isoienty et le chant des psalmes retentis^oit en l'air t èsquelles actions^ on rémarquoit de la pieté en ceux qui n'ont pas accoustumé d*en avoir beaucoup es guerres^ Et combien que la justice fnst alors sévèrement exécutée, si est-ce que peu en sentirent la rigueur, pource que peu de de&bordemens parurent. Certainement plusieurs s'esbahissoient dé voir une si belle disposition , et mesmement une fois feu mon frère le sieur de Teligny (0 et moy, en discourant avec M. TAdmiral , la prisions beaucoup. Sur Cela il nous dit : m Gest Voirement nne belle chose moyeimant qu'elle dure^ mais \e crains que ces gens icy ne jettent toute leur bonté à la fois, et que d'icy à deux mois il ne leur sera demeuré que la malice. J'ay commandé à Tinfanterie longtemps (^), et la conois; elle accomplit souvent le proverbe qui dit déjeune hermite vieux diable. Si cellecy y faut, nous ferons la croix à la cheminée. » Nous noua mismes à rire, sans y prendre garde davantage, )usques à ce que Texperience nous fit conoistre qu'il avoit esté prophète en cecy.

Le premier desordre qui arriva fut à la prise de Boisgency , qui fut emportée des Provençaux par deux trous qu'ils firent à la nniraille , à la sappe ; là où ils e^rcerent plus de cruauté et de pillerie sur ceux de la religion habitans d'icelle^ qui n'a voient peu sortir, que contre les soldats catholiques qui^la defendoient : mesmement il y eu4: des forcemens de femmes. Cest exemple servit de planche aux Gascons, qui monstrerent, quel-

C>) Mon frère le sieur de Teligny. La Noue avoit époiisé la sœur de ce seigneur. — C») J'a)r cèmmandé à Vinfanterie long-temps, Coligny arok été ea i55» oolonel générai de l'infanterie, et cette place avoit PA886 k BOB frère d'Andelot.^

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que temps après , qu'ils ne vouloient pas estre sur-^ montez à jouer des mains. Mais le régiment de M. d'Y- Yoy,qui estoit tout de François, s'escrima encore mieux que les deux autres, comme s'il y eust eu prix proposé à celuy qui pis feroit. Ainsi perdit nostre infanterie son pucelage j et de ceste conjonction illégitime s'ensuivit la procréation de madamoisellé La Picofée, qui d^uis est si bien accreuë en dignité qu'on l'appelle maintenant madame. Et si la guerre civile continue eacore, je ne doute point qu'elle ne àeyxexme princesse. Geste perverse coustume s'alla incontinent jetter au milieu de la noblesse, une partie de laquelle, ayant gonsté des premières friandises qu'elle administre , ne voulut plus se repaistre d'autre viande. Et en ceste manière le mal, de particulier, devint gênerai, et alla toujours de plus en plus infectant le corps universel, l'ay souventefois veu ad jouster des remèdes pour penser corriger la malignité de ceste humeur ; mais combien qu'ils profitassent aucunement, si n'avoient-ils la force de la forcer. Entre autres, M. l'Admirai ne s'y est point espargné , qui estoit un fort propre médecin pour guérir ceste maladie , car il estoit impiteux \ et ne falloît point par excuses frivoles penser eschapper estant coupable , car elles n'estoient point valables devant luy. Au voyage qu'il fit en Normandie, il fut adverty qu'un capitaine d'argoulets avoit saccagé un village y où il envoya incontinent , et ne peut-on attrapper que le chef et quatre ou cinq soldats, qui receurent leur condamnation incontinent, et les fit attacher bottez et esperonnez, et la casaque sur le dos, avec le drapeau pour enseigne. Et puis , pour enrichir le trophée , il leur fit mettre aux pieds les despouilles

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conquises y comme robes de femmes , linceux, nappes ^ entremeslez de poules et jambons ; ce qui servit d'advertissement et d'escrit en grosse lettre à tous ceux qui se mesleroient de mesme mestier, de ne se gouverner comme ceux4à. On ne vit jamais gens plus sages qu^on fut après ^ tant qu'un mois dura. Mais on retourna depuis à l'exercice des bonnes coustumes y que sans sévérité on ne sçauroit faire oublier. Je diray aussi en faveur des bandes catholiques y qu'elles estoient aussi à ce commencement bien policées et peu mal-£iisantes au peuple y entre lesquelles la noblesse reluisoit. Mais de dire combien de temps elles persévérèrent, je ne sçay pas bonnement : toutefois j'ay entendu qu'elles mirent tout incontinent les voiles au vent, et prindrent la mesme route des autres. Encores que quelquefois nos desordres nous aprestent à rire , si est-ce qu'il y a bien plus d'occasion d'en plorer , voyant un si grand nombre de ceux qui manient les armes mériter, par leurs mauvais comportemens , de porter plustost le nom de brigands que de soldats.

CHAPITRIP VII.

Pour quelles raisons F armée de M. le prince de Condé se dissipa après la prise de Boisgency ; et comme il tourna ceste nécessité en utilité f et du dessein de celle du roy de Nasfarre,

Les principaux capitaines du party de ceux de la religion , qui avoient conoissance des affaires du monde ,

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prevoyoient bien que leur armée ne demeureroit pas longtemps en corps , pource qu'une partie des fondemens nécessaires defailloit^ et craignoient ceste dissipation comme on craint qu'un grand chesne qui est esbranlé des vents ne fasse sa cheute sur quelque muraille pour la briser y ou accabler sous soy quantité d'autres petits arbrisseaux portant fruict. Pour ceste occasion ayoient-ils tous] ours conseillé qu'on tentast le combat lors qu'on estoit en vigueur ^ à quoy on faillit. Or , après la prise de Boisgency , qu'on vit que l'armée contraire s'estoit placée à Blois, qui est située sur le beau fleuve de Loire , et que la guerre s'en alloit tirer à la longue , l'ardeur première commença à s'atiedir. Aussi vindrent lors à faillir les moyens pour soudoyer les gens de guerre^ lesquels avoient desjà consumé tous ceux qu'on avoit peu ramasser^ tant à Orléans qu'autres endroits. Ceste nécessité ouvrit la porte à plusieurs mescontentemens , la pluspart desquels avoient des fondemens fort légers, combien que le principal mouvement procedast de l'impatience naturelle de la nation françoise, laquelle, ne voyant promptemen,t les efiects qu'elle a imaginés, se desgouste et murmure. Je ne veux point celer qu'aucuns mesmes des principaux de la noblesse, trop amateurs de leurs biens, ou ayans des espérances un peu ambitieuses, ou pour estre trop délicats, voulans cacher ces défauts, mirent en doute la justice de la guerre. Ce qu'ayant esté conu , on les pria de se retirer , de peur que leurs propos n'altérassent la volonté des autres. Et quant au gros de la noblesse, qu'on ne pouvoit entretenir ny placer es garnisons voisines , çt qui pouvoient servir ailleurs , on avisa de les employer en leurs provinces , où les af-

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feires balançoient entre ceux de la religion et les catho liques^ et principalement en Paictoû, Xaintonge et Angoumais. Là enyoyà*t-ôn le comte de La Rochefoucaut^ à Lyon le sieur de Soubize, et à Bourges le sieur dTvoy avec son régiment. Et d'autant que c'estoit une cbose notoire que les Allemans, Suisses et Espagnols enU'éiient jà eti France pour le secours des catholiques, M. d'Andelot fut aussi envoyé en Allemagne , et le sieur de Briquemaut en Angleterre, pour tirer de là ce qu'on pourrait de faveur et d'aide. Par ce moyen , la ville d'Orléans demeura asseurée et deschargée de ce quïjreust trop grevée; et les négociations estrangeres fiireiit bien establies , et remedia-t-on à la conservation des pî^oviiKies desquelles on recevoît faveur. Ainsi fu-* Fent de^xÈ^sléés les difficultez qui survindrent lors du cdsté dùi prince ; de façon que l'espérance du succez de la guerre n'en diminua p^s beaucoup. Dequoy je ne ia^'eslonne pas ; car , puis qu'es affaires extresmes les bomffiifesprudenset magnammes trouvent des remèdes^ pionrqiîoy desespéreroit-on en celles qui ne sont encore parvenues à ce degré là? Cependant, «n matière de dguerfe, faute d'argent est un inconvénient qui n'est pas f>étit. Celui-là n'est pas moindre, d^avoit à manier gens V(dont^ir€S ; car c'est un fardeau sur soy très-mal aisé i porter; et par lequel on est aucunes fois accablé : et mil le sçaft qui ne l'a esprouvé.

Le Foy de Navarre et les chefs joints avec luy , consideràns qu'il ne falloit perdre le temps , qui doit estre cher à ceux qui ont les forces en la main, rengrossirent leiïr camp, tant de François que d'estrangers, et supplièrent la Royne de faire venir le Roy en l'armée, afin que les huguenots, qui disoient que c'estoit celle du

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roy de Navarre, ou de M. de Guise , fussent contraints de rappeler celle du Roy, aussi pour authoriser la guerre davantage, qui se faisoit sous son nom, ee qu'elle fit. Et se trouvèrent à Chartres , où ftit prise resolution d'aller attaquer Bourges avant qu'on Tethst fortifiée; car une si puissante cité, qui n'est qu'à vingt lieues d'Orléans , accommodoit trop , comme ils di- «oient , les afiaires du prince de Condé. Ils s'y acheminèrent , et , l'ayant attaquée , elle ne fit tant de résistance qu'oq esperoit, dont elle tpmba entre leurs mains. Après, estans enflez et joyeux de ceste soudaine victoire, qui e^toit, disoient-ils, un bi^s coupé à ceux de la religion , ils entrèrent en délibération de ce qu'ils dévoient (aire; car plusieurs pressoient fort d'aller àt*taquer Oft'leans.Et voicy quelles estoieiit leur^ raisons: que les deux chefs qui faisoient mouvoir tout le corps contraire, à sçavoir le prince dé Condé et l'Admira!, estoient dedans, et que, les prenant, il seroît après &cile de le rendre immobile ; que les estrangers qui ouvroient les yeux, et fretiUoîerit pour enlrer en France, oyans seulement dire qu'elle serôît assiégée, perdr oient la volonté d'y venir; qu'ils àvoient assez de gens pour commencer le siège, car, metlans deux mille hommes bien fortifiez dedans le Portereau pour brider la viHe de ce costé-là , il leur restoit encore dix milife hon>Bftesde pied et trois mille chevaux, qui suffisoîent attendant les aigres forces qu'on faisoit acheminer;finalement, que la ville n'estoit forte, d'autant qu'il n*y avoît nuls flancs qui valussent, ny bon fossé, ny aucùtiè dontr'escarpe ; seulement y avoit unrempa^, dans lequel, avec trente canons, en six joui^ on pourroît faire deux cens pas de bresche. « Mais si vous donnez temps,

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disoient-ilsy à ces huguenots de parachever leurs fortifications y OÙ jà ils travaillent , il nous sera impossible de l'emporter, » Qu'on se souvint que ladite ville n'estoit pas seulement une petite espine dedans le pied delà France, ains plustost une très-grosse sagette (0 qui luy perçoit les entrailles, et Fempeschoit de res* pirer.

Les autres, qui estoient d'opinion contraire, repliquoient en ceste sorte : que, par les intelligences qu'ils avoient à Orléans, ils sçavoient de certain que les deux regimens gascons et provençaux estoient demourez dedans, qui passoient trois mille soldats ; plus cinq ou six cens autres soldats qui s'y estoient retirez de ceux qui estoient dans Bourges. Et, outre cela, ily avoit quatre cens gentilshommes, puisles gens de la ville qui portoient les armes, qui n'estoient pas moins de trois mille ; tout lequel nombre faisoit plus de sept mille hommes, sans y comprendre encore, disoient-ils, ceux qui se viendr oient jetter dedans, s'ils oy oient quelque bruit qu'on la vint assiéger. Qu'une ville n'estoit pas prenable, où il y avoit tel nombre de gens et grosses provisions de vivres. Doncques qu'il n'y avoit nul propos, avec douze mille soldats, de s'aller planter devant, veu le grand nombre des camps séparez qu'il convenoit avoir pour la bien fermer. Davantage, que ce seroit s'embarquer sans biscuit, d'entreprendre tel ouvrage sans estre accompagné de deux cens milliers de poudre, douze mille balles et deux mille pionniers, et que toute la puissance du Boy ne pourroit ramasser cela d'un mois; mais qu'il y avoit d'autre J^esongne ailleurs plus facile à tailler, à quoy il estoit besoin de

CO Sagette : flèche.

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pourveoir, qui estoit d'oster la ville de Rouen aux ennemis pendant qu elle estoit encore foible, en laquelle les AngloiSy attirez par eux^ pourroient faire une grosse masse d'armée pour se jetter après où ils voudroient, et qu'il falloit promptement aller coupper cest autre bras. Et quant aux forces que pouvoit amener le sieur d'Andelot, qu'envoyant à l'encontre d'eux quinze cens chevaux et quatre mille harquebusiers, qui seroient favorisez des pays, villes et rivières, ils suffiroient pour les repousser ou tailler en pièces. Et, avenant qu'on en fust venu à bout, alors ce seroit le vray temps d'aller, et, sans crainte d'estre molestez, planter un mémorable siège devant Orléans, pour l'avoir promptement par vive force, ou plus tard par la mine et la sappe, ou à la longue en faisant des forts à l'entour. Ce dernier advis le gaigna et fut suivy ; et, pour dire ce qu'il m'en semble, je trouve qu'il estoit le meilleur; car dans la ville il y avoit pour la défense plus de cinq mille estrangers, sans les habitans, et abondance de munitions et les ravelins commencez, et les fortifications des isles estoient quasi parfaites. Vray est que M. le Connestable, qui estoit un grand capitaine, disoit qu'il ne vouloit que des pommes cuites pour les abbatre ; mais quand on l'eust amené là pour les voir (0, il confessa qu'il avoit esté mal informé. Souventefois nos chefs devisoient entre eux du siège 5 mais M. l'Admirai s'en mocquoit, disant que, d'une viUe qui peut jetter trois mille soldats dans une sortie, l'on ne s'en peut acoster près qu'avec péril, ny moins en appro-

(*) Jffais quand on Peust amené là pour les voir. U les yit en effet, «prés avoir été fait prisonnier par les protestans à la bataille de Dreux ( 1 9 décembre x 563 ).

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cher l'artillerie, et que l'exemple de Mets et de Padoue, où deux grands empereurs (0 receurent honte pour avoir attaqué des corps trop puissans, estoit un beau miroir pour ceux qui veulent assaillir places qui sont bien pourveuës.

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