CHA.PITRE X
De àijc choses remarquables advenues à la bataille de
Vreux,
ENTEE toutes les batailles qui se sont données en France peindant les guerres civiles, il n'y en a aucune
et porta an duc de Guise le mot d^ordre qui avoit été. donné par le prince de Coudé. Après la morl du duc de Guise^ il se réconcilia avec les protestans , qui , paraissant oublier sa défection , remployèrent dans des affaires importantes.
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plus niemorable que la bataille de Dreux ^ tant pour les chefs expérimentez qui s'y trouvèrent, que pour l'obstination qu'il y eut au combat. Toutesfois, pour en parler à la vérité, ce fut un accident digne dp lamentation, à cause du sang que versèrent dans le sein de leur mère plus de cinq cens gentilshommes françois, tant d'une part que d'autre, et pour la perle qui se fit de princes, seigneurs et suffisans capitaines; mais, puisque les choses sont advenues, il n'est pas defTendu d'en tirer instruction , comt>ien que la meilleure seroit de ne retourner jamais à une telle folie, qui couste si cher. Or plusieurs choses y arrivèrent, que par avanture tous n'ont pas bien notées, et c'est ce qui m'a donné envie de les représenter, afin que ceux qui passent trop légèrement par dessus les hauts faits d'armes , sans considérer ce qui peut profiter, soient plus diligens de le faire; car cela est apprendre à estre capitaine.
La première chose qui arriva, encore qu'elle ne soit ^e fort grand poids, si la peut - on noter comme non ordinaire : c'est qu'encore que les deux armées fussent plus de deux grosses heures à une canonnade l'une de l'autre, tant pour se ranger que pour se contempler, si est-ce qu'il ne s'attaqua aucune escarmouche, petite ny grande, sinon le gros combat. Et toutesfois, à plusieurs autres batailles qui se sont données, elles ont tousjours précédé, comme à celles de Cerisoles, Sienne et Gravelines. Ce n'est pas pourtant à dire qu'il faille commencer les batailles par telle action; mais le plus souvent on y est indui^t par la qualité des lieux, ou quand on se isent fort d'harquebuserie, ou pour taster les ennemis, ou pour autre considération.
Chacun alors se tenoit ferme, repensant en soy-
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mésme que les hommes qu'il voyoit venir vers soy n'estoient Espagnols j Anglois ny Italiens, ains François, voire des plus braves, entre lesquels il y en avoit qai estoient ses propres compagnons, parens et amis, et que dans une heure il faudroit se tuer les uns les autres; ce qui donnoit quelque horreur du fait, néantmoins sans'diminuer de courage. On fut en ceste maniera retenu jusques à ce que les armées s*esbranlerent pour s'entreheurter.
La seconde chose très-remarquable^ fut la générosité des Suisses, qu'on peut dire qu'ils firent une digne preuve de leur hardiesse; car, ayant esté le gros corps de bataille où ils estoient, renversé à la première charge, et leur bataillon mesme fort endommagé par l'esquadron de M. le prince de Condé, pour cela ils ne laissèrent de demeurer fermes en la place où ils avoient esté rangez, bien qu'ils fussent seuls, abandonnez de leur cavallerie. Et «assez loin de l'avant-garde, trois ou quatre cens harquebusiers huguenots les attaquèrent , les voyans si à propos, et en tuèrent beaucoup, mais ils ne les firent desplacer. Puis un batail}on de lansquenets les alla attaquer, qu'ils renversèrent tout aussitost, et le menèrent bâtant plus de deux cens pas. On leur fit après une recharge de deux cornettes de reitres qu'ils soustindrent bravement; puis une autre de reitres et François ensemble, qui les fit retirer, et avec peu de desordre, vers lettrs gens qui avoient esté spectateurs de leur valeur. Et combien que leur colonel et quasi tous leurs capitaines demeurassent morts sur la place, si rapporterent-ils une grande gloire d'une telle résistance.
Le troisième^ acte fut la longue patience de M. de
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Guise , par le nàoyen de laquelle il parvint à la victoire ; car, après que le corps de la bataille que M. le Ck)nnestable conduisoit eut esté mis à vau de route , fors les Suisses, luy ayant esté pris, en combattant, ledict sieur demeura ferme , attendant si on iroit l'attaquer ; car les gens de pied de M. le prince de Condé n'avoient point encore combattu, auprès desquels partie de sa cavallerie se venoît tousjours rallier, outre celle qui faisoit encore alte. Mais comme ceste avant-garde faisoit bonne mine , ceux dé la Religion ne Tosoient aller mordre. Cependant les uns s'amusoient à charger les Suisses , comme il a esté dit, les autres à poursuivre les fuyards, et beaucoup à piller le bagage ; lesquelles actions durèrent plus d'une heure et demie. Plusieurs du party mèsnie de M. de Guise , le voyans si longtemps se tenir coy , pendant qu'on exeeutoit ceux qui avoieUt esté rompus , ne sçavoientque penser de lùy, comme s'il etist perdu le jugement : et croy qu'aucuns l'accusoiéM j[à de timidité^ ainsi que Fabius Maximus lé fut dê^ Boôïàins quàsi en pareil fait: mesm«ment entre cent qui luy éstoiént contraires, il y en avoit qui desjà crioiént que la vîètoîfé èsloil acquise pour éùit. Mais il me souvient que j'diiys feu M. l' Admîraî , qui respondit : « Nous nous trompons , car bientost nous verrons cestë git*6ssé nUèe foïïdlré sùf nous. » Ce qui avint quelque peu après , dont s'ensuivit le changement dé fortune. Par là lédict sîeù^ de Guiàé fit bien conoistre qu'il àttendoit le point de l'occasion ; car il eut patieiicè dé voir dëàdrdôtinér par les petites actiom que j'ay récitées, le gros déS forces dé M. le prince , qui l'eussent mis en peine si du commencement toutes réjointes elles le fiisseht allé attaquer. Mais après qu'il
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veit qu'elles estpient fort esparses^ il s'esbranla avœ si belle audace et contenance , qu'il trouva peu de résistance. On ne doit pas estre soudain à juger les intentions de ces ^ands chefs^ car ils ont des considérations que l'effect descouvre par après estre autres que beaucoup n'eussent cuidé.
La quatrième chose digne d'estre notée, est la longue durée du combat, pource qu'on voit ordinairement es batailles qu'en une heure tout est gaigné ou perdu; et ceUe de Montcontour dura encores moins. Mais cestecy commença environ une heure après midi, et l'issue fut après cinq heures* U ne faut pas pourtant imaginer que, pendant ledict temps, on fust tous) ours combattant, car il y eut plusieurs intervalles , et puis on se rattaquoit par petites charges , ettantost par fosses, qui emportoient les meilleurs hommes : ce qui continua jusques à la noire nuict. Certes, il y eut une merveilleuse animosité des deux costez, dont le nombre des morts en rend suffisant tesmoignage , qui passoit sept mille hommes, à ce que beaucoup disent, la pluspart desquels furent tuez au combat plustost qu'à la fuite. Or^ ce qui me sembla avoir esté principalement cause de ceste longueur, fut que l'armée du Boy estoit forte d'infanterie , et celle de M. le prince de Cdndé puissante de cavallerie ; car les uns ne pouvoient forcer les gros bataillons , ny les autres chasser loin les chevaux. Si on veut bien regarder à toutes les batailles qui se sont données depuis celle des Suisses (0, en laquelle on combattit encores le lendemain , nulle ne se pourra aparier à ceste-cy ; mesme la
(*) Celle des Suisses. La bataille àt Marignan , gagnée par François T.
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journée de Sainct Laurent- (") s'acheva en moîtis d^ demie heure. *" ^
Le cinquième accident fut la prise des deux chefs des armées^ chose qui avient rarement, parce qu'ordinairement ils ne combattent qu'au dernier et à l'extrémité; et souvent une bataille est quasi gaignée avant qu'ils soient venus à ce poinct.Mais ceux-cy n'attendirent pas si tard ; car à l'abordée chacun voulut monstrer aux siens l'exemple de ne s'espargner. M. le Connestable fut pris le premier et fort blessé, ayant tous] ours reçu blessures en sept batailles où il s'est trouvé (qui fait foy de la hardiesse qui estoit en luy ) ; et M. le prince fut pris sur la fin, et blessé aussi. D'icy peutiîaistre une question , à sçavoir si un chef se doit tant avan* turer : à quoy on peut respondre qu'on n'appelle pas se bazarder, quand le corps de l'armée où il est s'esbranle pour combattre, et qu'il ne sort de son rang. Et puis ceux-cy ayans de bons seconds , cela leur faisoit moins craindre le danger de leurs personnes; car l'un avoit M. de Guise, et l'autre M. l'Admirai, qui se ti'ouverent aussi bien avant en la meslée.
La sixième fut la manière comment les deux armées se desattaquerent : ce qui arrive souvent d'une autre façon qu'il n'avint lors. On voit, quand une bataille se donne, que l'issue est communément telle, que le vaincu est mis en fuite, et est avec cela chassé deux ou trois lieues, et quelquefois davantage. Icy on peut dire qu'il n'y eut nulle chasse, ains que la retraite de ceux de la religion fut faite au pas et avec ordre, ayans deux
(■) La journée de Sainct Laurent. Les Espagnols lui donnèrent ce nom, parce qu'ils furent vainqueurs le jour de la fête de Saint-Laurent. 1^8 historiens f rancis la nonunent la bataille de Saint-Quentin.
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corps de reitres et dn de cavallerie françoise^ -le tout d*erïviron douze cens chevaux. Mais M. de Guîse^ qui esloit foibie de chevaux, ne voulant eslorgner ses bataiillons d'infanterie, ayant marclié cinq ou six cens pas après se contenta; et les uns et les autres eslam lassez et plusieurs blessez, la nuict survint, qui en fit la séparation. Il logea sur le champ de bataille, et M. r Admirai alla loger en un village à une grosse lieue de là, où le reste de son infanterie et son bagage s*esK toient retirés. Aucuns ont eu ceste opinion, qu'il n'y avoit eu perte de bataille alors, parce que les perdans n'avoient esté mis à vau de route; mais c'est se tromper, car C(^luy qui gaigne le champ du combat, qui prend Tarcillerie et les enseignes d'infanterie^ a assez de marques de la victoire. Toutesfois, on peut bien dire qu'elle 'n'est pas pleniere comme quand la fuite s'ensuit. Si on réplique qu'on a veu assez de fois deuiL armées se retirer l'une devant l'autre en bel ordres comme à LaBoche-la-Belle, et le vendredy de devant la bataille de Montcontour, cela est vray; mais.elleii n'avoient pas combattu en gros comme icy ; seulement s'estoient faites de grosses escarmouches, chacune gardant son avantage du lieu où elle estoit. Il y a encore aupurd^hui beaucoup de gentilshommes^ et capitaines vivans, qui peuvent se ressouvenir de ce qui s'y passa,^ et faire encore sur ce fait d'autres observations.
Finalement, j'ay bien encore voulu représenter une autre chose qui sera supernumeraire, pource qu'aussi die arriva après la bataille: c'est la courtoisie et hon* nesteté dont usa M. de Guise, victorieux , envers M. le prince de Condé, prisonnier; ce que la pluspart des hommes, tant d'un costé que d'autre > n'estimoit nulle*-