‹ MémoiresChapitre 19 sur 47 · SECONDS TROUBLES · texte numérisé non relu

SECONDS TROUBLES

Des causes de la prise des armes aux seconds troubles f ei comme les desseins sur quoy ceux de la religion s' estoient appuyez se trouvèrent vains.

[1567] Pi'UsiEURs escrits ont esté publiez pour justifier le lavement des armes de l'an 1 567, et autres au con-

iS6 [1567] MÉMOIRES

traire pour le condamner : dont les historiens qui traitent des choses passées ont amplement discouru; à quoy doivent avoir recours ceux qui veulent exactement faire recherche de toutes les particularitez des actions publiques. Je me contenteray d'en dire succinctement quelques unes sur ce point, qui sont autant vrayes que celles qui ont este manifestées, les ayant apprises de ceux qui d'un costé ont aydé à conduire les alSaires. L*edict de pacification fait devant Orléans avoit doiiné quasi à l'universel de la France beaucoup de contentement, tant en apparence qu'en efFect, en ce que, toutes misères cessantes, chacun vivoiten repos, scureté du corps et liberté d'esprit. Toutefois , les haines et envies aux uns, et les desfiances aux autres, ne furent pas du tout amorties, ains demeurèrent cachées sans se monstrer. Mais comme le temps a accoustumé de meurir toutes choses, aussi ces semences ici, et beaucoup d'autres encores pires, vindrent à produire des fruits qui nous remirent en nos premières discordes. Les principaux de la religion, qui ouvroient les yeux pour la conservation, tant d'eux que d'autruy, ayans fait un gros amas de ce qui s'estoit fait contr'eux, et de ce qui se brassoit encore, disoient qu'indubitablement on les vouloit miner peu à peu , et puis tout à un coup leur donner le coup de la mort. Des causes que ils alleguoient, les unes estoient manifestes et les autres secrettes. Quant aux premières, elles consistoient es desmantelemens d'aucunes villes , et constructions de citadelles es lieux oîi ilsavoient l'exercice public, plus es massacres qui en plusieurs endroits se commettaient^ et en assassinats de gentilshommes signalez (dequoy on n'avoit peu obtenir aucune justice ) 5 aux me-

DE FRAiriÇOIS DE LA NOUE. [iSÔ^] xQ'J

naces ordinaires qu'en bref ils ne léveroient pas la teste ^ haut ) et singulièrement en la venue des Suisses (combien que le duc d'Albe fust desjà passe en Flandres) lesquels n'avoient esté levez que pour la crainte simulée de son passage. Quant auxsecrettes, ils mettoient en avant aucunes lettres interceptées , venantes de Rome et d'Espagne, où les desseins qu'on vouloit exécuter se descouvrirent fort à plain; la résolution prise à Bayonne(0 âveci le duc d'Albe d'exterminer les huguenots de France et lesgueUJù de Flandres : dequoy on a voit esfté averty par ceux de qui on ne se doutoit pas. Toutes ces choses, et plusieurs autres dont je me tais , resveilloient fort ceux qui n'avoient pas envie qu'on les prist endormis. Et me recorde que les chefs de la religion firent en peu de temps trois assemblées, tant a Valeri qu'àChastillon, où se trouvèrent dix ou douze des plus signalés gentilshommes , pour délibérer sur les occurrences présentes , et chercher des expediens légitimes et honnestes, pour s'asseurer entre tant de frayeur, sans venir aux derniers remèdes. Aux deux premières, les opinions furent diverses. Neantmoins, plus par le conseil de M. l'Admirai que de nul autre, chacun fut prié d'avoir encore patience, et qu'en affaires si graves comme celle^cy , qui amenoit beaucoup de maux , on devoit plustost s'y laisser entrainer par la nécessité qu'y Courir par la promptitude de la volonté, et qu'en bref ott Vtrroît plus clair. Mais à la troisième , qui s'y fit

(*) Là resolution prise à Bayonne. Il paroit que, dans ceUe confé> hiAéè de Gàdierme de Médicis «t du àat d^Albe, il fut décidé en général que les deux piûsSances feroient la guerre auK proteStans de France et des Pays-Bas ^ mais il n'existe pas de preuves, et il est contre toute vraisemblance que le massacre de la Saint -Barthélémy, qui eut lifea cinq ans après, ait été dès lors concerté.

l88 [1S67] MÉMOIRES

avant qu'un mois fust escoulé ^ les cerveaux s'échauffèrent davantage , tant pour les considérations passées que pour nouveaux avis qu*on eut, et nomméuient pour une que messieurs le prince et TÂduiiral affirmèrent venir d*un personnage delà Cour très-affectionné à ceux de la religion , lequel asseuroit qu'il s'estoit là tenu un conseil secret, où celiberation avoit esté faite de se saisir d'eux , puis faire mourir l'un, et garder 'l'autre prisonnier; mettre au, mesme temps deux mille Suisses à Paris, de ix mille à Orléans, et le reste l'envoyer à Poictiers; puis casser l'edict de pacification, et en refaire un autre du tout contraiie, et qu'on n'en doutast point. Or cela ne fut pas mal-aisé à croire, veu qu'on voyoit desjà les Suistes s'acheminer vers Paris, qu'on avoit tant de fois promis île renvoyer. Et y eut quelques uns qui estoient là, plus sensitifs et impatiens que les autres, qui tindrent ce langage. « Comment! veut-on attendre qu'on nous vienne lier les pieds et les mains , et puis qu'on nous traine sur les eschaffaux Je Paris, pour assouvir, par nos morts honteuses, la cruauté d'autruy? Quels avis faut-il plus attendre? Voyons-nous pas desjà l'ennemy estranger, qui marche armé vers nous , et nous menace de vengeance , tant pour les offenses qu'ils receureht de nous à Drpux, que pour les injures que nous avons faites aux catholiques, en nous défendant? Avons nous mis en oubli que plus de trois mille personnes de nostre religion sont peries par morts violentes depuis la paix , pour lesquelles toutes nos plaintes n'ont jamais peu obtenir autre raisou que des responses frivoles , ou des dilations trompeuses ? Si c'estoit le vouloir de nostre Roy que nous fussions ainsi outragez et vilipendez, paravanture le

DE FRANÇOIS DE LA ZVOUE. [l567] '^9

$iipporterions-nous plus doucement* Mais puis que BOUS sçavons que cela se fait par ceux qui se couvrent de son nom, et qui nous veulent oster l'accez envers liiy et sa bien vueillance, afin qu'estans destituez de tout support et aide nous demeurions leurs esclaves ou leur proye, supporterons nous telles insolences? Nos pères ont eu patience plus de quarante ans , qu'on leur a fait esprouver toutes sortes de supplices pour la confession du nom de Jésus Christ, laquelle cause nous maintenons aussi. Et a^este heure que, non seulement les familles et bourgades, mais les villes toutes entières , sous, l'authorilé et bénéfice de deux edicts royaux, ont fait une déclaration de foy si notoire, nous serions indignes de porter ces deux beaux titres de chreslien et de gentil homme , que nous estimons estre l'honneur de nos ornemens, si, par nostre négligence ou lascheté, en nous perdant nous laissions périr une si grande multitude de gens. Pourquoy nous vous supplions , messieurs, qui avez embrassé la défense commune, de prendre promptement une bonne resolution , car l'affaire ne requiert plus qu'on temporise. » Les autres qui estoient en ce conseil furent esmeus, non tanjt pour la véhémence des paroles que pour la vérité d'icelles. Mais comme il y en a tousjours qui sont fort consideratifs , ceux-là répliquèrent qu'ils appercevoient bien le danger apparent, neantmoins que la salvation leur estoit cachée. « Car si nous voulons^ disoient ils, avoir refuge aux plaintes et doléances, il est tout clair qu'elles servent plus à irriter ceux à qui on les fait que de remèdes. Si aussi nous levons les armes , de combien de vitupères , calomnies et malédictions serons-nous couverts par ceux qui, nous im-

299 I^Sô-j] MÉMOIREJ^

putaqs la çoaple des mis^re^s qui s'jaASuivrûiU^ ne pouvant descharger leur colère sur nous, la deschargeroieut sur nos pauvres Emilie s demeurées esparse$ en divers lieux? Mais puis que de plusieurs maux on doit tousjours choisir les moindres, il semble qu'il y ait encore moins de mal d'endurer les premières violences de nos ennemis que les commencer sur eux, et ^ous rendre coupables d'une agression publique et générale, » M. d'Audelot prit la piarole après, et dit : « Vostr^ opinion , messieurs, qui venez de parler, est fondée sur quelque prudence et équité apparente; mais les principalesdrogues médicinales propres pour purger l'humeur peccante qui abonde aujoard'huy au corps universel de la FraxK^e luy de&illent , qui est la fortitude et la magnanimité. Je vous demande : si vous attendez que soyons bannis es pays estrangers, liez dans Içs prisons, fiigitifs par les forests, courus ^ force du peuple, mes^ prisez deisgens de guerre , et condamnez par l'authorité de$ grauds , comme ^ou^ n'en gommes pa^s loin ^ qu^ nous aura servy nostre patiejCice ^ humilité passée? qua iious proûtçi?a alors npsft-e iumKence'îh qui nous plain-.drons^Qous? Mais qui ost-oe qui i^ous voudra seulement ouir ? Il est tçmps de nous desabuser, et d^ riecourir à la défense, qui n'est pas moins ju^t^ que nécessaire , et ne nous souxû^r point si on dit que nous avons çsté autbeurs de la guerre ; car ce sont ceux-là qui par tant de manières ont rompu les conventions et pactions publiques, et qui ont jette jusques dans nos entrailles six mille soldats estrangers , qui par effeçt Qous l'ont desjà dedarée. Que si nous leur domio^a encore cest advantagje de frapper les premiers coups, nostre mal sepa jans remède, n

DE FRAWÇOIS DE LA VOUE. [l567] ^9'

Peu de discours y eut-il après ^ sinon i^ne approbation de tous d'embrasser la force pour se garantir d'une ruine prochaine. Mais s'il y eut des difficultés à se résoudre sur cecy , il n'y en eut pas moins pour sçavoir comme on devoit procéder en ceste nouvelle entreprise. Aucuns vouloient que les chefs et princi* paux de la religion se saisissent doucement d'Orléans, ville confédérée, et après envoyassent remonstrer à Laurs Majestez que, sentans approcher les Suisses, ils s'estoient là retirez avec leurs amis pour leur seureté, et qu^en les licentiant chacun retourijieroit à sa maison. A. ceux-là fut respondu qu'ils avoient oublié qu'à Orléans y avoit un grand portail fortifié , gardé par suffisante garnison de catholiques, par lequel ils pourroient tousjours faire entrer gens en la ville, et que le temps n'estoit plus de plaider, ny se deffendre avecque le3 paroles et le papier , ains avec le fer. Autres trouvoient bon de prendre par toutes les provinces tant de viUes qu'on pourroit, puis se mettre sur la défensive^ lequel advi^ ne fut non plus receu, pource , dit-on^ qu'au^L premiers troubles, de cent que ceux de la religion tenoient, au bout de huit mois il ne leur en demoura pas douze entre les mains, d'autant qu'ils n'avoient armées suffisantes pour les secourir. Enfin, on cooclud de prendre les armes, et à ce commencement de guerre observer quatre choses : la première , de s'emparer de peu de villes, mais d'importance; la seconde, de comr poser une armée gaillarde; la tierce, de tailler en pièces les Suisses, par la faveur desquels les catholiques seroient tousjours maistres de la campagne; la quatriesme, d'essayer de chasser M. le cardinal de Lorraine de la Cour, que plusieurs iraaginoient soUicitei;

iga [1S67] MÉMOIRES

continuellement le Roy h ruiner tous ceux de la religion. De grandes diflicnltez furent encore proposées sur les deux derniers poincts ; car on dit que le cardinal et les Suisses marchoient tousjours avec le Roy , et qu'attaquant les uns, et voulant intimider Tc-uitre , oh cliroit que l'entreprise au roi t esté faite contre la majesté royale , et non contre autruy. Toutefois , elles furent vuidées par ceste réplique: c'est que l'événement descouvriroit quelles seroient leurs intentions^ comme ils rendirent tesmoignage de cellesdu roy Charles vu (0, estant encores dauphin ; qu'il n'avoit levé les armes ny contre son père, ny contre le royaume; davantage, qu'on sçavoit bien que les François en corps n'avoient jamais attenté contre la personne de leur prince; ûna* lement, si ce premier succès estoit favorable, qu'il pourroit retrancher le cours d'une longue et ruineuse guerre, en tant qu'on auroit le moyen de faire entendre au Roy la vérité des affaires qu'on luy desguisoit ; dont se pourroit ensuivre la reconfirmation des edicts, mesmement quand ceux qui vouloient prévenir se sentiroîent prévenus. Voilà quelle fut la resolution que prindrcnt lors tous ces personnages qui se trouvèrent ensemble; lesquels, combien qu'ils fussent douez de grande expérience, sçavoir, valeur et prudence, si estce que ce qu'ils avoient si diligemment examiné, et tant bien projette, se trouva, quand on vint aux effets, merveilleusement esloigné de leur attente ; et d'autres choses, à quoy ils n'avoient quasi point pensé pour les * tenir trop seures ou difficiles, se tournèrent en leur

(») Du roy Charles Fil, Ce rapprochement est inexact. Charles Vil ne prit les armes que pour soutenir le droit légitime qtfil avoit à la couronne.

DE FHArrçOIS DE LA ITOUK- [i567] '9^

%eneûce'y dont bien leur print. Par cecy se peut conoistre que les bonnes délibérations ne sont pas tousjours suivies de bon succès. Ce que j'ay dit n'est pas pour taxer ceux de qui j'ay parlé , la vertu desquels j'ay tous] ours grandement admirée, ny pour faire négliger la prudence et la diligence aux afTaires, ains seulement pour advertir que Taccomplissement de nos œuvres ne gist pas tant en Thumaine proposition qu'en la divine disposition.

Voyons quel fut le succès de l'entreprise. Quant au premier point, qui côncernoit les villes, on délibéra 4'en surprendre seulement troi&, à sçavoir Lyon, Toulouse et Troyes, pour l'utilité qu'elles eussent apporté pour divers respects. Mais les desseins que firent sur ieelles ceux qui prirent la charge de s'en saisir ne réussirent pas. Pour le regard d'estre forts en campagne , ceux de la religion le furent au convmencement plus que les catholiques; mais un mois et demy après la prise des armes, ils se trouvèrent pluspuissans qu'eux, tellement qu'ils les contraignirent d'aller à refiige aux estrangers qu'ils av<)ient appeliez pour les venir secourir. L'exécution des Suisses succéda aussi très - mal , pource que le .dessein fut descouvert, et que les forces qui y dévoient estre manquèrent ; et n'y eut que le qua-r triesme point, de moindre importance que les autres, qui s'effectua; qui estoit de sepal-er M. le cardinal de Lorraine de la Cour. Il ne- laissa pourtant d'y avoir autant d'authorité et de crédit qu'auparavant. Mais voicy un inconvénient qui ne fut pas petit, où tombèrent ceux de la religion : c'est qu'ils exxîiterent l'indignation et haine du Roy contr'eux, pource qu'à leur .occasion il fut contraint de se retirer à Paris avec 34. i3

frayeur et vistesse , si bien que depuis il leur garda tousjours une arrière pensée. Geste entrée de guerre eust esté peu heureuse pour eux, si d'autres effects n'eussent recompensé les premiers défauts; lesquels cependant avinrent plus par les mouvemens de quelques gentilshommes particuliers, et disposition d'aucuns habitans de villes, que par grandes délibérations précédentes : dont s'ensuivit qu'on s'empara de plusieurs, tant bonnes que mauvaises; et des plus prochaines furent Orléans, Auxerre et Soissons. Bien est vray qu'on fut secrettement averty de se remuer à mesme jour; mais on ne fit point grand estât, sinon sur les choses que j'ay recitées.

Page 1