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CHAPITRE XIV

De ce qui avint au deslogement de Sainct Denis , qui est plus

digne d*etre remarqué.

Encore qu'un grand chef de guerre ne puisse atteindre aux fins qu'il s'est proposées, si est-ce qu'aucunes fois il advient qu'en ses procédures il demonstre tant de valeur, qu'on ne laisse de luy donner de la louange, comme plusieurs firent à M. le prince de Condé, pour les beaux exploits qui apparurent pendant qu'il se* journa à Sainct Denis. Une de ses intentions estoit de mettre les Parisiens en telle nécessité de vivres, qt les molester tant par autres voyes, qu'eux, et ceux qui y estoient retirez, seroient contraints d'entetidre à une paix ; et c'est ce qui fit faire les entreprises du pont Charenton, Sainct Cloud et Poissy, pour brider la rivière, lesquelles toutefois ne servirent de gueres, et cuiderent causer la ruine de ceux de la religion. Quelqu'un se pourra esmerveiller comme de si excellens capitaines embrassoient un tel dessein, lesquels ne dévoient pas ignorer combien de grandes armées avoient par le passé perdu leur peine en le pensant eflectuer, ainsi que fit celle du duc Charles de Bourgogne , et euide aussi qu'ils en estoient memoratifs aucunement. Mîiis se voyans portez sur les lieux, l'occasion les

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convioit de tenter ce que la commune voix crioit qu'on fist. Davantage y s'ils fussent demeurez sans rien entreprendre, il leur sembloit qu'ils diminueroyent beaucoup de leur réputation, et puis ils voy oient leurs gens si bien disposez , que les choses difficiles leur apparoissoient faisables.

La seconde intention qu'avoit le prince de Condé , estoit d'attirer l'armée enclose dans Paris à la bataille, ayant grand espoir que s'ils la gaignoient la guerre prendroit fin, laquelle intention ne réussit non plus que^rautre. Quant à la tierce, il faisoit estât qu'encore qu'on luy fist abandonner Sainct Denis, les villes qu'il esperoit qui ser oient saisies, tant sur la rivière de Marne que sur celle de Seine, luy serviroient de Ëiveur et d'espaule pour y placer toutes ses forces, attendant la venue des AUemans qu'il avoit mandez pour le secourir; mais pource qu'on n'en put surprendre que deux, à sçavoir Lagny et Montereau, ce dessein s'en alla aussi en fumée comme les autree. Ceux de M. le Connestable furent mieux effectuez : son premier but estoit, après s'estre renforcé, de Contraindre les huguenots à combattre, et estimoit les devoir deffaire, pour les avantages qu'il avoit sur eux; à quoy il approcha de bien près. 11 faisoit aussi estât de les desloger d'où ils estoient, et les esloigner des Parisiens, qui ne prenoient pas plaisir d'avoir de tels mesnagers en leurs censés, qui estoyent fort diligens à les rendre vuides; mais il ne peut jouir de ce bénéfice à cause de sa mort. Et pour n'en mentir point, s'il eust esté vivant et en santé, il les eust bien fait haster le pas d'autre sorte qu'ils ne firent. Certes, les uns et les autres se gouvernèrent en grands capitaines ; mais ayans

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différentes fins , comme de conserver et d*assaillir^ aussi leurs actions furent en quelques parties différentes. Il estoit bien séant aux huguenots d'estre souvent à chetal, d'entreprendre tantost à propos et quelquefois audacieusement , et prescher tous jours le combattre^ mais les catholiques faisoient bien aussi de ne sortir en gros qu'aux occasions apparentes , de ne rien hazarder, et se préparer pour un coup. Je ne reciteray point les petits combats et enti^eprises qui là se firent, pource qu'aux histoires ils se verront.

Je diray seulement quelque mot de la bataille Sainct Denis, qui fut â la vérité mémorable, en ce que si peu d'hommes osèrent se présenter devant une armée si puissante qu'estoit celle qui sortit de Paris, et la sous* tenir; car elle n'avoit pas moins de quinze ou seizJe mille hommes de pied, et plus de deux mille lances, là où en celle du prince de Condé, ainsi séparée comme lors elle se trouva, toute sa cavallerûs n*arri* voit à mille chevaux, et quasi autant d'harquebusiei-s. L'occasion de ce grand combat vint d'un erreur que les huguenots firent, dont M. le Connestable se sceut dextrement prévaloir. L'erreur fut en ce que M. d' Andelot, qui estoit actif, alla pour surprendre Poissy, et tira de l'armée cinq cens chevaux et huit cens harquebusiers, qui n'estoient pas des pires. J'ay ouy dire que quand on proposa ceste entreprise au conseil, aucuns remonstroyent qu'il ne la falloit faire , car grandes forces estoyent arrivées à Paris; et puis on avoit observé qu'aux escarmouches dernières les gentils hommes catholiques n'avoient fait que crier : « Huguenots, attendez encore trois ou quatre jours, et nous verrons si vous esteâ si mauvais qu'en faites la mine ; »

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et que c^estoient advertissemens de bataille par ceux qui estoyent exhortez par leurs chefs de s'y préparer, et qu'on ne devoit négliger celaj mais comme on est quelquefois remply de trop de confiance^ on ne laissa de. passer outre. M. le Gonnestable, estant adverty de ceci par ses espies, jugea qu'il ne falloit laisser passer ceste feste sans danser; et comme c'estoit un vieux routier de guerre, il ne se contenta pas d'estre asseuré par le$ oreilles, il voulut Testre aussi par les yeux. Parquoy. il fit sortir le jour'mesme sept ou huit cens lances, favorisées es retraites d'un nombre d'harquebusiers ^ pour se présenter en ordonnance à la veuë des logis de ceux de la religion, pour sçavoir leurs forces à la vérité, et de ce corps se desbanderent deux cens lances, qui leur allèrent donner une très*-chaude alarme. Eux ne faillirent de la prendre; et, pensans qu'on les venoit attaquer à bon escient, tous sortirent avec leurs chefs en bonne délibération. Mais les catholiques ayans reconu ce qu'ils vouloient se retirèrent, et les capitaines en allèrent faire le rapport à M. le Gonnestable, Fasseurant que toute leur force de pied et de cheval ne passoit pas deux mille hommes, mais, comme on dit, prompte à l'esperon. « C'est, respondit-il, le temps de les attrapper, et qu'un chacun se prépare à la bataille qui se donnera demain. » A l'aube du jour il fit sortir toute son armée aux champs, sa délibération estant, s'ils ne vouloient venir au combat, de leur faire (juitter à coups de canon Aubervilliers et Sainct Ouyn, où M. l'Admirai et le sieur de Genlis estoient logez , espérant après gaigner les batteaux de passage pour trancher chemin à M. d'Andelot. Et, à ce que fay entendu, ledict sieur Gonnestable estimoit qu'ils

ne se hazarderoyent pas de combattre, n'ayans toutes leurs forces entières , et qu'ils se retireroyent tous dans la ville de Sainct Denis : ce qui arriva autrement, car il n'y eut pas moins d'ardeur de venir aux mains d'un coste' que d'autre, nonobstant la grande inégalité. Les catholiques avoient quatre avantages sur leurs ennemis , à sçavoir : l'artillerie, le nombre d'hommes, les bataillons de picques et la place haute et relevée. Tout cela n'empescha point que ceux de la religion ne les allassent assaillir, lesquels se rangèrent en trois corps de cavallerie, mais tous simples, c'est-à-dire en haye, qui est un ordre très-mauvais, encore que nostre gendarmerie Tait long-temps pratiqué; mais l'expérience nous a enseignez de venir à l'usage des esquadrons. Le combat s'ensuivit après, qui fut fort furieux, et dura près de trois quarts d'heure; et ceux qui y ont ensanglanté leur espée , soit d'un costé ou d'autre , se peuvent vanter de n'avoir pas faute de courage, l'ayant esprouvé en un lieu si périlleux. M. l'Admirai m'a quelquefois dit que l'harquebu série à pied, qu'il avoit rangée à ses flancs, luy servit grandement; car, tirant de cinquante pas, elle fit beaucoup d'offense en la cavallerie des catholiques, qu'il chargea. Voilà où nos discordes nous ont conduitz , de nous baigner dans le sang les uns des autres. L'issue fut telle, que ceux de la religion furent chassez de dessus la place^ et suivis plus d'un demy quart de lieuë; et par aven^ ture que pis leur fust arrivé sans la nuit, laquelle les favorisa à leur retraite, qui ne fut sans quelque desordre. Il y eut aussi de l'autre costé des gens qui se retirèrent non moins diligemment que de bonne heure , et spécialement l'infanterie pari-

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sienne (0. En somnle, les catholiques eurent l'honneur de la bataille y en ce que le champ et la possession des morts leur demoura. M. le prince de Condé avoit jà mandé à M. d'Andelot de retourner en diligence. Il luy redepescha encore pour le haster^ craignant que le lendemain on ne le vinst r*attaquer. Mais à minuit il retourna , très-marri de n'avoir esté à la feste. Et après que chacun se fut reposé, les chefs dirent qu'il estoit nécessaire de rabattre un peu de la gloire que leurs ennemis pensoient avoir acquise , en leur monstrant qu'on n'avoit pas perdu le cœur ny l'espérance; et, mettant leur petite armée aux champs, bien délibérés, ils s'allèrent présenter devant les fauxbourgs de Paris, bruslant un village et des moulins à vent, à la veuë de la ville, pour les acertener que tous les huguenots n'estoient pas morts, et qu'il y avoit encore de l'exercice préparé. Mais personne ne sortit, à cause (comme il est bien à présumer) de la perte de M. le Connestable. Geste démonstration que firent les huguenots conserva leur réputation. Toutefois, voyans que le séjourner là estoit leur ruyne, ils descamperent le lendemain, et s'acheminèrent vers Montereau, où ils mandèrent le reste de leurs forces, qui estoient ^ant à Estampes qu'à Orléans, les venir trouver; ce qui rengrossit fort leur armée.

(0 iSpecialement V infanterie parisienne. C^étoit un corps de six mille hommes, formé de la garde bourgeoise. <c Ils prirent la fuite, dit Ma- « thieuy à la première vapeur de la poudre. »

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