‹ MémoiresChapitre 22 sur 47 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Du voyage qui se Jit vers la Lorraine par les deux arniées

a diverses fins.

Toutes les forces françoi ses qu'altendoit M. le prince de Condé ne furent pas pluslost jointes à luy, que l'armée contraire ne se mist à sa queue ^ qui s'alloit de de jour en jour renforçant; en laquelle monseigneur le duc d'Anjou , qui est aujourd'huy roy (0 , comman* doit. Aucuns miens ami^ catholiques m'ont asseuré que son intention estoit dé combattre, s'il en rencontroit une belle occasion; car les vieux capitaines qui le conseilloient, prevoyans bien que si ceux de la religion joignoient leurs reitres (qui jà bransloient), c'estoit pour faire durer la guerre long temps, ou rendre une bataille incertaine, estoient par ceste considération vivement piquez. Mais quand ils regardoient après l'importance de la personne de leur chef, qui reposoit sous leurs armes, et le desespoir de leurs contraires, cela les retenoit un peu. Ils usèrent de deux gentilles ruses, tant pour les arrester que pour les surprendre ; car en guerres telles finesses sont approuvées, au moins on les pratique. La première, fut la négociation de la paix, oîi les plus signalez personnages de ceux de la religion, comme le cardinal de Chastillon, furent employez : ce qui attiedissoit tousjours leur première ardeur de com-

(>) Qui est aujourd'huy roy. La Noue écriyoit ses Mémoires sous U règne d§ Henri III.

DE FRANÇOIS DB LA NOUE. [l567] ^^^

battre. L'autre, furent deux suspensions d'armes faites pour deux ou trois jours chacune, afin de mieux con» ferer, disoit-on, des poincts mis en avant. L'une fut près de Montereau, et l'autre près de Ghaalons ; mais la dernière leur cuida estre très-dommageable, d'autant que le prince de Condé s'arresta en un très-mauvais logis fort escarte, pendant que l'armée des catholiques s'approchoit. Et sans l'entreprise que fit le comte de Brissac sur quelques cornettes d'harquebusiers à cheval qu'il deffit, ledit prince eust séjourné encores deux jours où il estoit, où sans doute il eust esté combatu et paravanture surpris par ses contraires, qui estoient lors très-puissans, à cause de quinze cens lances bourguignonnes (0 qui s'estoient jointes à eux, que «onduisoit le comte d'Arembergue, l'un des plus rè^ nommez capitaines des Pays-Bas. Mais quand il vit une telle exécution s'estre faite pendant la suspension , il pensa qu'il n'estoît pas seur de croire en paroles. Parquoy en trois jours il chemina plus de vingt grandes lieues, par pluyes et si mauvais passages, que c'est merveille comme le bagage et l'artillerie peurent suivre : et ne se perdit rien de l'un ny de l'autre, tant l'ordre fut bon, et la diligence grande. L'armée de monseigneur, voyant cest esloignement, se désista de la poursuite ; et aucuns se glorifioient de ce qu'on avoit chassé les huguenots hors du royaume. Autres plus clair-voyans, s'appercevans bien qu'on ne les pou-^ voit plus empescher de joindre leurs forces alleman-

(0 Quinze cens lances bourguignonnes. Ces troupes, commandées par le comte d^Aremberg , étoient tirées de la Flandre. On leur don > Doit le nom de bourguignonnes parce que ce pays ayoï't appartenu autres ifM aux ducs de Bourgogne.

2o6 [l5^7) MÉMOIRES

des, furent d'avis de les laisser courre, et aviser aux moyens de les garder de rentrer. Mais il y en eut aussi, et non petite quantité, qui jetterent un gi^and blasme sur aucuns conseillers de monseigneur, dequoy on les avoit laissé eschapper sans les combatre, et disoient que l'Admirai s'entendoit secrettement avec eux : ce qui estoit une imagination du tout fausse, et dequoy luy-mesme se rioit, m'ayant dit plusieurs fois n'en avoir nulle, mais qu'il tascheroit cependant à les entretenir en ce soupçon.

Je veux raconter quelques mouvemens et legeretez de ceux de la religion, pendant le petit séjour qu'ils firent en Lorraine, aussi la libéralité volontaire qu'ils monstrerent au milieu de tant de pauvieté qui les en* vironnoit : action que j'estime impraticable au temps où: nous sommes. Plusieurs s'estoient persuadez, et le bruict en couroit aussi, qu'on n'auroit pas mis le pied dans la Lorraine, que les coqs des retires ne s'entent dissent chanter; mais après y avoir séjourné quatre et cinq jours, on n'en sçavoitnon plus de nouvelles que lors qu'on estoit devant Paris : ce qui engendra du murmure parmy aucuns mesme de la noblesse, qui donnoient des attaques assez rudes à leurs chefs en leurs devis ordinaires, tant l'impatience est grande parmy nostre nation. Eux l'ayans entendu, s'efforçoient d'y remédier. Et comme les hommes difficilement s'esloignent de leurs inclinations, aussi les dissuasions dont usèrent ces chefs furent différentes; car le prince de Condé, qui estoit d'une nature joyeuse, se mocquoit si à propos de ces gens si colères et apprehensifs, qu'il faisoit rire ceux mesmes qui excedoieqt le plus en l'un et en l'autre. De l'autre costé, M. l'Admirai avec ses

DE FRÀIfÇOiS DE LA NOUE. L'^Ô^j] 20^

paroles graves leur faisoit tant de honte, qu'enfin ils furent contraints de se radoucir et rapaiser. Je luy demanday lors, si Tarmée de monseigneur nous suivoit, quel conseil il prendroit. « Nous acheminer, dit-il, vers Bacchara, où les reitrcs doivent avoir fait leur assemblée, » et qu'il ne falloit. combattre sans eux, et que l'ardeur première nefustunpeu reschauffée. « Maiss'ils ne s'y fussent trouvez, répliquera quelqu'un, qu'eus» sent fait les huguenots? » Je pense qu'ils eussent soufflé en leurs doigts, car il faisoit grand froid. Or toute ceste fascherie fust bien tost convertie en res jouissance, quand ils entendirent au vray que le duc Cazimir, prince doué de vertus chrestiennes, et auquel ceux de la religion sont fort obligez, marchoit, et qu'il estoit prochain. Ce n'estoient que chansons et gambades, et ceux qui avoieUt le plus crié sautoient le plus haut. Ces comportemens vérifièrent très-bien le dire de Tite Live : « Que les Gaulois sont prompts à entrer en colère, et par conséquent prompts à se resjouir; » lesquelles passions excédent aisément, si, à l'imitation des sages , on ne les modère par l'usage de la raison.

M. le prince de Condé ayant sceu par ses négociateurs d'Allemagne que les reitres s'attendoient de toucher pour le moins cent mille escus estans joints avec luy, il fut bien en plus grand'peine qu'il n'avoit esté auparavant pour les mouvemens des siens, d'autant qu'il n'en avoit pas deux mille. Là convint-il faire de nécessité vertu, et, tant luy que M. l'Admirai, qui avoient une merveilleuse créance entre ceux de la religion, desployerent tout leur art, crédit et éloquence, pour persuader un chascun de départir des moyens qu'il avoit pour ceste contribution si neces-

sâire^ dont dependoit le contentement de cenx qu'on avoit si devotieusement attendus. Eux-mesmes mous- Irerent exemple les premiers, donnans leur propre vaisselle d'argent. Les ministres en leurs prédications exhortèrent à cest effect, et les plus affectionnez capitaines y préparèrent aussi leurs gens; car, enuneaOaire si extraordinaire, il' estoit besoing de s'aider de toutes sortes d'inslrumens. On vit une disposition très-grande eu plusieurs de la noblesse de s'en acquitter loyaument; mais quand il fut question de presser les disci*pies de la Piaorée^ qui ont ceste propriété de sçavoir vaillamment prendre, et laschement donner, là fut Tefiort du combat. Toutesfois, moitié par amour, nioitîé par crainte, ils s'en acquittèrent beaucoup mieux qu'on ne cuidoit : et ceste libéralité fut si générale^ que, jusques aux goujats des soldats, chascun bailla, de manière qu'à la fin x)n reputoit à deshonneur d'avoir peu contribué. Il y en eut de ceux-ci qui firent honte à des gentilshommes, en offrant plus volontairement de l'or qu'eux n'avoient fait de l'argent. Somme, que le tout ramassé on trouva, tant en ce qui estoit mon«noy-é qu'en vaisselle et chaînes d'or, plus de quatre vingts mille livres ; qui vindrent si à poinct, que sans cela difficilement eust-on appaisé les reitres. Je sçay bien qu'il y en eut beaucoup qui furent aiguillonnez à donner, y estans pressez par l'exemple, la honte et les persuasions : toutesfois c'est chose certaine, que bonne partie furent poussez de zèle et d'affection, qui se monstra en ce qu'ils offrirent plus qu'on ne leur avoit demandé. N'est-ce pas là un acte digne d'esbahissement, de voir une armée point payée, et despourveue de moyens, qui estoit comme un prodige, de se dessaisir

i)E FRANÇOIS DE LA irouË. [i568] 10^

àes petites commoditez qu'elle avoit pour subvcnit* à ses nécessitez, ne les espargner pour en accommpder d'autres qui > paravanture, ne leur en sçavoient guères de gré? U seroit impossible maintenant de faire le semblable, parce que les choses généreuses sont quasi hors d'usage,

Page 1