CHAPITRE XVI
Du retour des deux armées vers Orléans et Paris , et là manière que tenait le prince de Condé -pour faire vivre ^ marcher et loger la sienne^
Il ne fallut point de longue consultation, après que les reitres furent joints, pour sçavoir ce qu'il convenoit faire ; car la voix universelle estoit qu'on allast porter la guerre auprès de Paris : ce qu'aucuns paravanture desiroient, pour l'envie de revoir leurs maisons; mais la pluspart sçavoient bien qu'il n'y avoit point de meilleur chemin que celuy-'là pour r'avoir la paix. Les chefs aussi n'ignoroient pas que, pour continuer la guerre, les armées ne se pouvoient passer d^artillerie, poudre, argent et autres commoditez qui se tirent des marchans et artisans, et que s'ils ne s'approchoient d'Orléans (qui estoit leur mère nourrice) ils en seroient privez ; ce qui les fit aisément consentir au désir commun. Ainsi, avec ceste bonne volonté, ceux de la religion rebroussèrent chemin^ ayans opinion que l'armée ennemie les cpstoyeroit, tant pour les em-
pescher de bransquetter (0 plusieurs petites villes
{}) Bransquetteir : piller.
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' foibles, que pour espier une occasion d'attrapper quelqu'upe de leurs troupes. Alors la FrâïMîe regoiÇeoit de toutes sortes de vivres: ce neantqioins, tousjours falloit-^il grand art et diligence pour nourrir une armée de plus de vingt mille hommes, point payée, qui n'estoit favorisée du pays comme l'autre, et qui n'avoit qu'un très -petit équipage pour les munitions. M. l'Ad-
. mirai estoit sur toutes choses soigneux d'avoir de trèshabiles commissaires, et de leur faire avoir voicture, selon la nécessité huguenotte ; et souloit dire, quand il estoit question de dresser corps d'armée : « Commençons à former ce monstre par le ventre. » Or, pource que nostre coustume estoit que la cavalerie logeoit escartée dans les bons villages, lesdits commissaires, outre les chariots qu'ils avoient avec eux, tenoient encore en chacune cornette un boulanger et deux chevaux de charçe, qui n'estoient plustost arrivez au quartier qu'ils se mettoient à faire du pain, et après l'envoyoient au corps de l'infanterie. Et quand ces petites commoditez estoient toutes rassemblées, qui sortoient de quarante cornettes que pouvions, avoir alors, cela se montoit beaucoup : et de là aussi souvent s'envoyoient chairs et vins, estans les gentilshommes si affectionnez, qu'ils n'espàrgn oient au séjour leurs charrois pour conduire ce qu'il convenoit. Les petites villettes prises, on les reservoit pour les munitionnaires, et menaçoit-on les autres où il n'y avoit point de garnison, de brusler une lieue à la ronde d'elles si dles n'envoyoient quelques munitions ; de manière que nostre infanterie, qui logeoit serrée, estoit ordinairement acC(»nmodée. Je ne mets point icy en conte les butins qui se faisoient, tant par les gens de pied
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que de cheval, sur ceux de contraire party ; et ne faut point douter que ce grand animal devoratif, passant parmy tant de provinces, n'y trouvast tousjours de la pasture; et souvent la robbe (0 du pauvre peuple y estoit meslée, et quelquefois des amis, tant la nécessité et cupidité de prendre incitoit ceux qui ne manquoient jamais d'excuses pour coulourer leurs proyes. De ces fruits icy plusieurs s'entretenoient, en ce qu'il faut que le soldat achette outre la nourriture , comme pour l'habillement et les armes, qui sont choses nécessaires.
Maintenant je parleray du logement de l'armée, laquelle on estoit contraint d'espandre en divers lie^ax , pour deux raisons principales : l'une, pour la commodité du vivre; l'autre, afin qu'elle fust à couvert pour la garantir de l'injure de l'hyver; et sans ce soulagement elle n'eust peu consister (^). Je sçay bien que c'est une mauvaise façon de loger, et qu'aux guerres impériales et royales on n'eust eu garde de commettre ces erreurs , pource qu'on eust esté incontinent si^rpris ; Biais es civiles les deux partis contraires ont esté contraints, et ont accoustumé d'en user ainsi, au moins ennostre France. L'infanterie, on la logeoit en deux corps, à sçavoir en celuy de la baille et de l'avantgarde; et les gens de cheval, aux villages plus prochains. Quand il survenoit alarme à bon escient , la^ dite cavalerie s'all oit rendre où les deux chefs estoient; et si un logis escarté estoit attaqué, on l'alloit secourir incontinent. Parmy les cornettes y avoit bon nombre d'harquebusiers à cheval ; et quand on estoit arrivé au
(■) La robbe : mot italien qui signifie propriétés, biens, marchandises. — (*) Consister : subsister.
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quartier, on fortifioit très-bien les avenues, et s'accom^ modoit-on souvent dans les temples et chasteaux, afin de pouvoir tenir deux heures attendant le secours. J'ay quelquefois veu l'un des chefs marcher avec cinq ou six mille hommes, et rechasser les ennemis qui avoient assailly un logis. Mais quelque vigilance qu'il y ait eue de toutes parts, si s'est-il fait beaucoup de surprises, quoiqu'on battist les chemins le jour et la nuict. Les meilleurs avis que souvent on avoit estoient par les pi-coreurs; lesquels, s'espandans par tout'' comme mouches, rencontroient ordinairement les ennemis, et quelqu'un en venoit dire des nouvelles; car ces gens -là courent conime lièvres quand il faut fuir, mais quand ils vont croquer quelque prôye ils volent. Là teste qui se faisoit vers les ennemis, qu'avoient les chevaux légers, estoit de cinq ou six cens bons chevaux et autant d'harquebusiers à cheval, avec peu de bagage, sinon chevaux de charge; et c'estoit pour faire estre lesdits ennemis en cervelle, les garder d'entreprendre, et tenir l'armée advertie.
Quant à la manière de marcher, on dounoit le rendez-vous à toutes les troupes à une telle heure, au lieu le plus commode pour la distribution des logis, et de là on s'acheminoit es quartiers; et allant ainsi par divers chemins, la diligence estoit grande quand on vouloit la faire. Un mal y avoit-il marcliant escartez en ceste sorte, c'est que souvent se donnoient de fausses alarmes. Si est-ce qu'on ne remarque point qu'il soit advenu de notable surprinse au prince de Cpndé. Je ne serois pas d'avis qu'on bastit des reigles sur ces^ exemples icy que la nécessité a produits, sinon qu'il y eust la mesme raison qui regnoit lors. On s'en peut
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lervir en les accommodant aus^ temps^ aux lieux et aux personnes. Le plus certain est de redresser nos coustumes par les anciennes reigles militaires^ où il y a plus de perfection qu'en ce que nous pratiquons^ Ce n'est pas à dire pourtant que ces magnanimes chefs eussent deu faire autrement qu'ils ne firent; car à tout ce qui se devoit et pouvoit alors ils n'y ont manqué. Aussi la pluspart des grandes et signalées actions se sont esvanouies depuis leur mort: