CHAPITRE XIX
TROISIEMES TROUBLES.
De la diligente retraite de ceux de la religion aux troisiesnies • troubles, et de la belle resolution de M, de Martigues quand il vint à Saumur,
Les affaires humaines sont sujettes à beaucoup de mutations; et pour en représenter l'inconstance, les ethniques (0 ont figuré une roue tournante, où tantost une chose est en haut et tantost en bas : aussi qui voudra
Les ethniques : les païens , les gentils.
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bien noter la dissimilitude du principe de ceste guerre d'avec la précédente^ il y appercevra la mesme; car en la passée les huguenots previndrent et assaillirent superbement, et en ceste-cy ils furent prévenus, et se retirèrent par une nécessité honteuse, abandonnans les provinces et villes qui auparavant avoient sei'Vy pour leur conservation. Quand ils virent qu'on avpit mis dix compagnies d'infanterie dans Orléans , ils conurent bien que leurs affaires ail oient mal ; mais ce qui les esmeut de desloger des provinces voisines de Paris, fut que M. le prince cuida estre enveloppé en sa maison par des compagnies de gensd'armes et de gens de pied, qui tout doucement s'en approchoient. Luy ayant adverty M. l'Âdmiraletses plus proches voisins, tous ensemble avec leurs familles se retirèrent à La Rochelle, passans à gué la rivière de Loire en un lieu inaccoustumé. Il donna aussi advertissement à ceux de la religion les plus esloignez, de prendre les armes, et se sauver le mieux qu'ils pourroient vers luy, cherchant de passer la mesme rivière à gué ou par batteaux. Les catholiques en se mocquant disoient qu'il avoit toi^t de prendre l'a^ larme si chaude, et qu'on n'avoit fait aucune entreprise sur luy. Il respondoit qu'il aimoit beaucoup mieux leur avoir laissé les nids que s'ils eussent attrappé les oyseaux, et que s'il se fust bien ressouvenu de la pro-^ messe qu'ils avoient faite de prendre leur revanche de Meaux, et de faire courir les frères à leur tour^ qu'il fust party de meilleure heure, afin de n'aller que le pas. Ce sont icy les propos communs que je recite ; car les causes graves, de part et d'autre, sont escrites es histoires. Je sçay bien qu'une guerre est misérable, et qu'elle apporte avec soy beaucoup de maux j mais ceste
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meschante petite paix, qui ne dura que six mois, fut beaucoup pire pour ceux de la religion, qu'on assassi* noit en leurs maisons, et ne s'osoient encores défendre. Cela et autres choses les animèrent et disposèrent de chercher seureté en se ralliant ensemble.
M. d'Andelot estant en Bretaigne , receut avis de ramasser tout ce qu'il pourroit, et s'acheminer en Poîctou. Il manda qu'on le vint trouver vers l'Anjou, ce qu'on fit: et quand tout fut joint, la troupe n'estoit moindre de mille bons chevaux et de deux mille harquebusiers , avec laquelle il dressa la teste vers la rivière de Loire pour y chercher un passage commode. Mais le propre jour qu'il arriva au long d'icelie , une inopinée avanture succéda, dont les catholiques se desmeslereiA avec grand honneur. Il s'estoit logé fort escarte, à cause qu'il n'avôît grande alarme d'ennemis, ayant donné charge aux chefs des troupes, estons arrivez en leurs quartiers, de fonder s'il y avoit point quelque endroict gueable. Mais deux heures après s'esli'e logez, M. de Martigues, qui voùloit aller à Saumur trouver le duc de Mohtpensier , fut avferty que force huguenots, sans nommer qui, s'estoient venus loger sur son chemin. Luy, qui avoit passé une petite rivière par barques, qui s'appelle Sorgue, jugea qu'il n'y avoît plus d'ordre de se retirer, et qu'il convenoit se faire passage avec le fer, quoy qu'on rencontrast. Il n'avoit aucun bagage, l'ayant envoyé de l'autre part de la Loire , estant sa troupe de trois cens lances et cinq cens braves harquebusiers. Et d'autant qu'il estoit contraint de ïnarcher tousjours par une levée de terre qui borde la rivière , où Ton ne peut aller que dix hommes de front , ou six chevaux, il mit à sa teste cent harquèbusiers gascons
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de sa garde avec deux cens autres , et sa cavallerie au milieu, puis le reste de Tinfanterie derrière , et cinquante lances pour coureurs. Gela fait, il leur dit: « Mes compagnons , les huguenots sont sur nostre chemin. Il nous faut leur passer sur le ventre y ou estre perdus, car nous ne pouvons nous retirer : que donc diacun se prépare de bien combattre avec les bras , et marcha: gaillardement avec les jambes , pour gaigner Saumur. U n'y a que huit petites lieues , et ne pouvons trouver seureté que n'y soyons arrivez. » Tous luy promirent de ne manquera leur devoir, et en ceste resolution s'acheminèrent. Les deux premières troupes qu'il rencontra, furent deux compagnies de cavallerie qui se logeoient, qu'il escarta aisément ; et en combattant fut tué le capitaine Boisvert. Là sceut-il que M. d'Andelot estoit prochain ; ce qui luy fit haster le pas afin de le prévenir : mais , quelque diligence qu'il fist, si le trouva-t-il à cheval avec peu de gens, ayant eu l'alarme par quelques fuyards. Il se fit une brave charge, où le lieutenant de M. de Martigues fut tué , et M. d'Andelot contraint de luy laisser le passage libre. Il ne permit à ses soldats de saccager le bagage qui estoit dans les rues, ains les fit tirer outre. A une lieue de là il rencontra la compagnie des gens de cheval du capitaine Coignée, qui marchoit, et la fit retourner bien viste avec bonnes harquebusades ; puis à un quart de lieue du ?irillage des Rosiers se présentèrent devant luy deux censharquebusiers que le seigneur de La Noue envoyoit vers l'alarme pour le secours des autres: mais comme l'infanterie de M. de Martigues estoit de soldats vieux, et l'autre de nouveaux, ceux-ci furent mis en route, et fallut abandonner le village, et luy laisser le
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passage. Enfin à deux lieues de Saumur il trouva en-* core une compagnie d'infanterie accommodée dans un temple, laquelle il força, et prit le drapeau, et arriva à nuict fermante à seureté, luy et ses gens,^ fort travaillez de marcher et de combattre, ayant fait perte de vingt hommes, et en ayant tué quatre fois autant, mais mis en effroy près de mille. J'ay bien voulu raconter cest exploit, pource qu'il m'a semblé plein d'une brave détermination : toutefois on ne se doit estonner si les* troupes de M. d' Andelot ne l'enfoncèrent, car elles furent surprises estans toutes escârtées, mesmement la cavalerie estoit dans un lieu trop estroit pour bien combattre ; et quand elles se furent reconues et rassemblées, les ennemis estoient desjà à sauveté. Ainsi voit-on combien il sert d'estre en corps, cheminer en ordre et avoir pris une bonne détermination : et c'est ce qui ordinairement fait vaincre les petites troupes, en ce qu'elles veulent suppléer à leur foiblesse par valeur.
Pour ceste escorne M. d' Andelot ne perdit espérance de passer la rivière; et, ayant fait resserrer ses gens en deux corps, il la fit taster par tout. Enfin fut trouvé un gué, comme miraculeusement, où il n'y avoit mémoire d'homme que jamais aucun eust là passé : et le lendemain, joyeux au possible, et tous les siens, d'avoir rencontré ce qu'ils n'esperoient, il passa de Tautre part. Lors que nous estions en ces incertitudes, je luy dis qu'il estoit besoin d'adviser à ce que nous ferions si le passage nous estoit fermé. Il me respondit : <c Que pouvons nous faire, sinon prendre un party extresme, pour mourir comme soldats ^ ou nous sauver comme soldats? Mon advis est, dit-il, de nous
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joindre tous , et nous retirer à sept ou huict lieues d'iipy yérs le pays large, et faire donner des advertissemensà messieurs de Montpensier et de Martigues que qtous nous en allons comme fuyans et tous dissipez , chacun taschant à eschapper le péril, ce qu'ils croiront fort aisément. Cependant animons et préparons nos gen3 à vaincre ; et s'ils s'approchent de nous, comme il n'y a doute qu'ils n'y viennent incontinent, plus pour butiner que pour combattre , alors donnons valeureusement sur eux, car no\is les romprons, et après n'y aura- 1- il troupe qui d'un mois nous ose ajBfronter, et nous sera aisé de gaigner l'Allemagne ou le haut des rivières. » Il m'a semblé que le prompt et brave conseil de ce gentil chevalier , ne devoit non plus estre celé que la belle détermination du seigneur de Martigues , deux personnages, ceites, dignes de grandes chargés militaires. Le dernier acquit beaucoup d'honneur en son passage^ et le premier plus de profit au sien, ayant mis luy et toute sa troupe à séureté, laquelle au bout de huit Jours se joignit à M. le prince de Condé, ce qui le renforça beaucoup. Geste entrée de guerre, si mal commeticéede ceux de la religion par des retraites précipitées, estoit un présage qu'ils s'aideroient de ces remèdes eu la continuation d'icelle , ce qui advint aussi, combien qu'il leur fust peu advenu aux précédentes; et si on veut sçavoir les causes, je les diray : oè ÙA pour le laespris de la discipline et pour la multiplication des vices, qui amenèrent le desordre et engœdr^ent audace en plusieurs, non en tous, lesquels souâ l'ondire de la nécessité prenoient trop de lioence*
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