CHAPITRE XX
Que le temps qu*on donna à M. le prince de Condé , après s*estre retiré à La Rochelle ^ sans luy jetter aucune ar^ mce sur les bras y luy servit de moyen de se prévaloir d'une grande province, sans le soustiende laquelle il n^eust peu continuer la guerre.
Tout le refuge qu'eurent ceux de la religion pour se sauver en ces dernières tempestes, fut de se retirer à La Rochelle, qui jà leur estoit devotieuse, ayant embrassé l'Evangile et rejette la doctrine du Pape. La ville est assez grande et bien située, sur le bord de la mer, en un pays abondant en vivres, et pleine d'assez riches marchans et bons artisans : ce qui profita beaucoup pour la conservation de plusieurs familles, et pour en tirer les commoditez qui estoient nécessaires, tant pour les gens de guerre qu'aux armées de mer et de terre. Or, après l'arrivée de M. d'Andelot, les chefs adviserent qu'il ne falloit pas perdre temps ; et, ayant fait sortir de l'artillerie de La Rochelle, ils atta» querentles villes de Poictou et Xaintonge , qui .alors estoient foibles et assez mal pourveues de garnisons, se faisans maistires de celles qu'ils peurent, comme de Niort, Fontenay, Saint - Maixant , Saintes, Saint- Jean, Ponts et Coignac. Depuis, Blaye et Angoulesme furent prises, estans les unes gaignées aisément, et les autres avec batterie et assaut. Somme, qu'en moins de deux mois, de pauvres vagabonds qu'ils estoient, ils se
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trouvèrent es mains des moyens suffisans pour la continuation d'une longue guerre. En toutes ces places on y logea environ trente compagnies d'infanterie, et sept ou huit cornettes de cavallcrie : qui fut une grande descharge pour la campagne, et se dressa un bel ordre politique et militaire, tant pour les François que pour la conduite de l'armée. Je considère en cecy comme, la nécessité estant suivie de l'occasion, les huguenots se seurent prévaloir de toutes deux. E^tans pressez de la première, ils desployerent toutes les inventions de leur esprit et les forces de leur corps pour n'en estre accablez. Après, survenant la seconde, ils se trouvèrent bien disposez de l'embrasser. J'ay quelquefois ouy M. l'Admirai approprier le beau dire de Themistocles à la condition des affaires d*alors, à sçavoir: Nous estions perdus si nous n eussions esté perdus. Par cela il entendoit que sans nostre fuite nous n'eussions pas acquis ceste bonne ressource, voire beaucoup meilleure que celle-là que nous avions auparavant. Je ne sçay pourquoy les catholiques ne conurent plustost que ceux qu'ils avoîent chassez d'auprès d'eux s'establissoient au loin, afin d'y envoyer des remèdes plus pivmptement ; car il n'y a doute que cela eust empesché la moitié de leurs conques tes. J'ay opinion que l'aise qu'on eut à Paris de voir les provinces et villes estre abandonnées, qui auparavant leur avoient fait si forte guerre, enfla le cœur à plusieurs, qui desdaignerent après les effets des huguenots, estimans que La Rochelle seule pouvoit résister, où dans trois mois on les renfernx.eroit. Ce sont là les projets qu'on fait après un accident favorable.
La royne de Navarre , sentant les remuemens venir,
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fut diligente de se retirer vers ces quartiers-là, ame-*» nant avec elle ses enfans et d'assez bonnes forces, ce qui servit, tant pour authoriser la cause que pour fortifier l'armée. Elle craignoit que demourant en ses pays on la contraignist, tant par les mouvemenr. de ses sujets que par autres forces, de laisser aller son fils à la Cour, où indubitablement on l'eust fait changer, au moins extérieurement, de religion. Parquoy elle ne fit difficulté d'abandonner son pays en, proye, pour conserver les consciences pures. Exemple très-rare en ce siecle-ci, auquel la richesse et la grandeur sont en si grande recommandation, qu'elles sont à plusieurs un dieu domestique auquel ils s'asservissent. Or, ce qui donna un merveilleux accroissement à l'armée de ceux delà religion, furent les troupes que M. d'Acier tira de Dauphiné, Provence et Languedoc. Auparavant, M. le prince avoit escrit, tant À luy qu'aux plus signalez desdites provinces , de mander de bonnes forces à son secours, pour faire teste à l'armée royale qui luy venoit sur les bras, afin que tant de princes et excellens chefs ne receussent ce desavantage , que de se voir assiégez dans des villes. Aquoy tant s'en faut qu'ils manquassent, qu'il semble qu'ils despei^>lerent les lieux d'où ils partirent, tant ils amenèrent 4'hommes; car il n'y en avoit pas moins de xiix-huit mille portans armes, qui sous la conduite du seigueur d'A-« cier s*acheminerent. Mais comme d'un costé ce fut tout le soustenement de l'armée, aussi de l'autre ce fut la perte de plusieurs places dont les catholiques s'em* parèrent après leur département. Et souvent j'ay ouy aucuns des colonels se repentir d'estre sortis en si grand nombre y comme s'ih eussent voulu aller chercher
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quelque nouvelle habitation. Quand la moitié seules ment fust venue ce n'eust esté que trop.
Ils ne peurent pourtant joindre M. le prince de Condé qu'un grand inconvénient ne leur avint; car deux regimens des leurs furent desfaits par M. de Montpensier. La cause fut, à ce que j'ay entendu, parce que les sieurs de Mou vans et de Pierre Gourde, se sentant incommodez de. loger si serré comme ils avoient fait jusque-là, voulurent s'escarter, estimans qu'ayans deux mille harquebusiers il ne suffisoit qu'à un^ armé^ de les desfaire. C'estoit un brave $oldat que ledict de Mquvans, autant qu'il y en eut en toute la France; mais sa grande valeur et expérience luy firent enti^eprendre ce qui luy tourna à ruine, qui est ce qui quelquefois fait périr des capitaines et des troupes. Il ne laissa dç trèsbien combattre, et luy et son compagnon piquriirent sur le champ avec mille de leurs soldgts- Les catholiques m'ont raconté un trait qu'ils firent lors, que j'ay trouvé beau : c'est que, sentans M. d'Acier logé à d^^ petite^ lieues de là avec seize miUehomui^çs, ils craignirent qu'il ne vinst au secours. Parquoy au mesme temps qu'ils donnèrent ^u quartier dudict Mouvans avec le gros de leur infanterie, ils envoyèrent à celuy du seigneur d'Acier huit ou .neuf cens lances, et force harquebusiers à cheval, &isans de grandes fanfares de ti^ompettes et crians hataiUe, G'estoit afin de luy faire penser que c'estoit à luy qu'on en vouloit. Kn çeste sorte l'amuserent-ils pendant que leur entreprise s'exécuta, de laquelle ils rapportèrent dix-sept drs^peaux. Geste perte desplut beaucoup à M, le prince et aux siens; mais l'arrivée de tant d'autres regimens effaça C€ regret bien^tost : car l'homme de guerre, lor? mes-
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mement qu'il est en action contre ses ennemis^ s'ejQforce de jetter hors de sa mémoire toutes choses tristes , afin qu'elles n'aillent afibiblissant ceste première fureur qui est en luy, qui souvent le rend redoutable. ,