CHAPITRE XXII
Que les deux armées, en s* enlre^voulant vaincre, ne peureni pas seulement se combattre , et comme la rigueur du temps les sépara , ruinant quasi Vune et l'autre armée en cinq
. Jours. '*
GuicHÀRDiN en quelque endroict de son histoire dit que rarement il advient qu'un mesme conseil plaise en mesme temps à deux exercices (0. Mais ces deux icy
(0 Exertiees : années.
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persévèrent toujours en une mesme résolution de combattre.
Quand ils se furent un peu reposez, monseigneur se mit aux champs , et en passant reprit la ville de Mirebeau. Puis, voulant s'approcher plus près du prince de Condé/qui s'estoit allé loger es environs des villes de Monstreuil-Bellay et Touars pour la commodité des vivres, iladvisa (ju'il luy convenoit surprendre ou forcer la ville de Loudun, qui estoit sur son chemin, où il y avoit un régiment huguenot. Là vbuloit-il placer son armée , et puis selon les occurrences se gouverner ; et en l'ocupant il ostoit à ses ennemis un petit quartier de pays très-abondant, et qui pouvoit nourrir son armée un mois. Messieurs les princes de Navarre et de Gondé, ayans apperceu son dessein, résolurent , pour ne recevoir ceste vergongne de voir à leur barbe tailler en pièces un de leurs regimens, ou, pour ne monstrer signe de a^ainte et de foiblesse en quittant une ville qui se pouvoit défendre, de marcher jour et nuit verô Loudun, où estans arrivez, logèrent toute leur infanterie dans les fauxbourgs, et cinq ou six cens chevaux dans la ville, et le demeurant es villages prochains. Le soir précèdent, monseigneur s'estoit venu camper à une petite lieue françoise de là, et avoit quelque opinion que ses ennemis ne s'opiniastreroient à bazarder leur armée pour la conservation d'une si mauvaise place; mais il la perdit bientôt, car le jour suivant A vid après le soleil levé toute l'armée des princes qut se mettoit en bataille au long des fauxbourgs. Il commanda aussi que la sienne s y mit, et l'artillerie de part et d'autre estant placée, commença à tirer dans les es- ({uadrons, où quelquefois elle faisoit du dommage. Là 34. 16
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yoy oit-on plus de quarante mille hommes ^ et la plns^' part tous François, en ordonnance, et assez prochains les uns des autres, avec les courages aussi fiers que la contenance estoit brave, et plusieurs n'attendoient que le signe du combat.
U faut entendre qu'entre les deux armées n'yavoit que campagne rase, et sans advantage, ce qui pourroit faire trouver estrange pourquoy oh ne s'attaqua. Mais de l'autre costé on doit sçavoir que vingt ans aupara^ vaut on n'avoit senty un si dur hy ver que celuy qu'il faisoit lors^ et non seulement la gelée estôit forte, ains continuellement tomboit un verglas si terrible, que quasi les gens de pied ne pouvoient marcher sans tomber, et beaucoup moins les chevaux : de sorte qu'un petit fossé, relevé seulement de trois ou quatre pieds , lie se pouvoit passer à cheval , tant il estoit glissant;' et comme il y en avoit plusieurs entre les deux armées, &its pour la séparation des héritages, c'estoient comme autant de tranchées; et celle qui eùst voulu seller assaillir se fust entièrement desordonnée. Pour ceste cause chacune se tenoit ferme pour voir celle qui voudroit entreprendre ce hasard , ou plustost ceste folié. Nulle ne voulut tenter le gué, seulement vint quelque légère escarmouche, et une heure avant la nuit on se retira en ses quartiers. Le lendemain l'une et l'autre se mirent encore en bataillfe, tirant l'artillerie comme ^u jour précèdent : et aucune qui vouloient aller aux escarmouches, se rompoient ou desnouoient les bras ou les jambes, et f en eut plus d'oifensez par x^ést inconvénient que d'arquebusades. Le troisiesme jour la con^ tenance fut pareille , sans qu'on scenst trouver les moyens de venir aux mains , qu'on ne cheusten un
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très^rand désavantage. Mais le quatriesme, monseigaéur ) qui avoit la pluspart de ses gens logez à dçscou^ vert, se retira à une lieue de là, nonpour rafraischir ses gens, comme on parle ordinairement^ ain^ pour les reschaufier à couvert contre l'injure du temps ^ car ils:nepouvoient< plus supporter le froid, la véhémence duqmel on £t mourir plusieurs, tant d'upe part que d'autre» G est un abus évident quand on veut cpmpié s'obstiber àsurmonter la rigueur du temps; car^ puis que les choses plus dures en sont brisées, beaucoup {dustost faut-il que l'homme, qui est si sensible^ y cede- Aussi ce qui s'ensuit de cecy fit bien conoistre qu'on ne doit^ sans une grande nécessité, faire souiTrir le$ soldats outre leurs forces; i:ar les maladies se mirent peu de jours après entre iceux^ tant violentes que lan-^ gcyureuses^ qu'en un mois je suis bien asseuré qu'il; en mourut plus de trois mille de nostre costé^ sans ceu^c; qUi se retirèrent; et ay ouy dire qu'en i'autre arméel autant ou plus prindrent le mesme chemin. L'ardeur que toU» avoient de combatré , et la présence de leurs ol^fs, les lai^oit endurer jusques à l'extrémité. Mais, peur nep mentiï' point ^ ceux de monseigneur endu-^ rerent encor davantage, pour n'avoir tant de couvert, ny 'tant de vivres que nous. Quelques cornettes de ca- Vallerie des- deux (^amps estoient logées à demylieuë etàtrcHsquarts les unes des autres; mais estans au soir retournéeisà leur logisy tous estoient sir transis, qu'ils ito se^sdudioyént de molester leur epinemy y ny mesmes luy^nner: une seule alarme, comme s'il y eust eu trefs^-entr'ettsi. : . i * , î . r . ; ,>
■» lie» jour 'd'après le * deslogèment de l'armée de mori-^ seigneur, il se présenta une belle occasion qf^i fi^t hieU'
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preveuë par M. TÂ-dmiral^ et assez chaudement exécutée, laquelle toutesfois ne succéda. Il se douta que; les catholiques y qui avoient es jours precedens logé demy à lahaye, voudroyent^ estans un petit esloignez, s'escarter es bons villages, ce qu'ils firent; et ne demoura au corps de l'armée que la personne de monseigneur^ l'artillerie, les Suisses, trois ou quatre cens chevaux, et environ douze cens harquebusiers françois; le reste estoit à une ou à deux lieues de là. Or, sur les neuf heures du matin , que la cavallerie des princes fut arrivée, ils firent sortir douze ou quatorze mille harquebusiers et quatre pièces légères, en délibération de donner droit au corps de l'armée ennemie, qui n'estoit qu'à une petite lieuë et demie de là. Ils sçavoienl bien qu'il y avoit un ruisseau et certains passages dessus qu'ils n'estimoient pas fort mal-aisez , suivant le rapport des guides. Et ayant la nuit précédente fait reconoistre et taster les gardes qui là estoient, les trouvèrent forçables. Ainsi ils s'acheminèrent, faisans leur teste gaillarde : et quand on arriva à ce passage, qui n'estoit qu'à un quart de lieue de leur camp, on le trouva défendu de quelque infanterie qui. ne se doiitoit pas de cela. Elle fut vivement attaquée , mais on ne la peut forcer, et là s'arresta-t-on à escarmoucher. Leur camp, ayant pris l'alarme très-chauda^ commença à tirer canonnades sur canonnades, pour rappeller. leurs gens escartez; et est certain qu'il y eut là de Testonnement beaucoup à ce commencement, Après> leurs, chefs pourveurent au renforcement.de la. garde de ce passage : toutesfois, un grand quart d'heure apjf^ès, M. l'Admirai au mesme temps fit donner à un autre passage, qui fut aussi bien défendu ; mais qui les eust
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peu gaignér, îl y a apparence que leur armée estoit prévenue; car, avant que mille hommes de renfort leur ïussent arrivez, nous leur eussions mis en teste d'abordée quinze cens chevaux et six mille harquebusiers , qui les eussent bien esbranlez. Au bout de deux heures qu'ils se furent rengrossis , ils amenèrent des pièces sur un haut; et, après plusieurs coups tirez de part et d'autre, le froid fit retirer chacun.
Des deux costez, tant la noblesse que les soldats murmuroient fort contre les cheft; dequoy, sahs aucun fruict, on les jettoit en proye de la froidure et des glaces, se plaignans aussi d'estre assailliz par la faim, et que si on ne les accommodoit en lieux asseurez et muniz, ils iroient eux-mesmes s'y placer, ne pouvans plus résister à tant d'extremitez. Il n'y eut en cecy contradiction aucune, car Tintention des chefs s'accordoit bien à leuu désir. Les catholiques s'allèrent loger delà la rivière de Loire, es environs de Saumur; les huguenots retournèrent à Monstreuil-Bellay et à Touars. Par ce dernier fait, je viens à considérer que souvent se rencontrent de belles occasions quand les armées logent escartées : ce qui doit disposer ceux qui les conduisent à une grande vigilance, de crainte d'expérimenter une heure infortunée. Au moins devroient-ils travailler de pouvoir dire comme 'Alexandre : J^ay dormy seurement, car Antipater a veillé pour moj. Il y en a qui pensent que les lecteurs reçoivent peu d'instruction, quand on leur représente des choses qui n'ont pas esté achevées, qu'eux appellent œuvres imparfaites; mais je ne suis pas de leur advis; car, quand quelque fait est descrit à la vérité, et avec ses circonstances, encor qu'il ne soit parvenu qu'à my- chemin,
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ïi peut-on tousjoûrs en tirer du fruict. Tout ainsi qu^ 4e ceux qui ne parvi^neAt que jusques au- tiers ou au quart <iu cours commun de la vie, on ne laisse pas d'en tirer de bons exemples.; car la vertu, en toutes les parties de Taagé, ou)d*une action, se fait aucunement paroistre. Et c'est ce qui me fera encores mettre icy une audacieuse entreprise, Is^qu elle, n'ayant eu aucun effect, est digne pourtant d'estre sceue.
■'■> Le comte de Brissàc (0 lainkania et voulut l'attenter pendant le séjour que firent les deux armées. Il estoit>liàrdy et avisé au possible pour son aage$ mais le désir de gloire, qui estoit ei^cessif en luy, le ravi»feoit à choses hautes etidifliciles. Messieurs l'Admirai et d' Andelot estoient logez dans la ville de Monstreuil- Bdilay avec leurs corriettesy qui estoient grosses : en unipetit fauxbourg tout proche, y avoit deiix compa*gnies d'infanterie pour faire quelques «simples gardes ,
{^) Le comte de Brissaç. Le iqaréchal. de Brissac, si fameux sous le règoe.de Hçnri II,. étx)it mort en i563, après avoir ^idé Charles \X à reprendre le Havre , qui avoit été livré aux Anglais par les protestans. Celui dont il is agit ici étoit son fils Timoléôn de Cossé , comte de Brissac. Boyvin du YiUars, auteur des Mémoires sur les campagnes du maréchal rapporte ainsi, dans un autre ouvrage peu connu, les derniers conseils ai^e ce grand capitaine crut devoir donner à son fils, u Le maresçhal, « estant à l'article de la mort, dit à Timoleon, cofonel de la fanterïe « françoise, que, puisqu'il ne luy poiivoit laisser de grandes richesses, oc «qu'il luy laissoit là seule chose et la plus belle qui fust e,ncore .sienne, K k ^çavoir l'image et l'exemple de sa vie vertueuse, douce et ge^ereusc, rc cheminant par les honorables voyes, de laquelle il emporteroit la re- « ]^utation d'im vray homme de bien et d'honneur, que, devenant tel R sous la crainte et l'amour de Dieu , qu'il seroit aimé et honoré du f^ipri^nce et d'un chacun. M {I/iftruction sur Içs (iffaires d*£^tatj, delà guerre et vertus morales, page 577.) Ce jeune héros ^ dont La Noue fait un si bel éloge , fut tue l'année suivante , 38 avril , au siège de Mucidan en Périgord. Il n'éloit âgé 'que de vingt-six ans.
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tant devant leurs logis qa'aux portes. Les gentil»» hommes faisoient seuleiSËent des rondes^ tontes les heures, à l'entour de la muraille, et sembloit que cela devait suffire; car y ayant à. Tadvenue de Saumur six ou sept regimens d!in&nterie dans un grand fauxbourg qui estoit outre la rivière, la ville demeuroit couverte de caste part; de Tautre, il y avoit de grands mares^ eages à une lieue aux : environs > qui ne se pouvoient passer qu'en certains endroits, et neuf ou dix carneltes de cavallerie, logées parles villages en deçà, qui ba^ toient les chemins et de jour et de nuict, ce ^ui la rendoit asseurée; de sorte qu'il y avoit peu d'apparence qu'elle peust tomber en aucun danger. Or^ comme en ces guerres civiles on a tousjdurs- de bonst adveiTtissemetis, parce que les ennemis coufverts sont ordinairement ca<^z dans les entf-aiUesdes paitis-, ledict comte eutavis premièrement de4a petite garde qu'on faisoit à ladicte ville; secondement, qu'on y potiiToit arriver saris donner dedansde fort de^ gàixies' de.nostre cavalerie, en Élisant deut lieues davantage que p£^ le droit chemin. Mais il ne se ,voulutarresterà cela; et, pourestre certifié 4^ tout, il pria un capitaine françods et un italien d'aller de nuict reconoist^e ce qui eu estoit* L'un d'eux m'a asseuré qu'ils vindi^ent jus^ que& au piedide la muraille, et, avec une longue picqui^ €t un© .<;oirde ayant une agraïFe de fer, ils y montèrent, car elle estoit asdes basse^ puis furent jusque^ au logis de Mv l'Admirai, environ les neuf heures du soir. Cela Cdt,.s'en retournèrent sans jamais esire descouvertS'. Luy, entendant cc^te facilité, fut fort resjouy, et bastit son dessein là dèssas, qui estoit tel : Il vouloit, avec mille harquebusiers choisis et bien dispos, et cinq cens
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cheiraux ^ pai^tir à telle heure que il peust arriver h Monstreuil-* Bellay à trais heures après mitiuict^ afin d'avoir deux heures dé nuict, pour le moins, pour âvoriser sa retraite s'ilfailloit son entreprise; mais^ advenant qu'il l'executast, il devoit faire de grands feuic es tours du chasteau , pour advertir l'armée catholique qui estoit à Saumur, afin de marcher en toute dili-^ gence pour le secourir, s'asseurant qu'on ne le forceroit pas sans le battre d'artillerie, et n'y a doute qu'en six heures elle n'eust esté là. En ce faisant, il prenoit dçux très-signalez chefs au milieu de leur seureté, et cent gentilshommes de nom» Davantage, il mettoit à yau da route ceste avant-garde qui estoit là logée, qui n'eust attendu la venue des catholiques de renfort, tant leur estonnementeust esté grand, et s'en fussent par avanture ensuivis d'autres inconveniens* Je pense, quant à moy qui estois là alors, et qui ay bien remar^ que le dedans et le dehors, et comme les affaires al-* loient , que l'exécution de cecy n'estoit pas impossible ; mais, comme il est besoin que Dieu veille pour ceux qui dorment et pour la conservation des citez, aussi quand le comte alla pour parachever son entreprise, il lui survint un desastre inopiné qui renversa son dessein; car, estant party pour cest effect avec une douzaine d'eschelles, et ses gens bien délibérez estans jà k deux, bonnes lieues de la ville, il rencontra par cas d'aventure deux cens chevaux huguenots qui alloient courir, lesquels, voyans ceste grosse cavalerie et in- Ëinterie aux champs, se retirèrent soudain, donnâns l'alarme, tant à la ville qu'aux, autres quartiers, des gens de cheval, et ainsi fiit contraint le' comte de se. retirer. Depuis, M. l'Admirai fit jetter des gardes
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plus grrosses de nùict aux passages^ et rebattre les çbamps plus souvent ^ combien qu'il ne descouvrîst rien de l'entreprise , ny moy-mesme n'en sceu rien qu'après la paix faite. Certes, je prise beaucoup ce haut exploit que ce jeune homme généreux entrepre- Qoity auquel il y avoit de l'honneur à l'oser seulement entreprendre. Cependant je lie trouve estrange que M. l'Admirai ne se douta jamais qu'une telle chose se p^ust faire y car il eust, par manière de dire, fallu le prévoir par divination. U est bon toutefois , quand on est près d'une grosse force et de capitaines déterminez, de redoubler son soin, et penser que le désir d'honneur leur administre des ailes.
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