CHAPITRE XXIV
Du mémorable passage du duc de Deux-Ponts , depuis les bords du Rhin jusques en Aquitaine.
Plusieurs qui verront icy escrit, comme pour iniorveille, qu'une armée estrangère ennemie ait pénétré bien avant dans le royaume de France-, ne le trouveront peut estre si estrange> paurce que, $e mettant devant les yeux autres exemples semblables, et mesmement celuy de Tempereur Gharles^^, quand il vint assaillir Sainct Disiery ils penseront que telles «xj^editions ne sont pas si extraordinaires qu'on les voudroitfair^ croire. Toutesfois,'«'ils veulent bien considerei^ la)la)> guear du chemin que celle-dyfit, et les grands et cour tinuels empescheviens ^'elle euty je ine^doute bien qu'ils changeront d'opinioi) : je 'confesâeray^potirtàirt que les guerres civiles ont iieaucoup fiicidité' l'entrée 9MX nations voisines, qui n'eussent osé l'entreprendre sans Pappuy d'une dos deux parties. Mais quand la faveur se trouve petite d'un costé, et la t*esistance grande dé l'autre > alors àdmire-t-on davantage les actes de ceux qui se sont ainsi avantârez^ Je r^pooidray en un mot sur ce qlii a esté allégué' de Fempereur Çha|7le$v et diray de sa personne que c'estoit le plus grand capitaine de la.chrestienté; en après, que son camp estoit de cinqu(£^nte mille hoQ^m^s ; nnalemeut> qu'au temps qu'il assailloit, le roy d'Angleterre avoit jà pris Bou-
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logne (0, ce qui contraignit le roy. François à luy laisser le passage plus libre^ pource quil ne youloit rien bazarder témérairement. Autre chose est-ce du fait du duc de Deux-Ponts; car, encores que ce fust un généreux prince y si n'atteignoit-il point à la sui&sance militaire de l'autre ; et ce luy fut une grande ay de et soulagement d'avoir avec luy le prince d'Orange, le comte Ludovic, et le comte Wolrad de Mansfeld, et, outre cela, de très-braves capitaines françois, avec deux mille hommes, tant à pied qu'à cheval, de la mesme nation, qui se joignirent à lui. Le nombre de ses Allemans estoit de cinq mille lansquenets et de six mille reitres« Et avec ceste petite armée se mit-il en chemin, en intention d'aller joindre celle des princes.
Le Boy ayant entendu comme il se preparoit pour aller à leur secours, ordonna incontinent une petite armée pour luy faire teste, conduite par M. d'Aumale; et, doutant de sa foiblesse, y en fit encores joindre une autre, à qui commandoit M. da Nemours. Ces deux corps assemblez estoient superieufs de beaucoup en infanterie au duc de Deux-Ponts, et en cavallerie inférieurs. Us avisèrent de n'attendre pas qu'il entrast dans le royaume pour le molester, ains s'avancèrent jusques aux confins de l'Allemagne, et vers Saverne défirent le régiment d'ttn,nomméL»a Coche (^}, compose de pièces ramassées, qui se vouloit joindre à luy. Si est-ce qu'il ne laissa d'entrer en France par la Bourgongne^ là où ils le vindrent accoster : et jusqiues à ce qu'il fust parvenu sur le fleuve de Loire, où tl n'y a
(.0 Avoitjà pris Boulogne, Henri YIII ne prit Boulogne qu^aprés que Charles - Quint se fut emparé de Saint-Dizier. — (*) jyun nommé Jjù. Coo^. Ce. capitaine éloit dé la maison de Theis en Dauphiné.
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pas guères moins de quatre-vingts lieues/jamais ne IV bandonnerent y estans ordinairement à ses flancs ou à sa queue ; et plusieurs fois les deux armées s*entrevi^ rent et s*attaquerent par grosses escarmouches. J'ay souvent ouy dire à M. le prince d'Orange qu'il s'esbahissoit comme y en un si long et difficile chemin^ les catholiques n'avoient sceu choisir une occasion favorable pour eux, et que quelquesfois on leur en avoit offert de belles, à cause de l'embarrassement du grand bagage. Je ne veux obmettre aussi qu'outre les belles forces de l'armée du Roy, elle avoit d'autres avantages qui ne sont pas petits, comme la faveur des villes, du pays et des rivières ; et encore un autre poinct qui est à noter, c'est qu'elle sçavoit le dessein de son ennemy, qui consistoit à avancer chemin, et à gaigner par force, ou par surprise, un passage sur Loire. Et combien que les ducs de Nemours et d'Aumale fussent de très'^bra-^ ves chefs de guerre, si est-ce que, nonobstant leurs ruses et efforts, ceste armée parvint jusques audit fleuve^ Aucuns catholiques disoient que le discord qui survint entr'eux leur fit faillir de belles entreprises, qu'ils eussent peu exécuter s'ils fussent demeurez en bonne union. Je ne sçay ce qupen est; mais si leur dire est véritable, il ne se faut esbahir sUls ne battirent point , plustost dequoy ils ne furent battus ; toutesfois j'ay ap^^ pris que leurs ennemis eurent peu de conoissance de leurs piques. Geste grande barrière de Loire devoit estre encore une seconde et très-grande difficulté, pour arrester tout court ceste armée alleinande, d'autant qu'elle ne se guéoit point si bas , et que toutes les villes situées dessus luy estoient ennemies ; mais le passage d'icelle luy estoit si nécessaire, que cela redoubla 34. 17
la diligence^ la témérité et les inventions des hugue* nots François^ si bien qu'ils allèrent attaquer la ville de La Charité, où il y a un beau pont, et, la trouvant assez mal pourvue d'hommes, la pressèrent tellement, et Festonnèrent par tant de mines et menaces , qu'avant qu'on luy eust envoyé du secours ils l'eurent emportée : ce qui leur fut une joye incomparable; car sans cela ils estoient en très-mauvais termes, et eussent esté contraincts d'aller chercher la source de la rivière, qui estoit un allongement de plus de soixante lieues, et, qui pis est, prenant ce chemin-là, ils s'embarrassoient en un pays montagneux et boscageux, où la cavallerie eust peu profité.
J'ay ouy quelquefois M. l'Admirai discourir de ce fait icy entre ses plus privez; mais il estimoit ce passage desestrangers comme impossible : « Car, disoit-il, nous ne les pouvons aider, à cause que l'armée de monseigneur nous est au devant; et quant à eux, qui en ont une autre sur les bras, et un si difficile fleuve eh chemin à paisser, il esta craindre qu'ils ne desmesleront ceste fusée sans honte et dommage. Et quand mesme ils l'auroient passé, tous) ours les deux armées, jointes ensemble, les auront plustost défaits que nous ne serons à vingt lieues d'eux pour les secourir.» Mais quand il entendit le succez de La Charité, et qu'eux estoient délibérez de tenter tous périls pour se joindre, il reprit espérance, et dit: « Voilà un bon présage, rendons-le accomply par diligence et résolution. » Et c'est ce qui fit acheminer messieurs les princes de Navarre et de Condé le fils(0, qui avoientesté approuvez et receus chefs de ceux
(") Messieurs les princes de Nai^arre et de Condé lejils. Jeanne d^Âlbret, reine de Navarre, avoit amenée quelque temps auparavant,
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de la religion y vers les marches du Limosin^ pour s'approcher de l'armée de monseigneur et la tenir en cervelle. Et pour n'en mentir point , chacun jour on estoit comme en fièvre, attendant l'heure qu'on vint rapporter que deux si grosses puissances auroient accable nos reitres; mais il en advint autrement, car ils sceurent prendre l'occasion si à propos et avec telle promp* titude, qu'ils les outrepassèrent, estans guidez par les troupes fr^nçoises, où M. de Mouy se porta valeureusement, et tirèrent vers le lieu où M. l'Admirai leur avpit mandé qu'il se vîendroit rendre avec dix mille harquebusiers^ et deux mille cinq cens chevaux. En ceste manière se fit la conjonction des deux armées , avec abondance d'allégresse. Je ne veux point taxer les braves chefs et capitaines qui estoient en l'armée catholique, pour les avoir laissé passer, car je ne sçay les causes qui les en divertirent. Je ne louëray point aussi desmesurément ceux qui passèrent , ains j'estimeray que ce fut un heur singulier pour eux , qui se monstre quelquefois es actions militaires. Ce qui doit apprendre aux capitaines qui font la guerre, de ne perdre pas l'espoir, encores qu'ils se trouvent en des difficultez grandes, car il ne faut qu'un accident favorable pour le desmesler, lequel suit ceux qui s'e-
«cs deux jeunes princes à Tarmée protestante ; et leur vue avoit ranime le courage de cette armëe. La princesse n'ayoit rien négligé pour relever le parti qu^elle avoit embrassé. «Elle vint, dit Mathieu , trouver les « restes misérables de l'armée, offrir sa vie, ses moyens, ses enfaus à « la défense de la cause ; et, pour en reparer les ruines, elle y mit tout <r son biien , alliena ses terres , engagea ses bagues , son grand collier « d^eraeraudes, son grand rubis de balays, deux riobes pièces du calûnet ce du roy de Navarre, et exborta tout le pays de préférer seureté et li> <( berté de conscience aux assurances des honneurs, des grandeurs et « de la vie mesme. » ( Hist, de France^ règne de Charles ÎX, liv. vi. )
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vertuenty et fuit ceux qui s*apparessent. Les deux armées qui estoient alors très-puissantes, car eu celle du Boy y avôit plus de trente mille hommes, et en celle des princes bien vingt et cinq mille, furent contraintes de s'esloigner pour trouver commodité de vivres , pource que le pays de Limosin est infertile : mais elles se rapprochèrent vers Sainct Yriez la Perche. :
M. r^dmiral voyant que la stérilité du pays contraignoit de loger escarté, et que , pour estre montueux et plein de bois , les places d'armées estoient souvent fort incommodes, délibéra de prévenir plustpst que d'estre prévenu. Parquoy il conseilla les princes d'aller surprendre l'armée catholique , qui estoit non trop loin de là, en un lieu appelle La Bocheabeille. Ils partirent avant le point du jour, en détermination de donner la bataille, et arrivèrent si à propos, qu'ils furent à un quart de lieuë de la teste du camp ennemy, devant qu'on print l'alarme d'eux. Ils estoient logez toutesfois fortement, et estant M. de Strosse accouru au bruit avec cinq cens harquebusiers , pour en renforcer trois cens des siens qui estoient en garde à la principale avei\ue, il trouva desjà l'escarmouche vivement attachée. On peut dire quil se porta valeureusement; car il soustint quatre mille harquebusiers huguenots l'es* pace d'une heure : lequel temps servit beaucoup à l'armée catholique pour se mettre en bon ordre. M. l'Admirai, s'estonnant de quoy on ne pouvoit forcer le pas, envoya le capitaine Brueil jusques-là, qui estoit trèsavisé. U conut incontinent . que notre harquebuserie vouloit emporter l'autre par furie et multitude, sans user d'aucun art. Pour abbreger l'affaire, il parla aux capitaines, et ayant disposé des troupes pour attaquer
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par flanc y et fait esbranler quatre cornettes de chevaux pour donner ^estonnement) il fit commencer une vive charge, en laquelle les nostres ayant rompu quelques pallissades qui couvroient les ennemis, ils les desordonnèrent en telle sorte, que peu après ils se mirent à vau de route, laissans plusieurs de leurs morts avecques vingt et deux officiers et leur colonel prisonniers , lequel fit ce jour4à un bon service à monseigneur ; car sans saresistance les huguenots fussent parvenus à l'artillerie sans empesckement. Mais comme toute la journée ilplut, et que Farmée catholique s'estoit placée avantageusement^ ils ne peurent plus faire grand effet, et se. retirèrent Vestans monstrez trop rigoureux à l'exécution qu'ils firent > oh ils ne prindrent à mercy que très-peu de prisonniers. Les catholiques en furent beaucoup irritez*, et s'en revancherent en temps et lieu. C'est chose louabl? de bien combattre^ mais on mérite aussi louange d'estre humain et courtois envers ceux à qui la première fureur des armes a pardonné, et es mains desquels on peut quelquefois tomber, lorsqu'il n'y a point de cause de faire au contraire. Quant aux escarmouches, il me semble que l'art et l'astuce y est autant nécessaire que Fimpetuosité , ce que l'expérience confirme assez Souvent; car si le pays est un peu couvert, on se peut prévaloir de beaucoup d'avanttages, ce que les Espagnols et Italiens sçavent bien pratiquer, estans nations ingénieuses ; mais touâjours il profite beaucoup d'ordonner ses gens par petites troupes , assaillir par flanc à l'impourveuë, bien placer la troupe qui soustient, et enfin venir determinement à coups d'espée.
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