‹ MémoiresChapitre 32 sur 47 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Du siège de Poictier^, ,

Beavcoup d'entreprises se tendent à la guerre^ qu'on n'avoit nullement préméditées , et d'autres aussi, qu'on avoit de longue main projectées, se délaissent j ce qui avient par les changemens que le temps apporte. Et tout ainsi que c'est signe de vaillance de bien exécuter, aussi estr-ce signe de prudence d^ bien délibérer : les* quelles deux parties sont nécessaires aux chefs de guerre. Il n'y en a pourtant nuls si parfaits en cest ai^t, qui quelquefois ne se desvoyent et ne bronchent, mes* mement es guerres civiles ; ce qui excusera davantage l'erreur que l'on dit que les hugueiftts firent d'assaillir Poictiers. Les choses passèrent en telle sorte : Âpres lé départ de La Bocheabeille, les deux armées n'avoient pas moins de besoin et d'envie l'une que l'autre de s'aller rafraischir en un bon pays plus gras que le Li* mosin; à laquelle disposition universelle les cheJ& furent contraints d'obtempérer ; car aux guerres ciViles quelquefois la charrue meine les bœufs ; ce qui causa qu'elles se reculèrent, tirans vers les quartiers moins mangez. Messieurs les princes et Admirai, ayant veu que le comte de Lude estoit venu pendant leur absence assaillir Nyort, qui avoit esté secourue par la diligence du sieur de Theligny qui y mena des forces, et se faschans qu'on leur vint molester la province d'où ils tirôient toutes leurs commoditez, qui estoit autant que tarir leur "vache à laict, délibérèrent de la nettoyer,

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«l de pi'endre Sainct-Maixant, Lusignan et Mirebeau, <|u'ils esperoient emporter en peu de jours (sans faire aucune mention de Poictiers), afin que ladicte province leur peust rendre soixante mille livres to.us les moisy les garnisons payées, sansles profits de la mer, qui montoient aussi beaucoup ; et c'estoit pour contenter les estrangei-s, qui crioient incessamment à l'argent. Cela exécuté, leur but estoit d^aller investir la ville de Saumur, qui est sur la rivière de Loire, laquelle ne vaut rien, et la faire accommoder, pour avoir tousjours là un asseuré passage , puis porter la guen^e le reste de l'esté et Tautomne vers la ville de Paris, qu'ils pensoient n'estre jamais inclinée à la paix qu'elle ne setÉtist le fléau à ses portes. Estans doncques de retour dans leur pays, il leur sembloit que Lusignan, qui n'estoit qu'un chasteau , feroit moins de résistance que Sainct-Maixant, où il y avoit un viel régiment commandé par Onoux ; et puis le désir d'avoir six canons que le comte de Lude avoit laissé audit chasteau , les convia encore davantage de l'attaquer : ce qu'ayant fait, en peu de jours ils l'emportèrent. La ville de Poictiers cependant , oyant tonner l'artillerie si près d'elle, se munissoit de gens. Mesme messieurs de Guise et du Maine (0 s'y vindrent jetler avec cinq ou six cens chevaux, plus (ce disoit-on) pour travailler l'armée huguenote que pour penser y devoir estre assiegess.

En ce mesme temps avint que la ville de Chastelleraud fut surprinse par ceux de la religion : ce qui leur haussa le cœur, et fut en partie cause de faire incliner beaucoup de gens à l'assiegement de Poictiers, pource qu'elle couvroit du plus dangereux costé ceux qui

{^) Du Maine: de Mayenne. ^ ^

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Teussent assiégée. On s'assembla par deux fois pour en résoudre , et il y en eut quelques uns qui ne trouvoient pas bon qu'on Tattaquast, mesmes M. l'Admirai ^ ains qu'on suivist son premier dessein ^ remonstrans qu'elle estoit trop fournie d'hommes de q^alité, et qu'ordinairement ces grandes citez sont les sépultures des armées, et qu'il falloit retourner ^ Sainct Maixant, que l'on auroit forcé dans huit jours,. Mais les principaux seigneurs et gentilshommes de Poictou insistèrent fort et fern^e, tant es conseils qu'ailleurs, qu*on ne perdist une si belle occasion, et que la ville ne valloit du tout rien; que plus dé gçns y auroit dedans, que ce seroit plus de praye; qu'on ne manqueroit d'artillerie,, et que la prenant c'estoit acquérir entièrement toute ceste riche province, et priver de retraite la noblesse catho-- Uque, qui, par courses continuelles, troubloit ce que nous possédions. A ceste opinion condescendirent les principaux du conseil, qui, peut estre, n'avoient pas assez considéré que chacun n'est pas seulement affectionné, ain& passionné à rendre libre son pays. Et fut adjousté aussi que ce seroit une belle prise.de M. de Guise et son frère, qui estoient deux grands princes, et les plus prompts à nous venir picquer. Somme , qu'en ceste délibération les fruicts qui provenoîent d'une telle conqueste furent très-bien représentez; mais des inconveniens où nous tombions en y faillant, il en fut fait peu de mention , copime aussi on touche légèrement ceste corde quand on jie veut pas estre diverty d'un dessein. Après, on envoya en diligence à La Rochelle pour avoir balles et poudres; et partit-on pour serrer Poictiers. Ce siège est amplement descrit par les historiens, ce qui me gardera d'en faire un nouvea u récit; seule-

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ment ay^je voulu noter quelques particularitez qui ne seront paraventure superflues. La première gist en la situation y où l'on void une chose qui desaccommode merveilleusement la ville, et l'autre qui l'accommode. Ce qui apporte l'incommodité, sont les montagnes qui l'environnent en plusieurs endroits, et sont si prochai-' nés , qu'on ne sçauroit quasi où se mettre à couvert qu'on ne soit véu et offensé et par teste et par courtine, non seulement de l'artillerie, mais aussi des harquebusades ; car en tels lieux il n'y a pas plus de quatre cens pas de distancé. Ce qui apporte commodité, sont autres montagnes qui sont par dedans, qui servent de grandes plates-formes, et les rivières qui environnent les mu~ railles : de manière que l'on a toujours ce grand fossé à passer, qui est un embarrassement très-facheux; et sans cela j'aimerois mieux estre avec quatre mille hommes dehors pour assaillir, qu'avec quatre mille dedans pour défendre. Somme, c'est une très-mechante place, et digne d'honorer un défendeur. Ce qui ruina les huguenots, fut leur petit attirail d'artillerie, de munitions et de pionniers; car quand ils avoient attaché par un lieu, ils ne pouvoient poursuivre vivement là batterie ni les autres ouvrages, et donnans temps aux catholiques de deux ou trois jours ils avoient préparé de très-bons remèdes, et puis après il falloit recommencer autre part batteries nouvelles, oùlemesme advenoit. Il me semble qu'il appartient au prince de Parme d'attaquer les places, et aux huguenots de les défendre ; car ils s'en acquittent quelquefois très valeureusement. Je ne sçay si je seray creu en disant une manière d'assaillir et défendre, qui avoit esté proposée par les assiegeans et assiégez, quand on battit du costé

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du Pré-V Abesse. Les huguenots avoient gagné la bresche de la muraille, et les catholiques avoient un retranchement très-petit à trois cens pas de là , et derrière eux un grand espace vuide, de mille pas de long et cinq cens pas de large, le tout estant commandé de la montagne. Nos chefs vouloient, ayant fait quitter ceste tranchée ausdicts catholiques par quatre cens gentilshommes et huit cens arquebusiers, qui eussent aisément forcé la garde ordinaire, faire marcher après deux cens chevaux conduits par M. de M ouy , pour se rendre maistres de ceste campagnette, par laquelle il fallait passer avant qu'arriver aux maisons ; puis le gros eut suivy, que M. de Briquemaut, nostre mareschal de camp, menoit. Ce conseil fut pris pour un advis que ils eurent que M. de Guise avoit ordonné deux cens lances pour s'y placer et combattre ; et déjà aux alarmes précédentes avoit-on veu quelques lanciers s'y venir présenter. Mais ceste camisade né s'exécuta, à cause que le jour nous surprit, et fiismes descouverts. Et en quelque façon que l'afFait^e eust succédé, n'eust-ce pas esté une merveille de voir un assaut de la cavalerie combattre de part et d'autre, entremeslée parmi les gens de pied? Il arriva aussi là une chose au contraire de ce qui avient ordinairement aux villes non forcées : c'est que ceux de dedans perdirent plus de gens que ceux de dehors. Toutefois ce qui se perdit fiit avec grande louange, d'autant que tout à descouvert on voyoit les hommes se présenter asseurez aux ti*aits des canonnades et arquebusades.

Enfin, l'armée de monseigneur fit beaucoup d'honneur aux huguenots quand elle vint assaillir Chastelleraud; cor ce leur fut une légitime occasion de lever

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le siège y qu'aussi bien eussedt-ils levé, pource qu-ils ne sçavoient plus de quel bois faire flèches^ et croy que ceux de dedans n'estoient pas moins empeschez. Sur Tassi^ement de ceste ville , je diray que les meilleurs chefs se laissent aisément aller à hauts desseins, d'au* tant qu'ayans le cœur grand, ils regardent aux objets de mesme nature ; toutesfois le plus seur est de croire le proverbe qui dit : Qui trop embrasse mal estraint. M. de Guise et son frère acquirent grand renom d'avoir gardé une si mauvaise place, estans encores si jeunes comme ils estoient; et aucuns ne prisoient moins cest acte que celuy de Metz. Autres aussi imputoient à M. l'Admirai de s'estre là arresté pour attraper ces deux princes, qu'on presumoit qui lui estoienl ennemis par^ ticuliers; mais il m'a dit plusieurs fois que si la ville 6e fust prise , que tant s'en faut qu'il eust permis qu'on leur eust fait desplaisir, qu'au contraire il les eust fait traiter honorablement selon leur dignité, ainsi qu'il avoit fait leur oncle, M. le marquis d'Ëlbeuf, lors qu'il tomba entre ses mains à la prise du chasteau de Caen. Il me souvient qu'à la capitulation il m'envoya dans ledict chasteau pour l'asseurer, d'autant que je le conoissois, qu'on ne luy feroit aucun desplaisir : ce qui fat observé. Monseigneur, voyant nostre armée pleine de despit se lever pour s'en aller vers luy, se retira après avoir tenté en vain un assaut à Ghastelleraud, où les Italiens du Pape , qui ne firent pas mal leur devoir, furent receus selon Taffection que les huguenots portent à leur maistre. Nous le suyvismes, pensans le conti^aindre à venir aux mains, mais il bailla tousjours une rivière en teste pour appaiser nostre colère. Quand un acte qui tend à diversion se faut en l'accessoire et s'exe-

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cute au principal^ on ne se doit.plaindre^ car le grand

fruict de Tun recompense assez le petit dommage de

l'autre. On doit aussi noter qu'il faut repenser trois et

quatre fois devant qu'entreprendre le siège d'une grande

ville.

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