CHAPITRE XXVI
De la bataille de Moncontour,
AuGuirs ont voulu dire que ceste l)ataille fut une conséquence du siège de Poictiers y d'autant que l'armée de> ceux de la religion s'affoiblit fort devant : ce qui a vint y plus par maladies et retraite des gentilshommes et soldats que par morts violentes. De vray, cecy fut une des premières causes de nostre malheur^ mais il y en eut bien d'autres : comme nostre retardement et séjour au bourg de La Faye la Vineuse ^ pendant que l'armée de monseigneur se renforçoit à Ghinon. jN^ous y fusmes contrains, parce que tous les chevaux de l'artillerie qu'avions furent envoyez pour ramener à Lusignan partie de celle qui avoit servy à battre Poictiers, qui estoit demourée en un chasteau, et retournèrent si à poinct, que s'ils eussent encore demouré un jour, nous eussions esté contrains d'abandonner la nostre, d'autant que l'armée de monseigneur s'a{)procha à Loudun, qui n'estoit qu'à trois lieues de nous. Et pource que nous estions en lieu mangé et de mauvaise assiette, M. V Admirai advisa de s'aller loger à Moncontour, où le logis estoit avahtageux, et la commodité de vivre
DE FRANÇOIS DE LÀ NOUE. [iSÔg] 269
bonne : et ]e croy que, tant luy que beaucoup d'autres, furent deceus, en ce que nul ne cuidoit que ceux ausquels on avoit fait faire une longue retraite, et de nuit , de devant Chastelleraud , fussent si-tost prests à nous chercher. Ainsi donc par un vendredy il déslogea, faisant aller son bagage par un costé ; et luy marcha avec l'armée par l'autre.
Or, auprès d'un village nommé Sainct Clair, sans qu'on sceut que peu de nouvelles les uns des autres , la teste de l'armée catholique où estoit M. de Biron, vint rencontrer quasi par flanc la nostre qui marchoit* Luy, voyant l'occasion, fit une charge avec mille lances à M. de Mouy, qui faisoit la retraite avec trois cens chevaux et deux cens harquebusiers à pied, et le renversa, le mettant à vau de route, et là perdismes la pluspart de ceste harquebuserie, et environ quarante ou cinquante chevaux. Cela venant tout à coup et soudain, avec le son de quatre canonnades qui furent tirées, il s'en engendra un tel estonnemeut parmy les nostres, que, sans dire qui a gaigné ne perdu, chacun se retiroit demi d'effroi, à ce seul bruit qui s'entendit derrière. J'affirmeray une chose (non que je le "die à nostre vitupère, ains pour monstrer qu'estré prévenu cause de grands desordres, et que les accidens de la guerre sont estranges), c'est que sans un passage, qui de bonheur se trouva, qui retint les catholiques, où ne pouvoient passer plus de vingt chevaux de front, toute nostre armée estoit comme en route par ceste première rencontre. M. l'Admirai voyant cecy se monstra aux siens et rallia les troupes 5 de sorte qu'à ce passage se firent deux ou trois grosses charges et recharges de quinze cens ou deux mille chevaux à la
fois, et celuy qui passoit estoit bien vistement rechassé par l'autre : et là le comte Ludovic et le comte Wo-rad (0 de Mansfeld se portèrent bien. Les deux armées se mirent en bataille, l'une deçà, l'autre delà, à une bonne portée de mousquet seulement, où la nostre estoit aucunement à couvert ; et n'en ay jamais veu estre si près, et s'y arrester sans combattre en gros. De passer le passage, personne ne l'osoit plus entreprendre pour le péril qu'il y a voit, d'autant que plusieurs esquadrpns eussent accablé celuy qui s'y fust avanturé. Mai$ comme les catholiques avoient leur artille^ rie là, et la nostre estoit desjà'à Moncontour, ils s'en aidèrent, ef; nous tuèrent plus de cent hommes dans lios esquadrons, qui ne laissèrent pourtant de faire bonne contenance ; et sans la nuit qui survint nous eussions plus souffert, et à sa faveur chacun se retira. Celle de Sainct Denis, et ceste-cy, nous vindrent bien à point. Le lendemain au matin, monseigneur voulut faire reconoistre le logis de Moncontour, et taster les huguenots ; mais il les trouva aux fauxbourgs très-bien fortifiés, n'y ayant autre advenue que celle-là, et s'attacha une escarmouche à pied et à cheval.
Il avint que deux gentilshommes, du costé des catholiques, estans escati:és, vindrent à parler à aucuns de la religion, y ayant quelques fossez entre deux. ce Messieurs, leur dirent-ils, nous portons marques d'çnniçmis, mais nous ne vous haïssons nullement, ny vostre party. Advertissez M. l'Admirai qu'il se donne bien garde de combattre, car nostre armée est merveill^usi^ment puissante pour les renforts qui y sont survenus, et est avecques cela bien délibérée ; mais qu'il
(0 If'cMVirf.- Wolrad.
DE FRANÇOIS DE LA IfOUE. [l569] 2^ I
temporise un mois seulement^ car toute la noblesse a , juré et dit à monseigneur qu^elle ne demoura:*a davantage, et qu*il les employé dans ce temps-là, et qu'ils feront leur devoir. Qu'il se souvienne qu'il est périlleux de heurter contre la fureur françoise, laquelle pourtant s'escoulera soudain : et s'ils n'ont prbmptement victoire, ils seront contraints de venir à la paix, pour plusieurs raisons, et la vous donneront avantageuse. Dites luy que nous savons cecy de bon lieu, et desirions grandement l'en advertir. » Après ils se retirèrent. Les autres allèrent incontinent vers M. l'Admirai luy en faire le rapport, ce qu'il gousta. Us le contèrent aussi à d'autres des principaux, et aucuns y en eut qui ne rejetterent cela, et desiroient qu'on y obtemperast; mais la pluspart estimèrent que c'estoit un artifice pour estonner, et* dirent, encore que cest advis eust apparence d'estre bon, que pourts^nt il venoit de personnes suspectes qui avoient accoustumë d'user de fraudes et de tromperies, et qu'il n'en falloit faire estât. Voilà Une autre cause de nostre meschef , d'avoir trop négligé ce qui devoit estre bien noté.
On s'assembla pour sçavoir ce qu'il convenoit faire ; et aucuns proposèrent d'aller gaigner Ervaux , et mettre la rivière qui y passe entre les ennemis et nous, et partir dès les neuf heures du soir, et cheminer toute la nuit pour y parvenir seurement , d'autant qu'estions proches d'eux. Autres y eut qui repli(](uerent que ces retraites nocturnes impriment peur à ceux qui les font, et amoindrissent la réputation, donnant audace aux ennemis, et qu'il falloit partir seulement à l'aube du jour, et cest avis fust suivy. M. l'Admirai estoit alors en graiid'peine, craignant que les reitres ne se mutinas-
272 [lS^9] MÉMOIRES
sent par faute de payement y et que trois ou quatre re«gimens des siens, des pays esloignez, ne Tabandonnassent, qui jà avoient demandé congé. 11 savoit aussi que plusieurs gentilshommes des payis que possédions s'estoient retirez en leurs maisons ; et , pour contenir l'armée en devoir et la renforcer > il avoit supplié messieurs les princes, qui estoient à Partenay, d'y venir : ce qu'ils firent, et amenèrent quant et eux environ cent cinquante bons chevaux. Le jour suivant, nous fusmes à cheval au poinct du jour pour aller droit à Ervaux, ayans 15ous chemises blanches pour nous mieux reco-^ noistre s'il falloit combattre. Alors nos lansquenets di-^ rent qu'ils ne vouloient marcher si on ne leur bailloit argent. Un quart-d'heure après, cinq cornettes de reitres en dirent autant, et avant que le tumulte fust appaisé, il se passa plus d'une heure et demie , dont s'ensuivit que nous ne peusmes gaigner un lieu avantageux qui avoit esté reconu près dudit Ervaux, où nous eussions vendu plus cher nostre peau. Et ceste cy ne fut pas des moindres causes qui aidèrent à nous perdre. Or, après avoir fait un quart 4^ lieue, nous apperceusmes l'armée ennemie qui yenoit vers nous, et tout le loisir qu'on eut fut de se ranger en ordre , et se mettre en un petit fond à couvert des canonnades.
Voicy encore un grand inconvénient qui nous arrive : c'est que lorsque M. l'Admirai vid bransler l'avant-garde catholique droit à luy, qui estoit si puissante ( car il y avoit dix-neuf cornettes de reitres en deux esquadrons), il manda au comte Ludovic, qui commandoit à nostre bataille, qu'il le renforpast de trois cornettes, ce qu'il fit; mais luy^mesme les amena, et au mesme temps se commença le combat, où il de-
D£ FRANÇOIS DELA NOUE. [l569] 2^3
meura obligé. De cecy s'ensuivit que ledit coi*ps fut sans conducteur, ne sachant comme se gouverner^ et estime-ton que s'il y eut este, qu'il eust bien fait un plus grand effort, veu qu'estant sans chef et sans ordre il cuida bien esbranler ccluy de monseigneur. Le combat dura un peu plus de demy-heure , et fut toute l'armée huguenotte mise à vau de route, s'estant messieurs les princes, encore jeunes, retirez quelque peu auparayant. Quasi toute nostre infanterie Ait taillée en pièces, l'artillerie et les enseignes prises, et le comte Ludovic suivi environ une lieue , lequel fit une trèsl)elle retraicte avec mille chevaux en un corps , et n'y estoit M. l'Âdmiral, pource qu'il y avoit esté blessé au comn^encement. Le meurtre fut grand , pource que les catholiques estoient fort animez pour les cruautez, disoient- ils, de La Rocheabeille , et principalenient pour la mort de Sa^ncte Colombe, et autres tuez en Bearn. Et à plusieurs de nos prisonniers on fit alors passer le pas pour en prendre satisfaction. Je cuiday aussi suivre le mesme chemin à la chaude, sans l'humanité de monseigneur, qui fut instrument de la bénédiction de Dieu pour la conservation dé ma vie : ce qui m'a semblé que je ne devois celer.
Pour conclusion, on peut voir par ce grand exploit que l'armée royale, que nous firmes retirer si viste de devant Chastelleraud, et toute la nuict, ne laissa pas, trois semaines après, de nous vaincre, pource que nous faisions quasi difficulté de nous retirer de jour : et pour nous arrester à maintenir la réputation en apparence, nous la perdismes en effect, qui est un poinct à quoy les jeunes et les vieux soldats doivent quelquefois penser.