‹ MémoiresChapitre 36 sur 47 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Quen neuf mois l'armée de messieurs les princes fit près dp^ trois cens UeufiSy tournoyant quasi le noyaunie de France y et de ce qui luy succéda en ce voyage.

Il estoit force que messieurs les princes et Admirai , après leur route, s^esloignassent de l'armée victorieuse, tant pour leur seureté que pour autres raisons qui ont esté touchées comme en passant^ qui fut un conseil qui leur profita à cause de l'imprudence des catholiques, lesquels laissant rouler, sans nul empescfaement^ ceste petite pelote de neige, «n peu de temps elle se fit grosse comme une maison; car l'authorité de mes« sieui's les princes attiroit et émouvoit beaucoup de gens : la prévoyance et les inventions de M. l'Admirai faisoient exécuter choses utiles; et le corps des reitres, qui estoit encore de trois mille chevaux, donnoit réputation à l'armée. Ils souffrirent beaucoup jusques à ce qu'ils fussent en la Gascongne, où ils se renforce-

DE FRANÇOIS DE LÀ NOUE. [ 1 S6q] 28}

rent d'harquebusiers, dont ils avoient très-grand besoin , mesmement pour garantir la cavallerie des surprises de nuict y qui sont fort communes en ces quartierslà^ pour la voisinance des villes et chasteaux. On ne les entremesloit parmy les cornettes de reitres^ et autres troupes françoises, de manière que, tant es pays larges que couverts, ils estoient tous) ours préparez pour se défendre. Quand on donne à un grand chef de guerre du temps pour enfanter ce que son entendement a conceu, non seulement il reconsolide les vieilles blessures, ains il redonne force aux membres qui avoient languy. Pour ceste occasion le doit-on divertir et embarrasser tousjours pour rompre le cours de ses desseins. Le plus long séjour que ceste demy-armée fit, fut vers les quartiers d'Agaiois et de Montauban, où elle passa quasi tout Thyver ^ et par le bon traitement qu'elle y receut, se refirent comme de nouveaux corps aux hommes. A cecy doivent regarder ceux qui ont les charges militaires , et ne faire pas comme les avares laboiii^eurs, lesquels, pour ne donner jamais rélasche à leurs terres, les rendent stériles : aussi, quand pour accrôistre leur gloire ils harassent leurs soldats sans les rafraischir, ils les accablent ; car, si le seul vent de bize et l'humidité de la lune use les pierres^, combien plus seront usez par ces rigueurs et tant de travaux les coips délicats des hommes. La meilleure rei^e est dé bien s'employer au beau temps, et au fascheux prendre un peu de repos, n'estoit qu'une forte nécessité contraignist au contraire. En ce voyage, la règle de Annibal en Italie fut très-bien pratiquée, qui estoit de jetter en proye le pays ennemy aux siens quand l'occasion requeroit qu'ils fussent contentez ; car qui voulut se ha-

a84 [1S69} lAÉMOIAES

zarder, il ne lAanqua de moyens, tant l'abondance regnoit en ces provinces.

- Les premières forces qui se joignirent ausdicts princes, furent celles du comte de Montgommery, revenans victorieuses de Bcarn, qui fut certes un brave exploit, qui est amplement descrit par les historiens; ca^r par diligence il prévint Farmée de M. de Terride , qui assiegeoit Navarins, jà harassée par le long temps qu'elle avoit là séjourné; et ne faut pas demander s'il fut'bien caressé à son retour. Sur la fin de l'hiver ils s^acheminerent vers Toulouse, où il se commença une façon de guerre très-violente pour les brusiemens qui furent permis, et seulement sur les maisons des gens de la cour de parlement. La cause estoit, disoit-on, pource qu'ils avoient tous jours esté très aspres à faire brusler les luthériens et huguenots, aussi pour avoir fait trancher la teste au capitaine Sapin, gentilhomme de la religion, qui leur portoit l'edit de la paix de la par t. du Roy. Ils trouvèrent ceste revanche bien dure : neantmoins on dit qu'elle leur servit d'instruction pour estre plus modérez à l'avenir, comme aussi ils se sont monstrez tels. Geste compagnie est des plus notables de oe royaume, et pleine de gens doctes; mais elle auroit besoin de plus de mansuétude. M. le mareschal d'Anville^stoit alors dans ladite ville avec de bonnes forces, et estoit mordu des calomniateurs, qui l'accu^ soyent d'avoir intelligence avec son cousin rA.dmiral ; cepisndant en tout le voyage nul ne fit si vivement la guerre à l'armée des princes que luy, et leur desfit quatre ou cinq compagnies de chevaux. C'est chose asseurée que ce bruit estoit faux, et le sçay bien, quoy qu'on ait veu depuis arriver.

DE FRAirçOIS DE LA NOUE. {iSÔg] 285

L'armée donna jusqu'à la comté de Roussillon^ où il fut fait dusaccagementy encor qu'elle appartinst aux Espagnols. De là elle tira tout au long du Languiedbc, et estant approchée du Bhosne, M. le comte Ludovic le passa avec partie des forces de l'armée , pour assaillir quelques places. Mais la principale intention des chefs estoit pour tirer infanterie du Dauphiné, pour rengrossir le corps, comme aussi ilsavoient pensé faire de Gascongne e^ de Languedoc, lequel désir ne se peut bien effectuer; car quand les soldats venoient à entendre que c'estoit pour s'acheminer vers Paris et au cœur de la France, et qu'après ils se representoient les misères qu'eux et leurs compagnons, qui y estoient demourez , avoient souffertes l'hyver passé , chacun fîiy oit cela comme un mortel précipice, et aimoient sans comparaison mieux demourer à Ëtire la guerre en leur pays. Tputésfois encores ramasserent-ils plus de trois mille harquebusiers délibérez d'aller par-tout, qui se disposèrent par regimens, mais tous estoient à cheval. La nécessité les contraignit à ce faire pour la longueur du chemin et la rigueur de l'hyver : et combien que cecy causast quelquefois de l'embarrassement, si en vint-il de l'utilité, en ce que, survenans les occasions, on avoit tousjours son infanterie gaillarde et fraische ; n'y ayant guères de maladies parmy elle, d'autant qu'elle estoit tousjours bien logée et bien traitée. M. l'Âdmiral, qui estoit fort expérimenté aux affaires, voyoit bien, encore que la paix se negociast, qu'il estoitbien mal -aisé d'en obtenir une bonne qu'on ne s'approchast de Paris ; et sçachant aussi que delà la rivière de Loire il trouveroit faveur et aide, il hastoit le voyage; mais la difficulté de passer les montaignes

286 [l^7^] HÉM01KE8

des Cevenes et du Yivarets donna quelque retardement^ et encore plus sa maladie qui luy survint à Sainct Estienne de Forest, qui le cuida emporter. Cela avenant, paravanture que changement de conseil s'en fust ensuivy, parce qu'ayant perdu le gond sur lequel la porte se tournpit , mal-aisement en' eust on peu trouver un semblable. Il est vray que M. le comte Ludovic estoit un brave chef et bien estimé des François; mais pourtant n'avoit-il pas acquis Tauthorité de l'autre, ny son expérience ; et ne sçaurois affirmer, s'il fust mort, si' on eust continué la carrière ou non. Enfin Dieu luy envoya guerison , au grand contentement de tous, après laquelle l'armée marcha si légèrement, qu'en peu de temps elle arriva en Bourgongne à Bené le Duc(0.

[1570] Là se cuida donner une terrible sentence pour la paix ; qui ne fut toutesfbis que bonne pour l'avancer. M. le tnareschalde Gossé, qui commandoit à l'armée du Boy, avoit eu charge expresse de luy d'empescher que celle des princes n'approchast de Paris, mesme de la combattre s'il voyoit le jeu beau; ce qui le fit accoster d'elle en délibération de ce feire. L'ayant trouvé placée eh assez forte assiette, il la voulut oster de ses avantages avec son artillerie, dequoy les autres estoient despourveus, et par attaques d'harquebuserie leur faire quitter certains passages qu'ils tenoient. Un seulement fut abandonné du commencement, et là se firent de grosses chaînes (^) et recharges de cavallerie, où les uns- et les autres furent à leur tour poursuivis. Les capitaines qui attaquèrent les premiers du costé

(») René le Duc: Amajr-le-Duc— («) Là se firent de grosses charges. Ee oombat (FAmay-lc-Duc fiit livré le ^5 juin 1570.

tE FRiJVÇOlS DE LA NOUIi:. [l57o] 287

des catholiques, furent messieurs de JuH, Valette, de Strosse et de la Chastre, qui se portèrent bien. Ceux qui soustindrent de la part des huguenots^ furent M. de Briquemaut, mareschalde camp, le comte de. Montgommery et Genlis. Et en ceste action messieurs les princes, encore très-jeunes, firent voir par leur contenance le désir qu'ils avoient de combattre , dont plu-^ sieurs jugèrent que quelque jour ce seroient d'excellens capitaines. Enfin les catholiques, voyans la difficulté de fprcer leurs ennemis, se retirèrent à leur logis , comme aussi firent les princes, qui, après avoir considéré que le séjour leur estoit nuisibjie, aussi qu'ils manquoient de poudres, s'acheminèrent à grandes journëes vers La Charité et a.utres villes qui tenoient leur party, pour se remunir des commoditez nécessaires.

Peu après, la trefve se fit entre les deux armées, à laquelle succéda la paix, qui fut occasion que chacun mit les armes bas. Ce fut une grande fatigue d'avoir esté si long-temps en campagne par chaud, par froid et chemins difficiles, et quasi tousjours en terres ennemies, où les propres paysans ùisoient autant la guerre que les soldats ; qui sont inconveniens où se trouva plusieurs fois ce grand chef Annibal, quand il fut en Italie. Alors est-ce une belle escole de voir comment on accommode les conseils à la nécessité. Du commencement tels labeurs sont si odieux, qu'ils font murmurer les soldats contre l€urs propres che&; puis, quand ils se sont un peu accoustumez et endurcis à ces pénibles exercices, ils viennent à entrer en bonne opinion d'eux mesmes, voyans qu'Us ont comme surmonté ce qui espou vante tant de gens, et principalement les délicats. Voilà quelles sont les belles galleries et les

a 88 [^570] MÉMOIRES

beaux promenoirs des gens de guerre, et puis leur lit d'honneur est un fossé où une harquebusade les aura renversez. Mais tout cela à la vérité est digne de rémunération et de louange y mesmement quand ceux qui marchent par ces sentiers, et souffrent ces travaux, maintiennent une cause hqnneste, et en leurs procédures se monstrent pleins de valeur etinodestie.

Or, si quelqu'un en ces lamentables guerres a grandement travaillé et du corps et de l'esprit, on peut dire que c'a esté M. l'Admirai ; car la plus pesante partie du fardeau des affaires et des peines militaires, il les a soustenues avec beaucoup de constance et de fa^ cilité, et s'est aussi reveremment comporté avec les princes ses supérieurs comme modestement avec ses inférieurs. Il a tousjours eu la pieté en singulière re-^ commandation, et un amour de justice, ce qui l'a fait priser et honnorer de ceux du party qu'il avoit embrassé. Il n'a point cherché ambitieusement les commandemens et honneurs, ains en les fuyant on l'a forcé de les prendre poiu* sa suffisance et preud'hommie. Quand il a manié les armes, il a"*feit conoistre qu'il estoit très-entendu, autant que capitaine de son temps, et s'est toujours exposé courageusement aux périls. Aux adversitez on l'a remarqué plein de magnanimité et d'invention pour en sortir, s'estant tousjours monstre sans fard et parade. Somme, c'estoit un personnage digne de restituer un Estât affoibly et corrompu. J*ay bien voulu dire ce petit mot de lui en passant, car, l'ayant conu et hanté, et profité en son escole, j'aurois tort si je n'en faisois une véritable et honneste mention.

DE FRANÇOIS D£ LA KTOUE. [iS^o] 289

Page 1