‹ MémoiresChapitre 6 sur 47 · NOTICE SUR FRANÇOIS DE LÀ HOUE · texte numérisé non relu

NOTICE SUR FRANÇOIS DE LÀ HOUE

Il fut donc appelé mystérieusement à Paris ^ et il alla loger chez Albert de Gondy , comte de Betz^ l'un des ministres de Charles ix; la nuit suivante, le Roi vint le trouver, et eut avec lui une longue conférence. Ce jeune monarque, que les remords dévor oient, es* saya d'excuser ce qui venoit de se passer à Paris 5 il loua la modération de La Noue, son esprit conciliant, et son éloignement pour les factions : il le pria de l'aider à éteindre un incendie qui, loin d'être étouffé, sembloit reprendre de nouvelles forces; et il le conjura de ramener les Bochellois au devoir, s'engageant à leur donner toutes les garanties qu'ils pourroient désirer. La Noue aperçut en un moment toutes les difficultés d'une telle mission : il lui étoit permis de douter de la sincérité du Roi ; et peut être avoit-on l'intention de le déshonorer en le rendant l'instrument de quelque nouvelle perfidie ; mais le sentiment du devoir et l'intérêt de son pays lui firent surmonter toutes ses défiances ; et, après quelques instans de réflexion, il dit à Charles IX qu'il lui obéiroit, pourvu quon ne se servist pas de lui pour trahir les Rochellois.

Il partit bientôt, accompagné du florentin Jean Gadagne, créature de Catherine de Médicis, et il alla trouver Biron, qui commandoit un corps de troupes dans le voisinage de La Rochelle. Les habitans, instruits de l'objet de sa mission, conçurent contre lui les soupçons les plus injurieux; cependant ils résolurent de l'entendre, mais hors de leur ville, dans un lieu nommé Tadon. Il s'y rendit le 19 novembre 1572 , et y reçut quatre de leurs députés ; il commença par leur raconter ce qui lui étoit arrivé depuis le massacre, puis il leur fit part de son entrevue avec le Roi , et il leur conseilla de se sou-

mettre y en exigeant.toutjefois de bonnes asseurances des promesses de la Cour.

. Ce langage plein de franchise ne rassura pas les députés ; et Fun ;d!eux^ prenant la parole y lui dit avec dédain : « On nous avoit fait espérer de rencontrer M. de «La Noue à Taçlon^ mais on nous a trompés^ nous «allons enrepdre compte à «ceux qui nous ont en- «voyés. — Quoi, monsieur, répondit La Noue «ne me cognoissez vous plus? avez vous sitost perdu «Je spuvenir de tant de choses que nous avons faites « enseu^le, pour notre commune, conserivation ? -— « Nous nous souvenons fort bien, répliqua le député, «qu'il y a quelques années, un M. de La Noue a fait « de belles et grandes actions pour la défense de l'E- « vangile, et nous en garderons la mémoire. Quant à « vouSy nous ne vous recognoissons point pour cesei- « gneur : nous voyons bien eU: vous quelque air de son « visage et de la stature de son corps; mais nous n^re- « trouvons pas dans votre langage. les conseils qui nous «ont, été autrefois si salutaires. M. de La Noue ne s'est «pas laissé corrompre par la Cour au point de nous « engager à, nous livrer aux persécuteurs de la vérité, « et aux massacreurs de nos frères. »

. Après lui avoir tenu ce langage outrageant, les députés retournèrent à La Rochelle. Décidé à opposer la patience aux emportemens des llochellois, il ne quitta point Tadpn, où il fut visité par plusieurs personnes distinguées de la ville. Bientôt, ceu^ mêmes qui avoient paru le plus animés contre lui, ne doutèrent plus de sa bonne, foi j et les miagistrats lui envoyièrent une délibération pà leurs intentions étpient expliquées d'une manière claire et précise. '

g8 KOTICB SUA FRANÇOIS DB X. HOUB

ËUeportoit que les habitans de La Bochelle reecm-noissoient M. de La Noue du temps passe ^ quoique les circonstances Feussent fait parler autrement qu'il n^avoit coutume de s'exprimer; qu'ils i^efusoient de recevoir Birou comme gouverneur, et quils ne vouloient traiter de la paix que de concert avec les autres églises. Elle se terminoit par trois propositions , sur les» quelles on lui laissoit le choix. Parla première, on lui offroit le gouvernement de la ville au nom du Roi ; par la seconde, il pou voit y vivre en simple particu-* lier, et entretenu aux frais du public; enfin, s'il ne vouloit accepter aucune de ces deux conditions, on consentoit à le tirer de la position pénible où il se trouvoit, en équipant un vaisseau qui le transporteroit en Angleterre. Ces proposition$, si favorables eq apparence, présentoient les plus grandes difficultés à un homme aussi scrupuleux que La Noue : d'un côté, il étoit convaincu que La Rochelle ne pourroit résister long-temps à toutes les forces du royaume; de l'autre, létoit'-il prudent de se fier entièrement aux, promesses de la Cour ? Après de longues réflexions, il résolut d'accepter le gouvernement, bien décidé à n'agir que dans les intérêts d^ ceux qui s'abaudonnoient à sa loyauté; et il chargea, en même temps, Gadagne de dire à Charles ix qu'il ne négligeroit rien pour enga-r ger la ville à se soumettre. Sûr de ses bonnes intesAions, soit à l'égard du Roi, soit à l'égard des prote^ans, il osa prendre sur lui la plus effrayante responsabilité.

Il entm dans La Rochelle le a'7 novembre 1S7S1, et il fut aussitôt installé dans ses fonctions. Son premier soin fut de mettre la ville dans un état respectable de défense, et il inspira aux habitans uhe telle cojp£ance,

ET SUR S¥:s MÉMOIRES, p^

qu'ils Iwi downèrent nn pouvoir idictatorial. Jl s'm ser^ vit poiu* çoDo^battrç et pour négocier : heureux dan$ quelques petite^ actious^ il éc)iQua çomplèteiuent d^ns $e$ projet^ pacifiques, Vhiyer ^'ëtant passe ainsi ^ 1^ Cour cUargjÇ^ leduc d* Anjou du siège de La Rochelle^ fit, la yeillç de son départ, ce priqce ëcrivit à J^a Noue la lettre suivante : « Dans trois jours je 3eray m c^nip. ff Le Roy reçoguoistra |e^ Rochellois çompiie vrays et K bous sujets , j5*ils reuietteut la ville entre mes maips. Ji^ it leur prpuiets, daps cp ca$, ton\e asseuranpe de l^ur^ K vîes^tbipu^. Auti^eiuept^ et si dans le j,our meçmç quç « j*arriveray 11^ ils u y ont pas satisfait, je suis topt rer- •t solu, av(Bc la force que j'ay et celles qui viennent en- « çoriç, d*as$ieg^r la vill^, de la prendre par forcer ç^ « faire tçl chastîment et punitipu de ceux qui jsY irpur « v^rput , que cela servir^ d'exemple à |;pu^ ÏP? au- « très. 9 février 157J. » Cette lettre meuaçantç dér rangea tous lies plans de La Npue : oI)ligé d'obéir au ressentiment des Rocbelloi^ , il fit avec eu?c plusi^eur^ sortie^, battit le$ troup^^ roy^ales, et, dans uuq d^ P^ aptioi^, il fut sur le point de prendre U duc d' Anjou.

Ces succès ne rem^péchèrient paç d^ r^q^peler aux habitant qu'ils finjroient par succomber, i^jt quiç la luejUeure résplutipn qu'ils eu^eut k prendre étoit d^ prpfiter des cirçoq^tanpes pour pl^teuir une paix solidç. jQ n^ r^ss^t, ps»* sps (exhortations, qu'j^ mettre la 4i^ vision dafis les esprits, et bientôt la villç pifrit deux jHUtjis, dpwt l'uu vouloit conpibflttre, l'autre négocier. Lie pa^ti de la guerre étpit surtout ex^cité pai* AJFpntgomu^ry, qui, li'éfugj^ e^ Augletf^rre, ?^piroit au comuiaudemeut d^ l4a ^pçbeUis, let promfjU;pi^d*arr^r \er bientôt ^vec des se<^u?:st(;ou5idërableç* (^ependant^

lOO NOTICE SUE FRANÇOIS DE LA NOUE

La Noue obtint que des conférences s'ouvriroient au moulin d'Amboise, près de la porte de La Conque : il s'y rendit, et eut de longs entretiens avec Biron et Gadagne ; mais il trouva auprès dès catholiques les mêmes difficultés qu'il avoit rencontrées de la part des protestans ; et la rupture de la négociation mit une nouvelle aigreur dans les esprits.

Alors, fatigué de la vie, et ne pouvant plus supporter la position terrible dans laquelle les circonstances çt le devoir l'avoient placé, il chercha, mais vainement, à se faire tuer, en s'exposant avec témérité dans de fréquentes sorties. Les avantages qu'il remporta rendirent les catholiques moins diflSciles sur les conditions de la paix, et il eut avec le duc d'Anjou une conférence dont le résultat pouvoit être favorable. Il assembla donc le conseil de la ville, et lui fit part des propositions du prince: les partisans de la guerre, et surtout les ministres, se livrèrent aux déclamations les plus violentes; ils ne craignirent pas d'exciter des soupçons sur les intentions secrètes du général qui s'étoit sacrifié pour eux ; la majorité se prononça en leur faveur, et tout espoir de paix s'évanouit.

Au sortir de cette séance orageuse, La Noue, dévoré de chagrin, rencontra le ministre La- Place, qui l'accabla publiquement d'invectives, et lui reprocha d'être Vendu à la Cour. Sa modération n'ayant feit qu'augmenter la rage du ministre, celui-ci lui donna un soufflet, et aussitôt les officiers qui l'accompagnoient voulurent venger leur' général. Mais La Noue l'arracha de leurs mains, le préserva de toute insulte, et le reconduisit tranquillement dans sa maison: ayant trouvé la femme de cet insensé, il liii dit avec dou-

ceur : « Madame ^ ayes soin de votre mari ; ne le lais- » sez pas sortir de quelque temps, car il a l'esprit » égaré. »

Tant de grandeur ci^ame fît momentanément dispa* roître les préventions qu'on avoit contre lui ; et ses dé* marches pacifiques semblèrent offrir quelques chances de succès : mais Montgommery écrivit qu'il alloit arriver avec un convoi de quarante-citaq vaisseaux, et le parti de la guerre reprit le dessus. Alors La Noue, abreuvé de dégoûts, résolut de se retirer dans le camp du Roi ; et ce ne fut pas sans les plus vifs regrets que les habitans sages de La Rochelle lui virent abandon^ ner le commandement [mars 167 3].

11 fut bien accueilli par le duc d'Anjou, qui lui permit de vivre en simple particulier. Mais de nouvelles intrigues mirent encore à Tépreuve la loyauté de son caractère. Le roi de Navarre et le jeune prince de Condé, échappés au massacre de la Saint-Barthélémy, servoient malgré eux dans l'armée qui faisoit le siège ^ et le duc d'Alençon, le plus jeune frère du Roi, partageoit leur mécontentement. Ces jeunes princes résolurent de s'unir aux protestans, et soumirent leur plan à La Noue. C'étoit la plus belle occasion qui pût se présenter pour relever un parti abattu, et pour lui donner uue consistaqce qu*iln'avoitpas eue jusqu'alors. Mais La Noue, habitué à tout sacrifier à son devoir, nfeut l'air d'écouter les propositions des princes que pour les empêcher de faire éclater leur complot.

Une circonstance vint enfin le tirer de la situation la plus diflicile où il se fût jamais trouvé. On reçut la nouvelle que le duc d'Anjou avoit été élu roi de Pologne; et ce prince, voulant faire la paix k quelque

iÙ% IfOTlCE SUR FRAirçOlft DE LA HOUE

prix que Ce fût, offrit àuit Boâhdlois: les cfonditioti* leê plus avîtntageuses. La Noué les leur fit CK^cepter, ^t il pamnt ainsi, sans s^étre écarté un moment de la ligne qu^il i^'éfoit tracée, àU nohle but qui lui avoit coûté tant de sacrifices [6 juillet 1673].

Il vécut paisiblement dans ses terrée jusqu'au mo* mentod le duc d'Àlencotii de concert avecles Montmo^ t'eilCyjSe mita la tête des/?o/iï|^tté^, parti formé des mé* coniens de toutes les opinions , et dans lequel entrèrent tih grand nombre dé catlioliques indignés des excè^ auxquels ôu s*étoit livi'é contre les protestons. La Noue, ayadt acquis la certitude que les ministres de Charles IX mourant n'avoient pas Fintention d^observer le dernier traité, crut devoir se joindre à ce partie qui, depuis, rehdit de grands services à Henri îv. Il apprit bientôt que le duc d'Alençon avoit échoué dans une tentative pour s'échapper de la Cour, mais que le jeune prince de Condé étoit libre, et faisoit des levées en Allemagne [mars i574]. Alors il se rendit à La Rochelle> que les partisans de Catherine de Médicis avoient essayé de sui-prendre^ et on lui vit jouer un rôle absolunient différent de celui dont il s'étoit trouvé chargé Tannée précédente. Il exhorta les habitans àse prémunir Contre les trahisons qu'ils avoient à redouter ; et^ sans rallumer la guerre, il se tint sur la défensive. Bientôt il créa une marine armée de vaisseaux en course , et il interrompit les relations des Espagnols avec le nouveau inonde, tort que ceux-ci ressentirent vivement, et dont ils ne tardèrent pas à se venger.

Après la mort de Charles tx [ 3o mai 157 4], Catheline de Médicis exerça la régence jusqu'à ce que Henri m fût revenu de t^ologne. Elle essaya de çagaer

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La Nouêy et lui ofibit, s*il Touloit se retirer en Angle-" terre ^ une somme de vingt mille éciis comptant , utie gratification annuelle de deux mille écus^ et la jouis-^ sance de tous ses biens. Il cinit devoir rejeter ces pro^ positions y qui n'avoient pour but que de Féloîgner des Rochellois qu'il s'étoit chargé de défendre. Henri iii^ arrivé en France , tenta en vain de renouer cette né« gociation, et eut bientôt à redouter des troubles plu9 sérieux, parce que le duc d*Âlençon, gardé depuis long^temps presque à vue, étoit enfin parVeAu à s'échapper de la Cour. La Noue alla trouver ce grince ^ dont il devint le principal conseiller; et ce fut d'après ses avis que les trois partis conclurent une trêve de six mois [novembre 1575] < Cette suspension d'armes àuroit été probablement suivie d'une paix solide, si le roi dé Navarre, qui, comme le duc d'Alençdn, avoit ^té rigoureusement Surveillé, n'eût trompé lé Vigilance dé ceux qui le gardoiènt^ et ne se fût réiini aux pro*^ testans, entre les mains desquels il abjura la religion catholique que Charles ix l'avôit contraint d'embraslér après la Saint-Barthéleiny.Le duc d'Alençon, ne se trouvant plus le chef unique des méconténs/s'émprëssà dé traiter avec le Roi son frère, et il obtint un simu^ lacre de pacification^ qui ne contenta aucun des partik [lù mai 1S763.

Cependànft Itt Ligue Se formoit sous les auspices de la mai£k)n d^ Otiise^ elle acquérôit chaque jour de nou^ veil^ forces^ et ses partisans les plus zélés formèrent là majorité déS premiers états de Blois^ qui s'assemble^ rent le 10 novembre 1576. Ils forcèrent Henri m à déclarei* la guerre au)t protestant, qui, pour surci oU de détresse ^ fiirétit âbàfMlonnés en même temps par le dud

lo4 KOTICE SUR FRAirçÔlS DE LA NOUK

d'Alençon, sur l'appui duquel ils avoient compté. Alot*s La Noue, qui s'étoit retiré avec sa famille dans sa terré de Montreuil-Bonin près de Poitiers^ leva une troupe de cent cavaliers , et la conduisit au roi de Navarre. Ce prince, voulant attacher pour toujours àsonser^ vice un si habile capitaine, lui (it la donation dé quelques terres, et chargea son chancelier de lui en porter le titre. La Noue alla sur-le-champ trouver le , Boi. «Sire, lui dit-il, ce m'est beaucoup d'honneur « et de contentement de recevoir ce témoignage de la « bonne volonté de Votre Majesté, et je ne le refiise- « rois pas si vos affaires estoient en estât de faire de <c telles libéralités. Quand je vous verrai. Sire, au- « dessus de vos ennemis, et possédant des biens protc portionnés à la grandeur de votre courage et de « votre naissance, je recevrai de bon cœur vos gratîr « fications. Pour celte heure, si vous vouliez récomr « penser de la façon tous ceux qui vous serviront, « Votre Majesté seroit incontinent ruinée. »

L'élfroi des protestans augmienta lorsqu'ils apprirent que le duc d'Alençon , leur ancien chef, alloit se mettre à la tête des catholiques. Quelques-uns proposèrent de faire alliance avec les Turcs , et de leur donner un établissement à Aigues-Mortes. La Noue, consulté par le roi de Navarre, répondit ; « Si les Turcs ne nous ence voyent qu'un foible secours, il sera inutile; si au te contraire ils arrivent en force, ils voudront profiter ce de nos desordres pour envahir le midi de la France-, ce et nous aurons à nous reprocher le crime du comte « Julien, qui livra autrefois l'Espagne anix Maures. » Cette considération fit rejeter une proposition désespérée, et les protestans aimèrent mieux conclure avec

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Henri ui un traité qu^ils crurent solide , parce qu'ils avoient sacrifié une partie de leurs anciennes prétentions [17 septembre 1577].

Les protestans qui entouroient le roi de Navarre, ne montroient tant de foiblesse que parce que la divi?. sion régnoit parmi eux, et que ce prince, si digne dé commander, se trouvoit obligéde ménager des hommes qui le servoient à leurs frais. Souveqt il lui falloit plus d'art pour calmer les disputes de ses généraux que pour négocier avec ses ennemis. La Noue, qui, comme on Ta vu, avoit supporté avec une patience admirable les outrages d'un ecclésiastique, ne montroit pas la même humeur avec les militaires ; et sa délicatesse sur lepointd'honneur donna lieu à un emportement dont il ne tarda pas à se repentir. Un j our il venoit de discuter eà pr&ence du Boi un plan d'attaque; et Lavardin^ qu'il soupçonnoit de trahison, après lui avoir répondu avec aigreur, ajouta ce mot piquant : «Vous ne sçauriez a m'apprendre mon mestier. — ^J'y aurois trop de peine, su répliqua vivement La Noue; » et ils mirent l'épéeàla main. Le prince se précipita entre eux deux , et ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu'il parvint à les séparer.

Cette paix , que les catholiques avoient due à la foi^ blessé de leurs ennemis, ne fut pas de longue durée: les hostilités recommencèrent, et se terminèrent par la convention de Nérac, beaucoup plus favorable aux protestans [1579]. La Noue, qui avoit été l'un des principaux négociateurs , fut récompensé par la charge de surintendant de la maison du roi de Navarre ; mais il eut à peine le temps de profiter de cette faveur. Le duc d'Âlençon, avec lequel il n'avoit pas cessé d'entretenir des relations, venoit d'obtenir de Henri m Tau-

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torisation d'aller dans les Pays-Bas , où il ^toit appelé par le prince d'Orange, et où la couronne ducale lui étoit promise I s'il parvenoit à soustraire ces provmces à la domination de Philippe ii< Cétoit la même entreprise que celle à laquelle Charles ix avoit feint de souscrire peu de temps avant le massacre de la Saint» Barthélémy; et La Noue, qui s'étoit déjà distingué dans cette guerre, obtint du duc d'Alençon-quil le précéderoit afin de lui préparer les voies.

Les Espagnols se souvenoient que La Noue, dispo^i' sant des forces de La Rochelle^, avoit armé contre eux des vaisâeaui^ en course, et ils conservoient un profond ressentiment. Leur ambassadeur à Paris, n'ayant pu obtenir du Roi qu'il empêchât son départ, résolut de le faire périr au moment où, sortant fort tard du Louvre, il passeroit la Seine pour aller dans son logis au faubourg Saint-Germain. Averti par Brantôme, avec lequel il étoit lié depuis leur voyage en Ecosse, il consentit que cet ami raccompagnât jusque chez lui; et, pbur ne pas l'exposer i il pria en même temps quelques personpes sur lesquelles il.croyoit pouvoir compter, de le suivre. « Mais, dit Brantôme, a ils firent le^ çoui'ds et recreus^ et le menay sain et « seur en sondit logis de là Teau, sans qu'on osast nous «attaquer nullement, encore que nous trouvasmes « quelques gens de r^oicpntre qui n'estoiént là pour « bien feire (0.»

Ëd^ppé à ce danger, La Noue partit pour la Flan^ dre^ où il fut accueilli ave<: transport par le prince d'Orange et les, protestansu 11 exerça d'abord 1^ ibno^ tioQs de grand maréchal di» -camp^ /et, peu dé temps

-(i)<£aTTes^e Brantôme, lonie tr, page i86, édition de iSsS.

ET SUK SES MÉMOIEES. t07

après, le comte de Bossut, général de Tarmée des Etats , étant mort ^ il fut nomme à cette plftce importante. Plus d*une fois il se trouva en présence du duc de Parme, qui commandoit les troupes de Philippe ii, et il eut la gloire de lutter avec avantage contre ce grand capi* taine. Les Espagnols, guidés par la haiùe qu'ils lui poitoient, lui tendoient sans cesâe des pièges, et il ne tarda pas à y tomber : ayant eu l'imprudence de faire une course assez longue avec une foible escorte, il fut surpris près de Lille par le marquis de Richebourg, et ^it prisonnier [juin i58o]. Ce fut alors que commencèrent des vengeances auxquelles se livrent rare*^ ment les peuples civilisés.

Richebourg, qui étoit son parent, et qui avoit fait autrefois sous lui Tapprentissage des armes, ne rougit pas de le promener en triomphe de ville en ville, et de tenir sur lui les propos les plus outrageans. Il le cûkidaisit ensuite à Mons, où il le livra au duc de Parme, qui Tenvoya dans le château de Limbourg, bâti au utilieu du quinzième siècle par Gharles4e-Té* méraire, dernier duc de Bourgogne. Ce château tomboit en ruine, et la prison dans laquelle on enferma La Noue, lui fit présumer que la r&olution étoit prise de lui faire éprouver toutes les espèces de supplices^ C'étoit uiie tour qui n'àvoit de jour que par une ouverture pratiquée dans le haut : il y pleuvoit, et le lit du prisonnier, placé dans un coin, étoit à peine à Fabri des injures de Fair. Le gouverneur du château étoit Gaspard de RoUes, seigneur de Billy : il auroit été naturellement disposé à traiter avec humanité l'infortuné dont la garde lai étoit confiée; mais des ordres précis le contraignirent à être sévère.

I o8 NOTICE SUR FRArrçOIS DE LA JNOUE

La Noue n'eut d'abord d'autre consolation que quelques relations qu'on ne lui défendit pas d'entretenir avec sa famille.

Il avoit eu de sa première femme, Madeleine de Téligny, deux fils qui donnoient les plus belles espérances : Odet, l'aîné, étoit attaché au prince d'Orange, et faisoit la guerre dans les Pays-Bas; Théophile, le plus jeune, n'avoit pas encore quitté la maison paternelle. Sa seconde épouse, Marie de Juré, lui étoit tendrement attachée, et elle possédoit une force de caractère qui la mit en état de lui donner les plus sages conseils. Aussitôt qu'elle apprit son malheur, elle quitta Montreuil-Bonin, et vint s'établir au Plessis-les-Tour*nelles, autre maison qu'elle possédoit près de Paris j et d'oii il lui étoit plus facile d'avoir des correspond dances avec les Pays-Bas. La première lettre qu'elle reçut lui fit connoître toute l'étendue des souffrances de son mari ; La Noue lui marquoit qu'il étoit traité, « non pas comme un gentilhomme pris les armes à la ce main, non pas comme un Turc saisi parles chrétiens, (c mais comme un criminel destiné au dernier sup- « plice. » Et cependant il ne se permettoit aucune plainte amère, ni aucune récrimination contre ses persécuteurs.

Sa résignation, sa douceur, sa patience, attendrirent le gouverneur, qui pi'it sur lui de ne plus faire exécuter à la lettre les ordres de Philippe ii. Il fit fermer Couverture par laquelle la tour recevoit la lumière, et ouvrir une fenêtre sur l'un des côtés, ce qui rendit cette prison beaucoup plus saine. La Noue étant tombé malade par suite de ses souffrances morales et physiques, eut la permission d^appeler un médecia

dont l'entretien le soulagea plus que les remèdes. Lors-^ qu'il fut convalescent^ le gouverneur l'admit quelque» fois à sa table^ et consentit à ce qu'il fit des promenades sur les boulevards de la forteresse.

Sa captivité devenoit moins rigoureuse , lorsque de. nouveaux ordres le firent transférer dans la citadelle de Charlemont. Le duc de Parme s'y trouvoit, et voulut connoître plus particulièrement un capitaine qui lui avoit inspiré la plus haute estime : ces deux grands hommes eurent ensemble de longues conversations , tant sur la guerre que sur la politique; et le duc, ne pouvant s'empêcher .d'admirer le beau caractère du prisonnier, alloit travailler sérieusement à sa délivrance s'il ne fût pas arrivé un ordre pour le recon • duire à Limbourg.

Cette translation inattendue fit évanouir toutes ses espérances et celles de sa famille. Madame de La Noue, désespérant de le voir libre, demanda qu'il lui fût permis de partager sa prison,- et elle n'obtint que l'autorisation d'y venir passer vingt jours. Les deux époux réunis pour si peu de temps, concertèrent les moyens d'assurer leur correspondance ; ils inventèrent un chiffre : et si leur séparation fut pénible, la résignation qu'ils s'étoient réciproquement inspirée la rendit moins douloureuse. Quelque temps après, La Noue, d'après les conseils de ses amis, crut pouvoir faire près du roi d'Espagne une démarche pour obtenir sa liberté : il ofirit d'aller servir en Hongrie la maison d'Autriche, et d'y faire pendant quatre ans la guerre contre les Turcs. Cette offre fut rejetée dans des termes qui lui firent présumer qu'il étoit condamné à une prison perpétuelle; et^ ayant insisté pour qu'on s'expliquât plus

110 IfOTICi: 3V11 FRANÇOIS DE LÀ ITOUB

dairementi on lui répondit qu'il ne pouvait çspérer d'être libr^ que is'il consentoit^ en se laissant <;rever les yeuxy à cesser d'être pour TEspagne un objet d'effroi. Ainsi la terreur qu'il inspiroit, et la haine aveugle de ses ennemis, faisoient renouveler , dans le seizième siècle, les horribles précautions qu'avoient autrefois employées les princes du Bas*Empire.

La Noue, dont tous les vœux se bornoient à termi* ner du moins ses jours dans le sein de sa famille, se figura qu'un accident, une maladie, pouvoient le pri-^ ver de la vue, et que ce n'éjtoit point acheter k un trop haut prix le bonheur après lequel il soupiroit; il ne fut donc pas éloigné de se soumettre à ce supplice^ n^ais sa femme, qu'il consulta, parvint à le détourner d'une résolution désespérée : elle lui fit sentir que les circonstances pouvoient changer , et elle fut assez heureuse pour lui inspirer un courage qui ne rabandonna plus. Trouvant des consolations dans la lecture de l'Ecriture sainte, il s'attachoit surtout k l'histoire de David, et au livre de Job ; il y puisoit <;ette pieuse résignation qui fait supporter toutes les infortunest Madame de La Noue, frappée de ce changement, qui étoit son ouvi'age, écrivoit alors à un ami commun ; fc A voir ses lettres, je le trouve comme tout transit formé, et semble qu'il n'ait plus rien de commun ic avec le monde, mais qu'estant de cœur et d'affection « transpot*té au ciel , il ne gouste plus que ce qui est ce divin i^ céleste. ^

Il étoit dans -cette position lorsqu'un gentilhomme ferrarois, attaché au duc de Guise, passa par Lîmbourg en allant aux e»nx de Spa, et obtint la permission de voir l'iUustre prisonnier. Ayant pris un grand

int^ét à ses malheurs , il lui promit d*engager le duc à employer en sa faveur le crédit dont il jouissoit près de Philippe ii. A son retour il se rendit à Saint-Maur^ oii étoit la cour de Henri m, et il s*acquitta de la commission dont il sVtoit chaîné. Brantôme ^ Tun des amis les plus zélés de La Noue, ne tarda pas h être instruit de cette démarche; et il aborda le duc dans la chambre de Catherine de Médicis : «c Monsieur, lui di^il, « vous avez sceu des nouvelles de M. de La Noue par « un gi^ntilhomme qui }*a veu : vous qui estes si gène- Kreux, brave et vaillant, ne voulez -vous pas faire te quelque chose pour vos semblables? M. de La Noue « Test tel, vous le sçavez, vous l'avez veu aux affaires; «obligez -le à vous par un tel bienfait. — Je le « vottdrois bien, mon grand akny, reprit le duc, car « le pauvre homme, qui est an grand capitaine, me c( frà pitié. Mais je m'asseure que le Boy m'en voudroit « mal, car il ne Tayme point; et si s'entend avec le roy c Catholique pour la grande longueur et détention de «sa prison. — Vous avez raison, monsieur, pouiv K suivit Brantôme, car j'ay esté assez hàrdy pour en « parler à Sa Majesté, qui m'a rabroué bien loin. Tou*- «tefois^ monsieur, ne laissez pas pour cela à vous « employer pour cet honneste homme ainsy captif mî- K sérabljement; Dieu et le monde vous en sauront boa « gré, et si l'obligerez avons immortellement; et pou^* « vez faire cela sous bourre, si finement et escortement « que l'on n'en sentira que Le vent. — Laissez moy n faire, dit le duc, nous ferons quelque xbose si nous « vivons (')« a» En eSkt il s'employa pour le prisonnier, «pli cependant n'obtint sa liberté que deux ans après.

i?) OCvtrcB àe Braatâme^ tome ir» page 1 54 et suir., édition dé i SaS.

lia NOTICE SUR FRANÇOIS DE LA NOUE

Les lectures et les méditations n'occupèrent pas Uniquement La Noue dans sa prison. Ce fut là qu'il composa une grande jpartie de ses discours politiques et. militaires^ ouvrage aussi remarquable parle style que par la force des pensées ^ et dont nous parlerons bientôt plus amplement. Dans cet ouvrage, où Tauteur a principalement pour objet de retracer la situation de la France pendant les guerres de religion, on ne trouve aucune exagération, aucune aigreur, et l'on y rencontre au contraire des hommages fréquemment rendus aux grandes qualités des chefs catholiques. Lorsqu'il se cotisoloit ainsi par la lecture et le travail, il apprit que son fils aîné, Odet de La Noue, qui avoit continué de servir sous le prince d'Orange, venoit d'être fait prisonnier près d'Anvers, et qu'il étoit conduit dans le château de Tournay pour y subir une longue captivité [décembre i584]. Ce nouveau malheur, si terrible pour un père, ne l'abattit point : il eut même le courage d'écrire une longue lettre à son fils pour lui donner des leçons de résignation.

Enfin, au mois de juin 1 585, les sollicitations des amis de La Noue, et l'intervention du duc de Guise et de la maison de Lorraine, levèrent lès obstacles qui s'opposoient à ce que ses fers fiissent brisés. Il fut échangé contre le comte d'Egmont , prisonnier dû roi <ie Navarre 3 mais on lui imposa les conditions les plus rigoureuses. Il fallut qu'il jurât de ne jamais porter les armes contre l'Espagne, ni contre ses alliés, de ne plus mettre les pieds sur le territoire des Pays-Bas , et qu'il se privât de son plus jeune fils, Théophile de La Noue, qui dut être confié pour un an à la garde du dtuc de Lorraine. Pendant sa prison, qui dura cinq ans,

reiitrq[)rise du duc d'Alençon avoit complètement échouéy soit par l'imprudence, soit par la perfidie de ses conseillers. Après avoir été proclamé duc de Brabant en i582, il avoit été chassé par les Flamands Tannée suivante, et il étoit mort à Château- Thierry

en 1 584*

La Noue, privé de ses deux fils, vint trouver son épouse au château du Plessis-les-Tournelles, où elle s'étoit fixée depuis sa captivité. Il y passa jusqu'à la fin de l'année i586, époque à laquelle les protestans firent les apprêts d'une nouvelle guerre: ne pouvant y prendre part, il partit avec madame de La Noue pour Genève, dont les magistrats lui firent l'accueil le plus ho aorable. Le duc de Savoie menaçoit alors cette ville ; La Noue aida les Genevois de ses conseils, mais il refiisa de se mettre à leur tête. Pepdant les momens de loisir dont il j ouissoit après tant de soufiranees et de travaux, il termina ses discours politiques et militaires, dont il s'étoit occupé dans sa prison; et, secondé par Defiresne, qui, proscrit par la Ligue , étoit venu le trouver, il en publia la première édition, qui parut à Bâle . en 1587. Il contracta en même temps une liaison intime avec le jeune duc de Bouillon, Guillaume Robert de La Marck, que des affaires avoient appelé à Ge^ nève. Ce prince, en mourant au mois de janvier. i588, crut, avant d'expirer, devoir confier à son ami la tutelle de sa sœyir Charlotte, son unique, héritière, qui épousa depuis le vicomte de Turenne, l'un des généraux de Henri iv. La Noue se rendit aussitôt à Sedan pour remplir les nouveaux devoirs dont il étoit chargé; mais cette fonction étoit difficile , parce que la maison de Lorraine, alors toute puissante, se préparoit à dé- 34* 8

^i4 NOTICE SUR François de la noue

pouiller la jeuûe princesse : il prit lés armes poÉet lâ défendre^ sans croire manquer au serment qu'il avoit prêté en sortant de prison.

Il étoit engagé dans cette lutte, lorsque les troubles qui suivirent l'assassinat du duc de Guise [^3 décembre i588] firent changer la face des affaires. Henri in et le roi dé Navarre se réconcilièrent près de Tours [3o avril iSSp], et La Noue, brûlant de les servir, alla trouvera Saint-Quentin le duc de Longuèville , gouverneur de Picardie, fils de celui qui Favoit rapproché de Charles ix après le massacre de la Saint- Barthélémy. Ils reçurent d'abord l'ordre dfeUer à Langrès, au devant d'une troupe de Suisses que Saïicy amenoit aux deux monarques. Au moment de leur départ, ils apprirent que Montmorency^Th<»'é s'étoit emparé de Senlis au nom de Henri ni, et qu'il n'Aoît pas en état de se maintenir contré les fdrces de la Ligue, .commandées par le duc d'Àumale, qui 've^oit assiéger la ville. Ils prirent sur eux de suspendre l'exécution de l'ordre qu'ilis avoieiït reçu, et volèrent a«isecoârs de Montmorency avec une grande partie de Ha Yioblesse de Picardie.

Le commandement de cette expédition àppatté^ôit de droit ati duc de Longueville, gotiverneu^r de la ptù- .vince; inais Ce jeune prince, rééonnoissant la supériorité du vieux général, voulut servir sous ses ordres. La Noue s'y refusa long-temps; et, cédaM ënfite toit plus vives sollicitations.* ceOr bicto, monsieur, lui dît-fl, <(t puisqùHl vous plaît, je donnèray les c^rdreà, 4 la ; >c charge que vous aurez toute ta gloire du boto ^tic(^ <t que Dibtt lét^ acicôFdet*ift . » Oh manqubrt ci'afgéârpëilr aichelefr *es Vftù^itfclm, et les ti-ailatife refwdôrëm d^Mi

ET SUR SES MÉMOIRES. I l5

feuroir : ff Oh bien^ s*écria La Noue, ce sera 4onc K moy qui feray }a dépense ; garde son argent quiconr « que Testimera plus que son honneur : tandis que « |*auray une goutte de s^^ng et un arpent de tc^re^ je <c les employeray pour ]a défense de TEstat où Dieu « m!a fait naître. » Et il engagea sur-Ie-qhamp sa terre du Plessis-lesrXourQelles. Ç'étaqt mis à la tête de l'^rmée royale > plein 4'ardeur et de confiance^ il/or$a^e duc d'Aumatle à lever le siège de Senlis.

Le lendemain du combat , il invita les principau^L officiers k un repas en plein air : la table étpit dressée ;4ans une prairie f et d^s pierres disposées en cercle ser'*' voient de sièges. Tout le moi^de le coniplimentoit sur sa victoire : « Messieurs, dit-il, c^est au général, ^près « Dieu, qu'appartient la gloire de ce combat; et yq^^ « savez bien que c'est M. le duc de Longueville qui « Test. Qifiant aux ordres, il a voulu que je les don- « nasse avant et durant le combat : je Fay fait parce « qu*il ra voulu- A cette heure, ma charge est passée, « et c'est de lùy que nous les devons tous recevoir. Al- H Ions donc à Senlis, où il^st, et je vous acçompagne- « ray pour luy rendre nos devoirs, et sçavoir de luy « ce que nous avons à faire. » Le résultat de cette fiction fut que Mayenne, qui harceloit, près de Tours , Henry iii et le roi de Navarre, fut obligé de se rapprocher des provinces du nord , ce qui ouvrit aux deux rois le chemin de la capitsile.

La Noue et le duc de Longueville allèreut ensuit^ au devant des Suisses : ils les joignirent > et leur firent passer le pont de Montereau, que Mayenne s'eiTprg^ vainemout de défendre. Puis ils se rendirent à l'armée royale, oiù Ifenri m, satis&ijt de leur cpnduiteVfit ei^-

Il6 NOTICE SUR FRANÇOIS DE LA WOUB

pédier à La Noue le brevet de la première charge de maréchal de France qui viendroit à vaquer. *^

Le siège de Paris étoit commencé par les deux monarques, et tout leur faisoit espérer les plus heureux succès y lorsque Henri m fut assassiné à Saint^Gloud par Jacques Clément [2 août iSSg]. Henri iv, devenu roi, perdit une grande partie des troupes catholiques, fut obligé de lever le siège , et se dirigea vers lia Normandie pour recevoir les secours que lui avoit promis la reine Elisabeth. La Noue le suivit, et se distingua dans les combats d'Arqués : il fit aussi des prodiges de valeur à la bataille d'Ivry ; et lorsque Paris fut assiégé dé nouveau [iSgo], ayant reçu l'ordre d'attaquer le faubourg Saint -Laurent, il l'emporta, après avoir fait trois charges furieuses contre le chevalier d'Aumale, et avoir reçu une blessure grave.

Lorsqu'il fut guéri, Henri iv l'envoya en Bretagne pour diriger le jeune prince de Bombes, qui liittoit contre le duc de Mercœur, l'un des chefs de la Ligue [1591]. En partant, il sembloit frappé d'un pressentiment sinistre. « Je vais, disoit-il à ses amis, mourir à ce mon giste, comme le bon lièvre. » Cependant la délivrance de son fils aîné, Odet de La Noue, qu'il dut à l'intervention jJe la reine d'Angleterre, fut une heureuse diversion aux idées tristes qui le tourmentoient malgré lui.- . >

Arrivé en Bretagne, il crut devoir conseiller au prince de Bombes d'entreprendre le siège de Lamballe, dontle château étoit très-fort. Toutes les dispositions furent prises pour que la place ne pût compter sur aucun secours, et bientôt la brèche fut faite. La veille du jour où La Noue devoit être blessé mortelle-

ET SUE SES MÉMOIHES. l I7

menty on le vit se promener dans un jardin , et y cueillier ds branches de laurier pour en orner son casque. (X Tenez , mon cousin , dit-il à un de ses parens qui « Taccompagnoit, voilà toute la recompense que vous (c et moy espérons , suivant le mestier que nous avons ce embrassé. »

Le lendemain y il descendit dans le fossé pour reconnoître la brèche, et il monta sur une échelle dressée contre les ruines de la muraillç. Ayant levé la visièr^ de son casque afin de mieux observer, une balle, partie du château , lui effleura la peau du visage, ^11^ donner contre une pierre, et reyint lui frappçr le front. Le contre-coup fut si violent qu'il tomba, et fut longtemps sans connoissance. On le conduisit à Montcontour, où il fut d'abord réjso^u de le. trépaner ; mais n^alheureusement un chirurgien promit de le guérir san§ avoir recours à cette opération. Au bout dç quinze jours, le danger devint extrême, et l'on n'eut plu§ au-; cun espoir de le sauver. Il §e. soumit ^ son ^ort. avec ane pieuse résignation^ et s'étant fait lire par un ministre plusieurs passages du Nouveau-Testament, il expira dans les bras de son épouse, le 4 août iSgi , à l'âge de 60 ans,. Henri ly, instruit de sa mort^ montra la plus vive doulei^j: : <y Cestoit, ^n g{;and homme dç « guerre, dit-il,, et encore pl\i3. un grand homme de JK bien : on ne peut as$e^ regretter qu'un petit chasteau ce ait fait périr un capitaijie.qui valoit mieux que toute « une provinççi. » Il est impossible de rien ajouter à cet éloge, sorti delà bouche du prince qui savoit le mieux apprécier le mérite et les talens.

La Noue , qui , suivant l'expression de Bentivoglio , manioit aussi bien la plume çué l'épée, a laissé des

lis NOTICE SUR FRANÇOIS DE LA NOUE

ouvrages qui ont contribué à former la langue française. En même temps qu'il travailloit dans sa prison à retracer les ntalhéurs de son temps, il composa des notes sur toutes les vies de Plutat'que, et un abrégé de ce livre : production qui fut égarée .dans ses voyages, et qui n'a jamais paru. Plusieurs années auparavant, H s'ëtoit occupé d'un commentaire sur l'histoire de Guichardin, qui fut imprimé en marge de la traduction deChamedey, Paris t568 et 1677, Genève 1578 et x583. Mais l'ouvrage qui lui fait le plus d'honneur est celui dont nous avons déjà parlé, et qui a pour titre ; Discours politiques et militaires : il fut souvent réimprimé, et les éditions les plus remarquables sont celles de Bâle iSSj et iSgo, et celle de Paris i638. C'est la première que nous avons suivie , parce qu'elle fut faite èous les yeux de l'auteur.

Les discours politiques et militaires sont au nombre de vingt-six. Les quatre premiers offrent là peinture de l'état déplorable de la France pendant les premières guerres civiles, et indiquent les moyens de lui rendre son ancienne splendeur. Le cinquième et le sixième traitent de l'éducation de la jeune noblesse et des livres qu'elle doit lire; les septième, huitième, neuvième, dixième, onzième et douzième, ont pour objet la situation de la noblesse , les causes de sa ruine , les abus qui se sont glissés dans les arrière -bans, et les malheurs qui résultent des querelles entre les gentilshommes; les treizième, quatorzième^ quinzième, seizième, dix-séptîènïe, dix-huitième et dix-neuvième, contiennent des discussions sur les tactiques française et espagnole; les vingtième, vingt et unième et vingt-deuxième, embrassent la politique des souverains chrétiens, et ils

SX SUR SES MÉMOIASS. ».]9

(^ pour but de prouver que si ces princes Qtpient UQi& ils poarroieut chasser les Turcs de l'Europe; le vingts trokième présente les idées du siècle sm* la pierre, pbilosophale^ le vingt^uatHème et le viqgtH^inquièm^ sont une suite de méditations religieus/çs; le vii^igli-^ râième, qui est le plus étendu , renferme ^es mémoi<^ res très^iptéressaps sur les gi^erres de religioi^, depuis la première prise d'armes en i562 jusqu'à 1^ p^if de 1570.

Ce sont ces mémoires qui font partie de notre collection. Le style en est vif, énergique, précis et pittoresque; et plusieurs morceaux rappellent la manière des anciens, dont l'auteur avoit ûiit une étude profonde. La Noue excelle surtout à peindre les caractères et les mœurs : au milieu des passions et des erreurs qui égaroient alors presque toutes les classes de la'société, il offre aux regards les physionomies prononcées de François de Guise , du prince de Condé et de Coligny, qui auroient été les héros de leur pays, si les malheurs du temps n'avoient pas rendu leurs grandes qualités si funestes. Personne n'eut plus d'horreur que lui pour les guerres civiles, et cependant il y prit part jusqu'à sa mort. Il s^attache à développer leurs terribles résultats , et il n'est jamais plus touchant que lors qu'il présente l'aspect de deux armées de compatriotes sur le point de combattre l'une contre l'autre, etreconnoissant, dans les rangs opposés, des frères, des parens , des amis. Cette peinture se retrouve deux fois dans son ouvrage, et elle y produit d'autant plus d'effet qu'elle est offerte sous des points de vue entièrement différens. Ces mémoires sont plutôt une suite d'observations sur les trois premières guerres civiles ,

lUtO XfOTiCE SUR FR^ DE LA NOUE ETSUA SES MÉMOIRES.

qu'une narration circonstanciée : cependant ony.trouve une multitude' de particul^tés curieuses; et ce qui en fait le principal mérite, c'est que Fauteur, qui malheureusement ne parle jamais de lui, montre constamment Timpartialité la plus rigoureuse :- il ne. déguise aucune dés fautes de son parti, et il rend pleine justice aux qualités brillantes des grands hommes du parti contraire.

DE

FRANÇOIS DE LA NOUE

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