CHAPITRE IL
A sçavoir si M. le prince de Condéjit un si grand erreur ai4>^ premiers troubles y comme plusieurs ont dict, de ne s'estre point saisi de la Cour ou de Paris.
Je ne veux poinct nier que beaucoup d'habiles hommes n'ayent eu ceste opinion, et par avanture l'ont encore, laquelle vj'ay aussi tenue quelque temps. Mais, après avoir bien repensé et considéré ce qui avint lors queceste.tragedie se commença, et ce qui est survenu depuis, )'ay esté ramené à la conoissance de choses plus vrayes, qui apparoistront par la suite de mon propos. M. le prince de Condé ayant veu comme son frère, le roy de Navarre, s'estoit laissé peu. à peu glisser en une vie délicieuse , et abuser par les vaines »et riches promesses et honneurs apparens de ceux qui
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se mocquoient de luy, si bien qu'il estoit venu à ce poinct de Ghangerdeparty.ydonts'estoit ensuivi un m^veilleux refroidissement de plusieurs qui^ ouvertement et eouvertement^ sembloient le favoriser, et davantage d'audace aux liguez de s'y opposer, jugea qu'il ne falloit pas s'appuyer sur un fondement ruiné, et qu'il es* toit expédient d'en jetter d'autres ailleurs. Et d'autant que la Cour et Paris sont les deux grands luminaires de la France, l'un représentant le soleil et l'autre la lune (sujets toutesfois à s'éclipser ), il estima qu'estant peu escl^iré de l'un, la clairté de l'autre devoit estre recherchée ; et à ceste fin tascha de planter dans Paris la prédication de l'Evang^ile, afin qu'icelle venant à eschauffer tant de semences cachées, et comme ensevelies dans ceste innumerable multitude de peuple, elles vinssent à produire abondance de fruits : ce qui apparut bientost après ; car aux assemblées qui se faisoient, il se trouva telle fois jusques à trente mille per* sonnes. Tels beaux commencemens invitoient ceux de la religion de chercher les moyens de s'y establir, à quoy toutesfois ils furent un peu négligens. Mais quand les effets de la ligue se manifestèrent, alors apperceurent-ils clairement qu'il convenoit faire ce qm ^ pour avoir trop tardée n'estoit plus faisable ; cependant ils ne laissèrent de s'y employer avec très-petite espérance.
Sur ce lait icy je viens maintenant à dire, après l'avoir examiné, qu'il n'estoit pas facile du commencement, et très-difficile à la fin, de bien exécuter ce dessein en telle façon qu^il eust profité. Je parleray pre^ tmer de Paris, et monstreray les empeschemens qui s'y . fessent trouvez. Chacun sçait que là est le siège de la justiGe, qui a Une merveilleuse authorité. Et comme
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la faveur d'i celle eust beaucoup servi à ceux (de la religion ^ aussi la desfaveur leur apportoit grande nuisance. Cependant tout ce sénat et sa suite se monstra tousjours ennemy capital d'iceux^ excepté très-peu. Le clergé, qui en ceste cité est très - puissant et révéré , enrageoit de voir en public choses qui le touchoient si au vif, et sous main brassoit mille pratiques à rencontre. Le corps de la maison de ville, craignant les altérations qu'il estimoit provenir de la diversité de religion, s'efforçoit aussi de la bannir ou reculer. A ceste mesme fin tendoit aussi la pluspart de l'Université, et quasi tout le bas et menu peuple, avec les partisans et serviteurs des princes et seigneurs catholiques. Et en ce que dessus je ne comprens point ceux qui d'ailleurs pouvoient survenir en ladite ville, sinon ceux qui y estoient lors. Quant à la force nerveuse et asseurée de-^ quoy ceux de la religion faisoient estât, elle consistoit en trois cens gentilshommes et autant de soldats expérimentez aux armes; plus, en quatre cens escholiers et quelques bourgeois volontaires sans expérience. Et qu'estoit-ce que cela contre un peuple comme infini, sinon une petite mouche contre un grand elephanl? Je cuide que si les novices des convens, et les chambrières des prestres seulement, se fussent présentez à Timpourveue avec des basions de cotterets es mains, que cela leur eust fait tenir bride. Neantmoins avec leur foiblesse ils firent bonne mine, jusqties à ce que la force descouverte des princes et seigneurs liguez les contraignit de quitter la partie. Et quand bien on fust venu aux armes dans la ville, comme il estoit difficile qu'en brief on y eust esté contrainct , veu les menées secrettes qui se tramoient, ceux delà religion eussent-ils
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combatta trois jours, ainsi que firent ceux de Thoulouse (0 ? certes non pas trois heures, comme je pense , et n'y avoit moyen de les maintenir, que la présence du Roi favorisant son edict. Aucuns ont voulu dire que M. le prince de Condé fit le mesme erreur de Pompée, quand il abandonna Paris. Mais, si on regarde bien, on verra que celuy de Pompée fut sans comparaison plus grand; car à Bome tout estoit quasi à sa devo^ tion, où le prince n'avoit à Paris qu'une poignée de gens. Avant qu'approprier les exemples anciens aux faits modernes, on doit premier juger de la similitude qu'il y a entr'eux. Toutes les difficultez susdictes me font croire que c'estoit un haut et généreux dessein que de voir establir à Paris l'exercice de la religion ; mais de luy donner fermeté sans le moyen susdict, il estoit comme impossible ; et mesme ce qui s'est passé depuis l'a bien confermé.
A ceste heure voyons la disposition de la Cour : il est notoire qu'au temps du colloque de Poissi la doctrine évangelique y fut proposée ea liberté ; ce qui causa que plusieurs, tant grands que petits, prindrent gôust à icelle. Mais, tout ainsi qu'un feu de paille fait ^and flamme , et puis s'esteint incontinent d'autant que la matière défaut, aussi, après que ce qu'ils avoient receu comme une nouveauté se fut un peu envieilly eu leur cœur, les affections s'amortirent, et la pluspart
(>) Ainsi que firent ceux de Thoulouse. Au mois de mai x563, les protestans de^ Toulouse, d^accord avec les capitouls, s^emparérent de FHdtel-de-Yille. Le parlement appela contre eux Bellegarde, Montluc et Teride, dont les troupes étoient dans le voisinage. Il y eut, le i4 et les deux jours suivans, des combats sanglans dans les rues. Les protestans , ayant été vaincus, capitulèrent, et sortirent désarmés de la ville.
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retourna à Tancienne cabale de la Gour^ qui est bien plus propre pour faire rire et piaffer , et pour s'enrichir. Mesme il y eut des huguenots qui se deffroquerent pour resuivre ceste trace. Il faut estimer que la Cour en gênerai est la vraie image du prince ; car, tel qu'il est, telle aussi est sa suite. S'il est sage, elle le sera ; et s'il aime à folâtrer, elle l'imitera aussi. Et si un chef de famille, par l'usage, fait que ses enfans et serviteurs forment leurs mœurs au patron des siennes , qu'est-ce donc que fera en sa maison un roy en la main duquel est l'exaltation et la ruine? Voila pourquoy les courti- .sans, voyans que le Roy, messieurs ses frères, et la Roy ne leur mère, esloient plus enclinez à la religion catholique, et le roy de Navarre s'estoit révolté, taschoient aussi de se conformer à eux : ce qui tournoit à la desfaveur du prince de Condé et de ceux qu'il maintenoit. Outre plus, quand bien il fiist là arrivé premier que les autres, peu de séjour y eust-il fait sans se rendre odieux ; car proposez à une cour la reformation, ostez luy ses plaisirs, et l'embrouillez en affaires , elle vous hait à mort. Enfin , ayant beaucoup d'ennemis en icelle , et encores plus dehors , il eust esté mal asseuré ; ce qui me fait croire que le fonde^ ment de la Cour n'estoit pas plus certain que celuy de Paris.
Mais un autre dessein fut tenté par luy, qui ne fut non plus exécuté, auquel y avoit, ce me semble, plus d'apparence : c'estoit d'induire la Royne d'aller à Orléans, et y mener le Roy. Et quelques historiens disent que cela luy fut proposé lors qu'elle craignoit les mouvemens 4e la Ligue, et qu'elle y presta l'oreille (0. Neantmoîns
(*) Qu'elle y presta l'oreille. Une lettre de Catherine de Médicis au
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tout cela s*en alla en fumée ; mais si les effets s'en fussent ensuyvis, je cuide que les armes se fussent remises au fourreau ; car estant la Cour en un lieu où elle ne pouvoit estre surprise , à cause des forces qu'on y eust fait venir , et où elle ne pouvoit estre forcée , pource que nul n'eust osé alors entreprendre de faire tirer les canons contre les murailles qui environnoient le Roy, on eust là parlé et négocié à cheval , jusques à ce que les affaires eussent esté aucunement restablies selon les edicts de pacification : mais de penser que ce remède eust amorty les guen^es, je m'en donneray bien garde. Il suffit s'il les eust dilayées pour quelque peu de temps.
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