CHAPITRE III
Insurrection de la Vendée.— 8= Bataillon du Bas-Rhin.— Son Arrivée dans la Vendée. — Batailles et Victoires de Martigné et de Vihiers. — Bataille et Défaite de Vihiers. — Suites qu'elle devait avoir. — Arrivée de la Garnison de Mayence. — Ses Travaux.
Quelques insurrections partielles , excitées dès l'aurore de la révolution par des prêtres et des nobles , sous le prétexte spécieux de venger la cause sacrée de la religion et du trône , prirent au printemps de 1795, c'est-à-dire après la mort de l'infortuné Louis XVI , un caractère si grave , que non seulement elles contraignirent le nouveau gouvernement à maintenir dans l'ouest de la France des troupes que la présence de l'étranger sur la frontière aurait dû réclamer seule , mais encore à multiplier les levées , et à porter de nombreux bataillons au secours des armées républicaines , aux
prises avec une population entièrement soulevée (i)0.
Je quittai alors, par amitié pour un de mes camarades, l'état-major général dont je faisais partie depuis le i" juillet 1792 , afin de suivre un de ces nouveaux bataillons levé en mai 1 790, et marcher avec lui en qualité d'adjudant-major capitaine.
Cette amitié fut, à cette époque, mise à une épreuve qui faillit fixer ma carrière à l'armée du Uhin. Yoici le fait :
Peu après ma nomination de fourrier marqueur de l'armée, le i"décembre 1 792 , le général Alexandre Beauharnais , étant devenu chef de l'état-major général, m'avait particulièrement attaché à son cabinet, et honoré de la plus haute confiance, Pientré un soir vers minuit (**),
(*) Les notes que l'Éditeur a cru devoir ajouter au texte de ces Mémoires , et qui se trouvent placées à la fin du volume, seront indiquées par des chifFres.
(**) Il m'avait chargé ce soir-là de rédiger, sur ses notes, un Mémoire au gouvernement, par lequel il lui proposait de tirer deux millions de la Sainte-Ampoule (le Reims , en la faisant vendre à l'impératrice de Russie, au lieu de la faire briser, comme on en avait alors le secret dessein. Il m'avait également chargé d'écrire
il l'avait portée jusqu'à me faire part de sa nomination au ministère de la guerre, comme d'un événement qui devait me donner d'heureuses espérances. Cette confidence m'ayant attristé d'une manière sensible, il m'en demanda la raison : « C'est toujours sur les plus grands arbres que tombe la foudre, » lui répondis-je.
Le lendemain , étant à déjeuner chez le général en chef duc de Biron , ce général demanda à M. le vicomte de Beauharnais s'il acceptait le ministère , et la réponse de ce général ayant été négative, M. le Duc voulut connaître les motifs de son refus. Le général lui répondit alors en me montrant et en répétant mes propres expressions, puis ajouta : « C'est Hugo qui m'a effrayé. »
Le duc de Biron se tut alors , et bientôt on parla d'autre chose.
Quelque temps après ce refus, et à l'époque où je venais d'accepter les fonctions d'adjudantmajor , le général Alexandre Beauharnais , ayant été promu au commandement en chef de
à Pétion , pour savoir de lui s'il ne serait pas plus sage d'envoyer Eugène étudier en Angleterre , que de le laisser en France , où les factions commençaient à s'agiter d'une manière épouvantable.
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l'armée, m'écrivit qu'il venait de me nommer l'un de ses aides-de-camp , et j'osai le supplier de me peruiettre de ne pas accepter C3 grade, tant l'avancement devenait rapide et me paraissait à craindre à l'armée du Rhin. Je craignais d'ailleurs d'être ingrat envers le commandant qui m'avait fait nommer son adjudant-major.
Mon bataillon traversa rapidement la France, et donna pendant sa route de grandes preuves de son respect pour la discipline. Quelques jours de repos lui suffirent au camp de la Boinette après son arrivée à Angers ; il passa la Loire au Pont-de-Cé avec la brigade Gauvilliers dont il faisait partie , et assista avec elle à la bataille de Martigné-B riant ,1e 1 4 juillet 1793, ainsi qu'à celles de Vihiers , les 17 et 18 du même mois. Les troupes républicaines battirent l'ennemi dans les deux premières, mais furent complètement défaites dans la troisième.
La bataille de Martigné-B riant fut engagée dès le matin : notre brigade était à près de trois lieues sur la droite de l'armée ennemie , lorsqu'elle reçut ordre de rétrograder pour venir prendre part au combat. Dans ce mouvement €t à la faveur d'un chemin creux , elle arriva par un de ces hasards si rares à la guerre, sur les derrières de l'extrémité de cette aile , que par une belle diversion elle eût pu jeter dans le
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plus grand désordre , si le général qui nous commandait eût cru devoir prendre sur lui de l'opérer. A la vérité , ces sortes de déterminations couvrent de gloire quand le succès les couronne ; mais elles conduisent au blâme et quelquefois à l'échafaud, quand elles ont une malheureuse issue. Le général était sans doute dans cette opinion , puisqu'il acheva son mouvement et alla prendre sa place en ligne.
La première bataille de Viliiers^ livrée le 17, ne fut engagée que dans l'après-midi : elle dura jusqu'à onze heures du soir. L'engagement fut très vif : c'était des Français qui se battaient entre eux. On me chargea d'enlever le château vers trois heures , à la tète de deux compagnies , et j'en restai maître jusqu'à la fin de l'action, ayant alors reçu l'ordre de rentrer à ma brigade. Un bataillon de Paris avait pendant l'affaire , et sur la brune , fait feu sur mon bataillon, qui, fort heureusement, n'avait eu que des bayonnettes endommagées par cette décharge.
La bataille du 18 ne commença que vers midi, après une averse très considérable. Les efforts de l'ennemi parurent de bonne heure avoir pour objet d'enfoncer le centre de nos lignes , par l'occupation de Vihiers. La brigade Gauvilliers était en position à leur droite , sur le
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plateau des moulins , battue sur la gauche par l'artillerie vendéenne, placée sur la grande route, où la gendarmerie perdait du terrain ; et de front par une forte division qui voulait pénétrer dans la ville , afin de couper cette troupe valeureuse. Le mouvement de cette division détermina le général en chef à faire replier sa droite , et Je reçus ordre de couvrir le mouvement de ma brigade par un détachement qui s'engagea de suite avec les tirailleurs ennemis. Cet engagement dura de mon côté jusqu'à l'extinction de tous les combattans ; car, à l'exception de quelques blessés qu'on put enlever, tous mes braves camarades périrent à leur poste. Touché dans mes habits par dix -sept coups de mitraille, et par une balle qui m'avait fracassé le pied dans toute sa longueur, on ne m'emporta sur Yihiers qu'au moment où l'ennemi s'en rendait maître : c'était ma seconde blessure depuis le commencement de la guerre (2).
Les Vendéens, malgré les talens de leurs principaux chefs ne tirèrent point de cette bataille les avantages qu'elle semblait leur promettre ; ils nous poursuivirent jusques au delà de Doué; mais ils auraient pu passer la Loire sans obstacle au pont de Saumur et s'avancer ensuite vers la capitale par les deux rives de ce fleuve; ils n'eu
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firent rien, et l'on à toujours donné pour raison de cette conduite que les paysans ne voulaient point quitter leurs foyers. Ce fut donc cet attachement pour leur pays qui seul, à cette époque, les empêcha de pousser leurs succès plus loin.
Comment cet attachement que l'on ne put vaincre qu'à l'époque la plus terrible pour eux; celle, où vaincus, en déroute, désespérés et vivement poursuivis dans leurs revers , ils furent contraints de passer la Loire; comment, dis-je, cet attachement si manifeste , ne fit-il pas remarquer plus tôt aux généraux vendéens qu'il les arrêterait victorieusement dans leur but, le renversement à Paris du gouvernement républicain; comment alors cette remarque ne les porta-t-elle point à tenter alors un sage accommodement qui fît cesser cette guerre, cette guerre qui ne pouvait plus avoir d'autre résultat que l'entière extermination des pauvres paysans vendéens. Hélas ! je n'en sais rien ! mais ce que je sais, c'est que lorsqu'on en vint à la première pacification, la mort et l'incendie avaient fait un désert des champs où jusqu'alors on avait combattu.
Après la défaite de Vihiers l'armée se refit sur les rives de la Loire, en attendant l'arrivée de la garnison de Mayence , qu'un décret envoyait dans la Vendée. Cette garnison pénétra
SOUS le nom d'armée dans les départemens de l'ouest, et battit dans toutes les rencontres les forces qui lui furent opposées (3).
A peine convalescent de ma blessure , Je rejoignis mon bataillon (*), et je n'avais point encore abandonné mes béquilles quand il dut se porter sur Montaigu avec le corps d'armée aux ordres du général Beysser. Ce corps y fut attaqué le 2 1 septembre ( i -qû ) , mis dans une déroute complète après quelques heures de résistance et vivement poursuivi jusqu'au pont d'Aigrefeuille. J'eus deux chevaux tués sous moi dans cette malheureuse affaire et je ne m'en serais jamais tiré, ne pouvant marcher qu'à l'aide de béquilles, sans le généreux dé-
(*) C'est, si je m'en souviens bien, à cette époque ou un peu plus tard , que je retrouvai M. le général Biron à la tête de l'armée. J'allai le voir, et il m'accueillit avec une sensibilité touchante.
«Vous me connaissez, mon cher Hugo, me dit-il, vous savez si j'ai bien servi, si j'ainrie passionnément la gloire et ma patrie ! Eh bien , mon ami , avant deux mois peut-être je n'existerai plus : la hache qui cherche les têtes les plus illustres aura frappé la mienne, et l'on applaudira à ma mort comme à celle d'un traître. »
Ce discours me fit et me fait toujours frissonner. Il élait prophétique !
vouement d'un ofTicicr des hussards noirs , nommé Guzmaii , qui avait demeuré chez mon père et qui m'ayant reconnu me fit mettre sur un de ses chevaux et ne me quitta plus que je n'eusse rejoint ma brigade (4).
L'ennemi n'ayant également pas profité des avantages que l'affaire de Montaigu lui donnait sur nous , on fit prendre au corps de Beysser des positions en avant de Nantes ; nous fûmes envoyés d'abord au camp de Port-Saint-Père pour observer et garder la ligne du Tenu, depuis le lac de Grandlieu jusqu'au confluent de cette petite rivière avec la Loire. Arrivés sur ce lac nous vîmes en feu tous les villages de ses environs. La colonne qui , de IMontaigu , se retirait sur Machecoul , mettait à exécution le terrible décret qui prescrivait d'incendier les habitations des départemens insurgés. Bientôt après on nous fit replier sur le château d'O à l'effet de couvrir la belle fonderie d'Indret particulièrement affectée à l'artillerie de la marine.
Là je fus chargé de retrancher le camp et de le mettre à l'abri d'un coup de main. Je partageai alors mon temps entre ce soin important, celui de l'instruction de mon bataillon , et le commandement de quelques détachemens dans nos environs.
Cependant l'arn^.ée de ^laycnce suivait dans
l'intérieur de la Vendée le cours de ses opérations victorieuses ; et, pendant que nous livrions journellement et avec succès sur la basse Loire, de petits combats aux détachemens de Charrette, elle battait la grande armée vendéenne dans les champs de Chollet et de Beaupréau, la poussait vers la Loire , qu'elle l'obligeait à passer précipitamment à la hauteur de Varades, et se disposait à la suivre avec acharnement , à travers l'ancien Anjou, la Normandie et la Bretagne.
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