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CHAPITRE IV

Arroadissemens militaires. — État de la Guerre civile. — Refus d'avancement. — Attaque et Prise du Pont Saint-Martin. — Expédition de la Chevrolière. — Coup d'audace.

Les troupes républicaines qui agissaient contre Charrette furent réparties par arrondissemens. On composa celui du château d'O de la légion nantaise, du 77" régiment, ci-devant la Marck , du S" bataillon du Bas-Rhin, des 1 1^ et la" bataillons de Paris, du 2 5' de la Charente-Inférieure, du 10* bataillon de Seine-et-Oise , du 5" des Côtes-du-Nord , et du 8° de la Seine- Inférieure. Toute notre cavalerie consista dans les grenadiers du S'' du Bas-Rhin, que l'on monta, tant bien que mal , sur des chevaux pris dans le pays, et l'artillerie fut servie par le même corps, et par des canonniers mainns détachés de l'île d'Indret.

Le chef du bataillon dans lequel je servais, Muscar, ayant pris le commandement de l'ar-

rondissement après le départ du colonel Rademacker (*) , me chargea des fonctions de chef d'état-major. C'est en cette qualité, qui ne me classait cependant point parmi les officiers sans troupe, que je pris part à toutes les petites affaires qui se succédèrent, tant sur leTenu qu'au Port-Saint-Père; c'est également en cette qualité que plusieurs fois on me confia des commandemens d'expéditions.

Tel était alors l'état de la guerre dans notre arrondissement, que, quoiqu'il ne s'y trouvât intérieurement aucune troupe ennemie à poste fixe, on ne pouvait y risquer ni ordonnances, ni petits détachemens , sans les exposer à une destruction complète. Depuis long-temps on ne faisait plus de prisonniers d'un côté ni de l'autre ; partout on combattait pour vaincre ou pour mourir.

L'arrondissement du château d'O concourait aux opérations des arrondissemens voisins ; on marchait de différens points sur les rassemblêmens ennemis, et dans ces opérations il fallait une exactitude mathématique , sans quoi le premier détachement arrivé courait risque d'être anéanti avant la jonction des autres.

Le bonheur avait couronné toutes les opétâ-*

(*) Du 77* régiment.

tions du commandant Muscar (5). Cet officier, bien souvent calomnié, était d'une activité et d'une intrépidité rares ; il avait beaucoup de talens et d'intelligence. Plusieurs fois ses grandes qualités militaires avaient décidé les représentans en mission à l'élever au grade d 'officiergénéral ; et Muscar, dont toute l'ambition était de bien servir son pays , les avait constamment remerciés. Plusieurs fois, en donnant son refus, il m'avait désigné pour un emploi très supérieur, et c'est à ses soins que je dus , à trois différentes fois , ma nomination au grade d'adjudant-général chef de brigade. Nous avions cependant , lors de l'expédition d'Irlande , accepté , moi, ce dernier grade ; lui , le commandement d'une division , que nous avait donnés, à Brest, le général Hoche, lorsque Muscar, ayant appris le lendemain qu'il devait servir sous un général qu'il n'aimait pas , fit reporter ses lettres de service. Comme je n'avais accepté les miennes que pour ne pas le quitter, je fus , dans le même motif, les remettre au général en chef. Mais n'anticspons pas sur les événemens.

Muscar ayant, en juillet 1794, reçu l'ordre de coopérer à un grand mouvement combiné parle général Haxo , dont l'état-major était à Machecoul, nous partîmes du château d'O pour nous

porter sur la Che-vrolière, point de rendez-vous où nous devions trouver les autres colonnes. Arrivés à Boue , Muscar fut informé que le pont de Saint-Martin, sur le Logon, était coupé, et m'ordonna, pour ne pas retarder sa marche, de prendre les devans pendant qu'il ferait halte, et de rétablir le pont, s'il était efi'ectivemenl coupé. Ayant alors pris une centaine d'hommes et une vingtaine de chevaux , je me mis en route.

Une découverte de quelques cavaliers vendéens, dirigée sur Saint-Aigiiau , nous ht juger que Pont-Saint-Martin était occupé. Elle se replia lentement devant nous après avoir détaché un homme au galop. Je me gardai bien de céder aux désirs de ma cavalerie , qui la voulait charger, et qui aurait pu donner dans une embuscade d'où sans doute elle se serait mal tirée sans infanterie.

Pont-Saint-Marliti , coupé en deux parties par le Logon, rivière étroite et profonde, était faiblement retranché du côté de Boue; je m'arrêtai à portée des coups de l'ennemi , et fis marcher aussitôt deux détachemens de trente hommes pour attaquer le village par les flancs, le long de la rivière. J'attaquai les retranchemens , aussitôt que je vis qu'on les dégarnissait pour marcher à mes deux détachemens. Au bout d'un

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demi-quart d'heure , nous fûmes maîtres de la rive droite; mais comme la mousqueterie de la rive gauche nous gênait beaucoup pour la réparation du pont, nous fûmes obligés de poster à un gué voisin une partie de l'infanterie; alors l'ennemi , craignant tout-à-fait pour sa retraite, l'effectua sur la Chevrolière.

A peine le pont était-il rétabli , que nous vîmes paraître la tête de notre colonne , et que Muscar, attiré par notre mousqueterie , galoppa vers nous. Ayant jugé nos travaux assez avancés et assez solides pour le passage de l'infanterie, la cavalerie pouvant passer au gué, il m'ordonna de porter l'avant-garde sur la Chevrolière.

Bientôt nous allions toucher au territoire de ce village, territoire tout couvert d'épaisses moissons , lorsque mes flanqueurs m'annoncèrent l'ennemi. Je sortis du chemin creux , où je me trouvais alors , pour examiner ses forces, et je jugeai à leur dcployement qu'elles pouvaient monter <à trois mille hommes, qui, couchés jusqu'à notre approche , s'étaient levés tout à coup , et menaçaient de nous envelopper. Je voulus m'assurer si notre colonne était encore loin, mais je ne la vis pas; et sentant qu'avancé comme je l'étais , un mouveaient rétrograde allait me faire écraser, et peut-être faire également écraser la colonne, je pris la

résolution de nie tirer d'affaire par un coup d'audace, c'est-à-dire, d'attaquer la longue ligne ennemie par son centre, de continuer ma route, et de me poster dans le cimetière du village, dont la position était assez avantageuse. Je communiquai mes craintes et ma détermination aux officiers , et, d'après leur approbation, nous tombâmes sur l'ennemi tète baissée, au son terrible de la charge. Une décharge presque générale nous salua ; et je dus la considérer comme un salut , puisqu'elle ne nous fit pas le moindre mal. La ligne ennemie disparut aussitôt après à travers champs , prenant , dans le plus grand désordre , sa direction vers la longue lande du Coëta, jusqu'aux rives de laquelle je la poursuivis. ÎSous ne pûmes prendre que des vieillards, des femmes et des enfans ; tout le reste, plus ingambe, nous échappa, et traversa cette lande pour gagner les bois. Alors nous pûmes distinctement juger approximativement quelle était la force du rassemblement.

Muscar arriva sur la Chevrolière comme j'y rentrais ; sa colonne le suivait en bon ordre. Il ordonna, d'après mon rapport, déformer l'infanterie sur la droite du village, et, pendant sa formation, vint avec moi reconnaître la lande. Quelques cavaliers se présentant à peu de distance et le gênant dans sa découverte, il crut

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devoir les faire charger; noire cavalerie ayant donné dans une embuscade , il s'y précipita pour l'en tirer, et reçut sept coups de feu. Je n'eus que le temps de le faire enlever et de le ramener à la Chevrolière, faisant, pour couvrir sa marche , faire volte-face à notre cavalerie , au débouché sur la lande, où j'avais laissé un poste d'infanterie. Aucune des blessures de Muscar n'était mortelle ; mais elles exigeaient de prompts secours, et c'est dans l'instant qu'il venait de rejoindre la colonne, qu'en ayant fait appeler les officiers, il proposa au plus ancien capitaine de se charger du commandement. Ni cet officier, ni ceux qui me précédaient par rang d'ancienneté, n'ayant voulu se charger d'une pareille responsabilité , tous la rejetèrent sur moi, et m'élurent, sur la proposition de Muscar; car enfin il fallait, puisque la colonne devait attendre la coopération des sept autres , qu'elle prît position , et que quelqu'un se mit à sa tète. Sa force était d'environ huit cent cinquante hommes d'infanterie, et de cinquante chevaux. L'infanterie était composée de détachemens du S' du Bas-Rhin, 25^ de la Charente-Inférieure, 12*= de Paris, 12'' de Seine-et- Oisc ; la cavalerie se trouva réduite à vingt chevaux , le reste nous ayant quittés pour escorter Muscar jusqu'à Nantes.

Mon premier soin, après le dépari de ce chef, fut de prendre sur les rives de la lande nue position qui me permît rie la découvrir en totalité, ainsi que l'étendue du lac. Cette position se trouvait naturellement enfermée par un bon fossé et une haie, dans un épauîement assez épais pour résister à la mousqueterie ; ce qui suffisait, puisque l'ennemi n'avait point de canon dans cette contrée. J'y fis amener les prisonniers dans mon camp ; les vieillards étaient tremblans , les femmes et les enfans jetaient les hauts cris. Mon premier soin fut de rassurer ces malheureux, et de leur donner ma parole qu'il ne leur serait fait aucun mai. Cette parole fut sanctionnée par tout le détachement. « Je ne «vous remettrai point en liberté, leur dis-je, « que je ne me retire, parce que vous serez plus « en sûreté parmi nous que partout ailleurs. »

Nous passâmes fort tranquillement le reste de la journée , mais sans voir arriver aucune colonne. Le lendemain , après la rentrée des reconnaissances sur Saint-Philbert et le Pont- James, nous nous battîmes jusqu'au soir dans les bois, toujours en tirailleurs, et sans trouver de masses. 11 en fut de même le surlendemain et les cinq jours qui le suivirent. Mais aucune des colonnes du général Ilaxo ne put arriver jusqu'à nous; nous eûmes à combattre tous les

jours pendant tout ce temps- là, et chaque jour, ou nous enlevâmes des troupeaux , ou nous détruisîmes des camps, ou nous mîmes en pièces des ateliers d'armes. J'avais, dès le second jour, permis aux vieillards les plus ingambes et à quelques jeunes femmes, d'aller à la recherche de leurs parens, pour les faire rentrer, et plusieurs, après m'avoir apporté leurs armes, me servirent de guides. Une nourrice, car ce ne pouvait être une mère , avait , pour fuir plus lestement, jeté devant moi un jeune enfant mâle à la mamelle ; je l'avais fait ramasser et l'avais confié aux soins d'une femme qui nourrissait ellemême. Tout mon bivouac était rempli d'infortunées, les unes prises dans les bois, les autres qui étaient venues se réfugier parmi nous.

Le manque absolu de nouvelles des colonnes coopératrices et d'ordres des généraux , l'extrême difficulté d'avoir du pain (*), la puanteur des cadavres étendus autour de nous dans les genêts, et le nombre de mes blessés, me déterminèrent à changer d'emplacement et à me reporter sur Pont-Saint-Martin. De ce point j'envoyai à INantes environ cinq cents bœufs et quinze cents moutons. Je fis connaître à Muscar

(*) J'étais obligé de faire moissonner, battre et moudiv \)o\\v en avoir.

nos succès continuels; et Muscar, que la commission des représentans avait en quelque sorte fait gronder d'avoir confié le commandement à un officier trop jeune, reçut alors des complimens sur ma conduite. J'en reçus également de la part du général Haxo, et bientôt après , son chef d'état-major m'écrivit que toutes les colonnes ayant été repoussées et forcées à rentrer dans leurs cantonnemens, je devais, pour ne pas me compromettre davantage, tne reporter sur Boue et y disloquer ma colonne.

Alors je tins ma promesse envers les prisonniers , en leur donnant et la liberté et les subsistances rassemblées pour ma colonne ; je laissai mon joli petit garçon aux soins de sa nouvelle nourrice, qui me promit de le rendre à celle qui s'en trouvait chargée. Dans une expédition antérieure, dont je faisais également partie, car beaucoup d'autres avaient précédé celle-ci, une petite fille d'environ deux ans avait été trouvée seule dans Pont-Saint-Martin , et Muscar l'avait donnée à la femme de mon adjudant Yogt, pour en prendre soin. Cet adjudant, devenu capitaine, a depuis lors adopté cet enfant.

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