CHAPITRE V
Opération sur la Forôt de Prince. — Fatale Expédition de Vue. — Punition. — Mécontentement. — Oubli total.
En rentrant au château d'O, nous trouvâmes des ordres pour coopérer à un mouvement sur la forêt de Prince. Le commandant Simon fut chargé d'une des colonnes, on me confia l'autre. Cet officier , en approchant du rendez-vous par le chemin qu'on l'avait chargé de suivre, trouva beaucoup de morts et de mourans, tant de l'ennemi que du 09* régiment d'infanterie. Cette brave troupe était arrivée trop tôt, elle avait été attaquée par les rassemblemens ennemis et se trouvait vivement poussée. Comme j'entendais distinctement son feu, je rejoignis la colonne du commandant Simon, et nous fûmes ensemble nous embusquer sur la route que le og" devait suivre dans sa retraite. Ayant laissé passer ce régiment, nous fîmes sur l'ennemi une décharge terrible, à la suite de laquelle nous
DU GÉNÉRAL HUGO. 3l
nous élançâmes sur lui à la baïonnette et le mîmes dans le plus grand désordre. Alors le 39' revint sur ses pas^, les autres colonnes nous rejoignirent successivement, et nous dispersâmes le rassemblement après lui avoir fait éprouver des pertes énormes, notamment celle de son chef La Cathelinière, homme très cruel , qui fut mortellement blessé dans cette occasion. Une autre expédition eut lieu sur Vue quelque temps après, par ordre du général A imeux : elle avait pour objet d'y prendre position et de s'y maintenir afin d'ouvrir les relations avec Paimbœuf et de pouvoir constamment menacer la forêt de Prince. Le capitaine Mercadier du 12' bataillon de Paris en eut le commandement. Cet officier ayant jugé le rassemblement de Ilohan trop fort pour son détachement , n'osa point se compromettre et revint le même jour sur le château d'O. Le commandant de l'arrondissement qui était de retour et qui avait, pour cette opération des instructions dont il ne pouvait s'écarter, blâma M. Mercadier et lui signifia de repartir sur-le-champ ; mais la troupe , fatiguée et mécontente d'une expédition dont les forces ennemies lui faisaient paraître le succès comme extrêmement douteux, murmurait si hautement de cette signification, qu'il fallut lui accorder la nuit pour se reposer , et
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le lendemain matin une pièce de canon pour lui donner quelque assurance. Lecapilainedont on ne pouvait soupçonner la valeur, puisqu'il s'était avantageusement fait connaître dans plusieurs rencontres très périlleuses , demandait un renfort, le demandait presque la larme à l'œil; mais l'ordre fixait positivement la force du détachement, voulait qu'il se maintînt en position, et le commandant de l'arrondissement, sans doute alors trop ponctuel, ne voulut rien prendre sur lui : aussi ne fut-ce qu'à contre cœur qu'il consentit à donner le canon. Le détachement partit au point du jour : sa force était de deux cents hommes.
Vers onze heures du matin , pendant que je surveillais la formation des gardes , un paysan de Saint-Jean de Boizeau accourait tout essoufflé: « M. le major , me dit-il , courez au secours de votre détachement ; on le taille en pièces. » Je volai aussitôt chez le commandant de l'arrondissement, il était dans l'île d'Indret; je cherchai au camp un autre officier supérieur, il ne s'y en trouva point; je pris alors sur moi de me mettre à la tête des gardes rassemblées et de marcher par les traverses au-devant de mes camarades; je les aperçus à une petite lieue du château, ils se retiraient suivis de très près, très affaiblis, mais ayant toujours leur pièce. Alors je m'em-
busquai derrière le rebord d'un fossé garni d'une haie , à trente pas environ de la route , et je me laissai dépasser par notre détachement. Lorsque la tête de l'ennemi fut à la hauteur de ma gauche, je l'accueillis par un si bon feu de bataillon, et me précipitai si vigoureusement sur elle, que je mis en fuite tout ce qui n'était pas étendu sur la route. Mais cette colonne étant profonde, je sentis l'importance de ne pas m'attacher à sa poursuite et de me reformer aussitôt en colonne à distance entière, pour opérer lentement ma retraite. Les restes du détachement du capitaine Mercadier forts encore de soixanteet-dix hommes , se joignirent chacun à leur corps et nous nous ébranlâmes pour revenir au château d'O. Le capitaine Mercadier, tous ses officiers et cent- vingt-trois sous-officiers et soldats avaient été tués ou pris. Un bruit, que rien n'a encore démenti, courut que ce malheureux capitaine et le lieutenant l'Évéque avaient été martyrisés dans Rohan.
L'ennemi, ayant jugé à notre petit nombre que nous n'étions pas en force pour le pousser loin, et voyant que nous nous ébranlions vers le château d'O, s'avança de nouveau vers nous et bientôt ses flanqueurs s'engagèrent avec les nôtres. Sa surprise était grande de nous voir marcher a^iec autant d'ordre : elle le fut bien
davantage, quand elle vit noire tranquille colonne ouvrir son premier peloton , donner à propos un coup de canon à mitraille , exécuter ensuite et très froidement un feu de chaussée de la tête à la queue , et porter ainsi la mort parmi les braves qui marchaient les premiers. Nous le vîmes reculer encore : alors nous nous remîmes en route, et nous étant fait respecter, il ne s'engagea plus que par des tirailleurs , sur lesquels je ne voulus point laisser brûler de gargousses mal à propos.
Je fus très fort réprimandé à mon retour, d'avoir enfreint les lois de la discipline, au point d'être sorti sans ordre ; j'opposai la nécessité , le détachement témoigna de l'humeur, on m'en attribua la cause et je fus mis en prison. Première et seule punition que j'éprouvai dans le cours de trente années de service ! Au bout de quelques heures, le détachement mutiné vint avec la musique pour me mettre en liberté. Je réprimandai à mon tour les séditieux. Muscar en ayant été prévenu , ordonna ce qu'ils desiraient; mais je refusai encore de sortir, paraissant désirer qu'un tribunal jugeât si ma conduite avait été punissable. Celle de Muscar avait été la suite d'un moment de vivacité, il vint lui-même me tendre la main; il avait la larme à l'œil, et après m'ètre laissé embrasser,
je le suivis en boudant et le boudai même quelque temps. Il avait un trop bon cœur, et trop de qualités pour que mes bouderies tinssent. Nous nous raccommodâmes franchement dans une expédition sur le Tenu , parce qu'il eut la générosité de m'y défendre contre quelques vauriens qui me dénoncèrent pour avoir arraché, sous des fusils en joue, un jeune enfant vendéen de neuf à dix ans , nommé Jean Prin, dont on fusilla l'oncle: enfant que, malgré d'autres dénonciations, j'ai réussi à conserver près de moi jusqu'en 1800, époque où Je le plaçai avantageusement.
Le rapport de l'expédition du capitaine Mercadier ayant été fait au général en chef, l'adjudant-général Hector reçut ordre de se porter au château d'O , de s'y renforcer par huit cents hommes et de marcher sur le rassemblement de Rohan; il paraît que les instructions de cet officier supérieur ne lui enjoignaient point de prendre position , car il revint le lendemain sans avoir combattu, l'ennemi s'étant dispersé à son approche.
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