CHAPITRE VI
Nouvelle expédition sur Vue. — Enlèvement des habitans de Bouquenay. — Jugement a mort des hommes. — Jugement et mise en liberté des femmes.
Une nouvelle expédition fut ordonnée à Muscar, quelque temps après le départ de l'adjudant-général Hector, non plus dans l'objet d'occuper Vue , mais dans celui de coopérer à un mouvement général que le général Jordy faisait sur la rive gauche du Tenu. Un brick de guerre remonta la Loire jusqu'au confluent de la petite rivière que je viens de nommer, et sur la rive droite de laquelle nous primes position pour observer les passages de Vue et de E.ohan. Ce dernier point était occupé par l'ennemi, et nous eûmes avec lui de fréquens entretiens sur la inarche des événemens politiques en France. Muscar me chargea de sonder l'opinion des officiers vendéens sur un rapprochement : tous y paraissaient portés , et nous étions
à peu près d'accord , lorsque l'arrivée d'un officier sans mission et ses propos menaçans vinrent tout interrompre et nous valurent quelques coups de fusil. Le mouvement des colonnes du général Jordy , ayant fait craindre aux Vendéens postés à Rohan de se voir coupés ou enlevés, nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que ce village était évacué : le jeune vendéen dont j'ai parlé était un de ses habitans.
Tous les détachemens qui se rendaient du château d'O à Nantes par la traverse qui passe sous Bouquenay , étaient ordinairement attaqués par les habitans de cette commune. Notre cavalerie ayant souffert dans l'une de ces attaques, l'officier supérieur qui commandait la colonne dont elle faisait partie, se retira; mais au lieu de rentrer au château , il revint de nuit sur Bouquenay , y prit 270 hommes et 22 jeunes filles qu'il nous amena le lendemain. Les écuries, les granges et les greniers, furent remplis de ces malheureux. Les jeunes filles furent déposées dans une chapelle : leur âge était de quinze à vingt- quatre ans. Tel était encore à cette époque l'état de cette affreuse guerre, qu'on ne tombait entre les mains de son ennemi que pour y recevoir la mort. Muscar , embarrassé de ce douloureux trophée , demanda des instructions sur la conduite à tenir dans la cir-
constance. On lui répondit de garder les prisonniers, et qu'on allait lui envoyer des juges pour examiner leur conduite. Mais, avant l'arrivée de ce tribunal , des ordres nous parvinrent de jeter beaucoup de petites colonnes dans la campagne, et je me trouvai presque seul dans le château, avec un grand nombre de malheureux qui ne se firent remarquer que par leur douce résignation. Je leur parlais du désir que j'avais de les voir libres , mais tranquilles et livrés à la culture de leurs terres. Je leur peignais tous les maux qu'une conduite hostile devait nécessairement attirer sur leurs cantons , et tous me promettaient de suivre mes conseils^ s'ils avaient le bonheur d'échapper au malheur qui les menaçait.
Quelques détachemens rentrèrent et nous amenèrent un tribunal spécial nommé à Nantes pour juger nos prisonniers. A l'opinion qui régnait parmi ses membres, nous nous attendîmes tous à ne leur voir prononcer que la peine capitale. Mes fréquens entretiens avec ces prisonniers m'avaient inspiré pour eux un intérêt que leur simplicité et leurs promesses n'avaient fait qu'accroître. J'osai, au jour du jugement, me présenter devant le tribunal , non pour les défendre , on ne me l'eût pas permis , mais pour demander qu'au lieu de les condamner à la
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mort, on les envoyât travailler dans les mines de l'intérieur de la France, jusqu'à la pacification qui ne pouvait tarder. Le tribunal m'écouta sans m'intcrrompre , et son président me répondit que rien n'autorisait les juges à prendre sur eux cette mesure de clémence.
Je vis donc, après quelques courtes questions de pure forme, condamner ces 270 infortunés à la peine terrible à laquelle ils s'attendaient : on les conduisit à la mort par petites troupes; ils la recurent avec calme, à côté des fosses ouvertes pour les recevoir. J'ai beaucoup fait la guerre , j'ai parcouru de vastes champs de bataille , jamais rien ne m'a tant frappé que le massacre de ces victimes de l'opinion et du fanatisme.
A peine ces malheureux furent-ils condamnés , que le tribunal reçut ordre de retourner à Nantes. Le président pria Muscar de faire juger les jeunes filles par une commission militaire; et cet officier, désirant les sauver, me nomma , quoique bien jeune encore , pour présider ce tribunal , certain que je ne démentirais pas les sentimens d'humanité qu'il me connaissait. 11 n'osa point influencer la nomination des autres membres, mais il me pria de tout faire pour les apitoyer sur les infortunées dont le sort était remis entre nos mains.
Un vieux sous-lieutenant du i5* de Seine-et- Oise, nommé Fleury, s'il m'en souvient bien, homme sombre et taciturne , devant opiner le premier , je craignis que sa voix n'influençât défavorablement les autres juges, et je crus, avant de la lui demander, devoir , après la rentrée des prévenues dans la chapelle, représenter au tribunal qu'il était bien pénible pour des militaires, d'être appelés à prononcer sur le sort de malheureuses victimes de la guerre; qu'il l'était plus encore quand les jugemens devaient tomber sur des jeunes filles qui ne pouvaient avoir pris aucune part aux hostilités; sur des infortunées qui toutes versaient déjà des larmes de sang par suite des événemens affreux dont nous venions d'être témoins, et dont elles ne pouvaient douter, puisque tous les feux meurtriers avaient retenti jusqu'à elles. J'engageai les juges à bien se recueillir , à ne chercher aucun modèle de conduite , et à prononcer d'après leur cœur.
Alors ce vieil ofTicier, que je craignais tant, dit à haute voix et sans sortir de son caractère ; « Je me suis fait militaire pour combattre des « hommes , et non pour assassiner des femmes. « Je vote la mise en liberté des vingt-deux prét venues , et leur renvoi immédiat chez elles. » Cette opinion , qui m'aurait précipité dans
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les bras du brave homme si j'avais osé le faire, fut appuyée de suite par un lieutenant de la légion nantaise qui le suivait, et bientôt une heureuse unanimité ouvrit les portes de la chapelle à ces enfans tous à genoux ; à ce jeune troupeau qui aujourd'hui peut-être entretient encore de ses terreurs et de sa joie inespérée la nombreuse postérité qui doit en être issue.
Muscar vint alors remercier le tribunal de sa généreuse conduite , et nous exprimer ses regrets que les 2^0 prisonniers qui venaient de périr n'eussent pas été soumis à un arrêt aussi doux que le nôtre. Cependant, qui le croirait, des hommes prévenus ou mal informés ont fait planer sur ce brave officier l'accusation d'avoir lui-même nommé le tribunal à qui Bouquenay doit sa dépopulation.