‹ MémoiresChapitre 20 sur 80 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Confdddration prudente. — Prodigieux fait d'ani>es. — HorriWe assassinat.

Les environs de Blain s'étant ressentis très promptement de la valeur et de l'activité des colonnes mobiles, on nous en fit partir pour occuper la petite ville de Châtcaubriant , dans le voisinage de laquelle le 8^ bataillon de la Somme, commandé par le chef de bataillon Lucas, se trouvait journellement aux prises avec de nombreux partis de Chouans. Une compagnie de canonniers du Bas-Rhin y avait également été envoyée pour y servir comme infanterie , en punition d'avoir trop ouvertement manifesté dans Nantes l'horreur que lui inspiraient les couleurs vendéennes. Cette compagnie, qui dans Mayence s'était fait remarquer parmi celles de son arme, ne se distingua pas moins comme infanterie, et fut tout entière placée dans une colonne dont les membres avaient

5o MÉMOIRES

juré entre eux de ne s'abandonner jamais dans le péril. Ce serment, assez en usage parmi les troupes légères, donna lieu bientôt à un fait d'armes resté enseveli dans la masse immense de nos trophées, et que je veux rapporter ici, parce qu'il est un des plus étonnans et des plus généreux qui , peut-être, aient embelli les fastes d'une nation.

Au milieu du vaste foyer que le général Hoche attaquait de toutes parts, avec autant de talent que de succès, dix-sept communes des environs d'Ercé voulurent se garantir des malheurs qui avaient désolé le pays d'outre Loire. Le curé de ce village , homme sage et vertueux , prêchait sans crainte et constamment la soumission aux lois; il retenait le cultivateur à sa charrue , le propriétaire à son domaine , et le marchand à son négoce. Les communes dont je parle, voyant l'heureux résultat de la conduite évangélique de ce vertueux pasteur, s'entendirent avec lui et avec la troupe qui protégeait les forges de Martigné. Alors une ligue offensive et défensive fut arrêtée entre eux : les Chouans paraissaient-ils sur le territoire confédéré, on y sonnait le tocsin; quelques coups dans les intervalles annonçaient la direction de l'ennemi, et, de loules parts, on marchait aussitôt à sa rencontre. Les Chouans se bor-

DU GÉNÉRAL HUGO. 5l

naient-ils à prendre du bétail, à tuer quelques hommes , un parti d'élite allait enlever à l'ennemi d'autre bétail en nombre double, et ne rentrait qu'après avoir pris ou tué le double d'ennemis. La persévérance dans ces mesures rendirent le territoire confédéré si respectable, que les Chouans n'osèrent plus y remettre les pieds.

Le courrier de la poste traversait ce territoire pour venir à Châteaubriant; il changeait d'escorte à Martigné, bourgade distante de trois lieues de ce premier point, et cette escorte se relevait à un rendez-vous connu d'avance, par un détachement de Châteaubriant , fort d'environ cinquante hommes, tous du 8^ de la Somme et des canonniers du Bas-Rhin.

Un matin que cette escorte se trouvait commandée par le capitaine Schmit, du 8* de la Somme, elle arriva au rendez-vous et n'y trouva point le détachement de correspondance. Ayant vainement attendu pendant près d'une heure , chose qui jamais n'avait eu lieu , elle soupçonna quelque mésaventure; et, comme le pays est extrêmement couvert (les détachemens de Martigné s'y faisaient, dit- on, flanquer par des chiens dressés à cet effet), elle résolut de s'avancer sur ce bourg, afin de débarrasser la correspondance si elle était engagée. Quand elle

fut arrivée au point d'où il se découvre, elle reconnut qu'il était occupé par l'ennemi, et que la garnison des forges , vivement resserrée par un rassemblement qu'on sut être de lo à 12 mille hommes, se relirait difficilement vers Ereé. Abandonner cette petite garnison au milieu d'un si grand péril, parut une action indigne de braves gens : il faut périr avec elle ou la sauver f s'écria le capitaine Schmit ! Le lieutenant Probst répéta ces paroles en Allemand , et les i5o hommes s'écrièrent à leur tour : Il faut périr avec no s camarades ou les délivrer ! Le détachement continue alors à s'approcher à grands pas ; la défense de tirer sans ordre lui est intimée, et bientôt il entre sans bruit dans Martigné en proie au pillage; il le couvre de morts dans sa rapide traversée, et ce n'est qu'eu débouchant vers la garnison en retraite , qu'il fait entendre le son terrible de sa charge. Alors les soldats s'élancent comme des furieux sur la multitude ennemie; la garnison étonnée s'arrête, écoute, et jugeant qu'elle doit trouver son salut dans l'attaque la plus audacieuse, fait aussi battre la charge, en revenant vers les braves qui volent à son secours. Bientôt , au milieu des coups de fusil et de bayonnettes, on se serre, on s'embrasse, on veut mourir avec le secours ou se sauver par lui, et de tous côtés l'arme favorite se rougit

d'un sang ennemi , mais malheureusement français.

Cependant les Chouans , mis en désordre partout où venait de frapper le terrible détachement , étaient en trop grand nombre pour s'effrayer tous des efforts d'une poignée de braves; malgré leurs pertes énormes dans le bourg , malgré celles qui se multipliaient sous les coups des deux troupes, ils revenaient sur ellesavec une espèce de rage, honteux qu'elles leur arrachassent l'honneur de se maintenir dans Martigné. Partout où frappaient ces troupes, elles causaient de grands vides ; mais comme elles avaient à résister sur tous les fronts , iUétait à présumer qu'elles périraient entières sous des efforts si multipliés , et c'était peut-être la seule réflexion qu'elles ne fissent point.

Tout à coup la scène change! une très vive mousquelerie se fait entendre derrière les chouans : ceux-ci, pris entre deux feux, s'ouvrent en désordre, et bientôt cherchent de toutes parts leur salut dans la fuite! Les républicains voient alors arriver à eux une masse énorme de paysans armés et couverts pour panaches de branches de feuillage. Leur général à cheval, ce digne curé d'Ercé , accourt au brave Schmit et au commandant de Martigné, qu'il embrasse. » Maintenant^ leur dit-i! ,

« maintenant que vous avez si bien fait, laisscz- « nous achever votre ouvrage. Nous allons pour- « suivre l'ennemi. Si vous vous joigniez à nous, « quelque malheureuse méprise pourrait avoir « lieu ; allez reprendre vos postes et laissez- * nous agir. »

Les Chouans, qui tremblaient au seul nom de la confédération d'Ercé, abandonnèrent le champ de bataille couvert de leurs morts. La garnison rentra dans les forges , et les i5o hommes de Ghâteaubriant revinrent à la nuit dans les murs de cette ville, après s'être joints en route à un détachement envoyé au-devant d'eux par le chef de bataillon Lucas. Quoique je n'aie pas eu l'honneur de participer à cet éclatant fait d'armes , j'en garantis l'exactitude. A cette glorieuse époque, je touchais au moment de ve- ' joindre mes camarades , dont une maladie grave et une courte convalescence m'avaient forcément éloigné.

Muscar ayant pris le commandement de Ghâteaubriant, battit l'cxinemi dans plusieurs rencontres. C'est pendant qu'il s'y trouvait qu'eut lieu l'assassinat le plus horrible dont les annales du fanatisme et de l'égarement puissent faire mention. Un paysan de Sion travaillait dans les terres voisines de la route de Rennes, et tenait caché près de lui un fusil chargé à balles. Un soldat

convalescent d'un coup de feu reçu à l'armée du Rhin, allait se rétablir chez son père, et malgré tous les conseils de ne pas devancer l'escorte de la diligence, s'en était séparé à la vue de son village : le paysan le voyant venir, s'embusque, l'ajuste et l'étend sans vie. A peine le vit-il en cet état qu'il courut avec sa femme pour dépouiller sa victime : un portefeuille contenant une feuille de route et un havresac mal garni forment le seul butin qu'elle leur présenta. L'escorte de la diligence ayant paru presque aussitôt après cet assassinat , le paysan et sa femme se sauvèrent , et on ne put les rejoindre , parce que les troupes ne pouvaient s'attacher à leur poursuite. Rendus chez eux, un voisin leur lut la feuille de route, et ils y reconnurent le nom et le signalement de leur fils unique. Alors la mère se précipita sur un couteau, et le père, dans un égal désespoir, alla lui-même se livrer à la justice.

WVWVA'VVVV^ v\w

lVvv^^\\^^AVv\vv\\\vvvvv^\^\vvv\'\\vv\^^v\Vv^J^/v^*^^Av^\\vvA\^^\\A/\vvvvvvv\(VV'V^l\\\\/vvv\

Page 1