‹ MémoiresChapitre 23 sur 80 · ARMÉE DU RHIN. — CAMPAGNE DE L'AN VIII. CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

ARMÉE DU RHIN. — CAMPAGNE DE L'AN VIII. CHAPITRE XI

Lahorie et Moreau.

A peine étais-je depuis un mois près de cet adjudant-général (Mutelé) , homme d'un cœur excellent et bon officier de cavalerie , que l'adjudant-général Lahorie, passant par notre quartier-général pour se rendre à Baie, me demanda si je ne ferais pas avec plaisir la campagne que Moreau allait ouvrir sur le Rhin. Jamais militaire n'avait répondu non à proposition pareille; cependant il me fallait le consentement de M. Mutelé , et ce digne chef ne me le refusa point.

Lahorie, nommé chef d'état-major particulier de Moreau, me connaissait depuis longtemps. En mars 1793, il faisait partie de la levée des trois cent mille hommes , et je lui avais, à cette époque, rendu quelques légers

services qu'il n'avait pas oubliés et qu'il desirait reconnaître à son tour. J'étais déjà capitaine adjudant-major, qu'il n'était pas encore souslieutenant; il me retrouvait dans la même situation , et voulait absolument acquitter la vieille dette de la reconnaissance.

Déjà une fois j'avais perdu Lahorie de vue lorsque je le retrouvai adjudant-général chef de bataillon attaché au ministre Scherer. Il apprit que j'étais en garnison à Paris ; et ne pouvant venir me voir, à cause des occupations dont il était surchargé, il me fit savoir que, sans cela , il y serait déjà venu. Je fus alors lui faire une visite, et il me témoigna son étonnement de ne point trouver ma carrière plus avancée ; mais lui ayant fait connaître que j'avais constamment refusé de quitter mon emploi , et , tout récemment encore , pour celui de quatrième chef, que le général Latour-Foissac voulait me faire donner , lorsque je quittai les fonctions d'adjudant divisionnaire, que je remplissais sous lui ; il m'adressa d'inutiles observations sur la possibilité d'une paix prochaine, afin de me décider à l'acceptation de cet emploi de quatrième chef, qu'il pouvait me faire avoir encore. Je le remerciai, ainsi que j'avais toujours fait jusqu'alors. Je voulais bien servir; mais je me plaisais dans les fonctions d'adjudaut-major, et

je voyais sans envie la carrière des autres devancer continuellement la mienne. Je serais, je crois, resté toute ma vie dans ce grade, si des nominations sur le champ de bataille , ou d'autres qui devinrent de pareils titres de gloire , n'eussent successivement suppléé au défaut absolu de demandes de ma part.

Ayant donc quitté la 4" division militaire, je partis pour Bâle , où se trouvait le grand quartier-général , et j'y arrivai la veille même du passage du Rhin. Depuis long-temps sorti de l'armée de ce nom , je ne connaissais plus dans son état-major que Lahorie; etLahorie, encore en tournée , était attendu d'un instant à l'autre^ ainsi que le général en chef.

J'étais depuis quelques instans dans l'hôtel de ce dernier, dont la vue s'étendait sur les belles vallées de la Visel et du Rhin , occupé à regarder par une fenêtre le mouvement qui s'opérait par le pont, lorsqu'un monsieur vê«tu d'une simple redingotte bleue , et la pipe à la bouche, vint se placer à mes côtés. — A-t-on tiré quelque part? me demanda-t-il. — Non, Monsieur, lui répondis -je. — Cette réponse simple ayant fait juger à mon interlocuteur que je ne le connaissais pas, il me demanda si j'étais depuis long-temps à l'armée. — Depuis hier au soir, lui répondis-je. — Mais déjà vous avez fait

la guerre ailleurs ? — Oh 1 certainement , Monsieur; en 1792 et 1795 à cette armée, et depuis lors contre les Vendéens et les Chouans. — Après cette réponse, l'inconnu m'adressa beaucoup d'autres questions sur le genre de guerre que j'avais fait, et j'y satisfis sans me douter à qui je parlais ; de sorte que je ne trouvai point extraordinaire que cette personne me dît en me quittant : — Ah ! vous entendez bien cette guerrelà , vous l'avez bien faite.

Peu de momens s'étaient écoulés lorsque l'adjudant-général Fririon ( Nicolas), à qui j'avais apporté une lettre de son oncle (appelé dans l'armée YHomme-Dieu, et depuis peu inspecteur en chef en retraite); lorsque, dis-je, l'adjudant-général Fririon vint à moi et me dit : Hugo , ne vous en allez pas ; nous allons dîner, et vous mangerez avec nous à la table du général en chef. — D'où me vient cette faveur? lui demandai-je , je n'ai pas l'honneur de le connaître. — Comment ! reprit-il avec étonnement, vous venez de causer ici même près d'une heure avec lui, et vous ne le connaissiez pas ? — Serait-ce donc ce monsieur si simplement vêtu? — Luimême! .

Ce fut alors que je cherchai si , dans le cours de ma conversation, conversation qui depuis m'a paru plus d'une fois un examen bien adroit

de mes principes et de mes services ; si, dis-je,. il tie m'était rien échappé d'inconvenant. Je dus chaque jour me convaincre que je n'avais rien dit de déplacé , puisque , depuis lors , le générai Moreau me traita toujours avec bienveillance, et un peu plus tard daigna me comprendre au nombre des six adjoints particulièrement attachés à sa personne.

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