‹ MémoiresChapitre 25 sur 80 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Détachement sur Lucerne. — Renforts à l'Armée autrichienne. — Dévouement de Moreau. — Manœuvres sur l'Iller. — Affaires de Kelmùntz. — Armistice en Italie. — Motifs qui portèrent Moreau a n'en pas conclure encore. — Passage du Danube. — Mort de La Tour-d'Auvergne.

Le lendemain de îa bataille de Biberach, le ministre Carnot (chargé du porte-feuille de la guerre) arriva dans cette ville, avec mission spéciale du premier consul de concerter avec Moreau les moyens de détacher le plus secrètement possible de l'armée un corps d'une vingtaine de mille hommes, et de lui conserver cette brillante supériorité qu'elle avait acquise depuis l'ouverture de la campagne. L'armée, dans ses combats et les trois batailles qui venaient d'être successivement gagnées contre le feld-maréchalKray (celle de Memmingen n'eut lieu que le ai, ainsi qu'on l'a vu plus haut), avait causé de très grandes pertes à l'ennemi ; mais en avait ellemême éprouvé de coesidérables , malgré la

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constante habitude de son général de bien ménager les hommes , en faisant tenir autant que possible les masses toujours abritées par les ondulations du terrein. Un aussi fort détachement l'eût cependant fort peu réduite si , pendant qu'on le réunissait, les Autrichiens n'eussent reçu près de quarante mille hommes de renfort. Malgré ce renfort le mouvement s'exécuta dans le plus grand secret et porta vingtdeux mille hommes à Lucerne, sous les ordres du général Moncey. Ces vingt-deux mille hommes se joignirent aux troupes destinées à prendre le nom d'armée d'Italie.

La marche des renforts de l'armée Autrichienne était annoncée de toutes parts et pouvait déterminer Moreau à des observations sur un aussi fort détachement. Loin de s'en permettre aucune , il montra une obéissance et un dévouement sans bornes au premier consul; il lui rendit compte des renforts que le feld-maréchal recevait , lui annonça que ces renforts portaient l'armée ennemie à cent vingt mille hommes ; tandis que la sienne allait être réduite à soixante raille hommes par suite du détachement sur la Suisse ; mais il ajouta que ces motifs ne l'arrêtaient pas , que le mouvement s'opérerait , et qu'il s'exposerait plutôt à être battu , que de le laisser soupçonner à l'ennemi. Si le général

Moreau n'a point laissé de mémoires où il soit mention de ce fait, on peut croire ce que J'en rapporte, parce que j'aimoimême rédigé d'après ses notes, la lettre qui contenait cette preuve de dévouement absolu ; il la signa , et je la fis partir (7).

Le mouvement fut en effet opéré avec tant de secret et d'adresse, qu'à la fin de la campagne , il y avait encore dans l'armée des généraux qui ne soupçonnaient même pas qu'il eût eu lieu.

Le feld-maréchal , en voyant nos manœuvres sur l'iller , manœuvres dont il était loin de deviner les véritables causes, dut les attribuer à l'arrivée de ses renforts , et à la circonspection qu'ils devaient apporter dans la conduite de son illustre adversaire; aussi, dans la persuasion que ces renforts lui en imposaient et suspendaient sa marche jusqu'alors si rapide, il résolut de reprendre l'oflensive. En conséquence, le 12 prairial il attaqua dès le matin avec des forces quadruples les deux divisions établies sousKelmûntz. A ces forces devaient se joindre un corps de douze mille hommes sortis d'Ulm avec le feld-maréchal Sporek. Mais ce général, ayant fait arrêter sa colonne dans un bois voisin du champ de bataille, avant delà faire déboucher sur Kelmûotz, et s'étant porté avec son aide-

de-camp pour reconnaître une position, fut, ainsi que cet officier , enlevé par un officier et un hussard du 5* régiment, dont l'uniforme était presqu'en tout pareil à celui d'un corps de cavalerie légère autrichienne (*). Par cet évé-

(*) Cette ressemblance d'uniforme avait déjà été fatale à un officier supérieur du génie devant Ochsenhausen , après la bataille de Biberach.

Le feld-maréchal Rray avait, de son quartier-général d'Ochsenhausen , envoyé le matin un officier à Ulm lui chercher d'excellentes cartes manuscrites de la Suabe, que le prince Charles avait fait lever et dessiner avec beaucoup de soin.

Cet officier, en revenant le soir avec les cartes sur Ochsenhausen, retrouva le même uniforme d'hussard aux avant-postes, y pénétra dès-lors sans inquiétude, et y fut de suite enveloppé et pris.

Arrivé le même soir à Ochsenhausen, le général Delmas me parla de sa capture , me montra ces belles cartes, et je réussis à me les faire donner, moyennant promesse d'une copie pour le général en chef, qui n'en avait pas de bonnes. Le général Delmas me confia aussi l'officier, et je l'amenai, dans ma voiture, au quartiergénéral de Bibeiach.

La perte de ces cartes ayant été extrêmement sensible au feld-maréchal, il fit contre l'officier du génie un rapport écrasant à la cour de Vienne ; et cet officier courait de grands dangers lors de son échange, quand le hazard ayant, lors du congrès de Lunéville , amené à

nement la colonne d'Ulm , qui attendait des ordres, ne prit aucune part à l'affaire, laquelle se termina de la manière la plus brillante. Douze mille prisonniers , vingt-huit caissons et plusieurs bouches à feu restèrent en notre pouvoir. Cependant elle avait été tellement engagée, que vers trois heures de l'après midi le général Chasteler écrivait à Ulm : « Nous tenons deux « divisions comme dans une souricière, elles « ne peuvent nous échapper et nous croyons « même que le général Moreau est au milieu n d'elles. » Ce général s'y trouvait en effet et dirigeait l'action. Pendant sa durée, il avait fait rapprocher les divisions les plus voisines et celle du général Ney était prête à passer l'Iller. A l'exception des affaires de Kelmûntz et de Veissenhorn , dont nous sortîmes également

table, chez M. le comte Louis de Cobentzel, ministre plénipotentiaire de l'Aulriche , une conversation très défavorable à l'infortuné prisonnier, on fut tout étonné de me voir hautement prendre sa défense. Je le fis avec tant de chaleur et de vérité , que M. de Cobentzel en rendit compte à sa cour, et que le prisonnier, ayant bientôt après été échangé , rentra dans les bonnes grdces de l'archiduc Jean , qui venait de remplacer le vieux feldmaréchal Kray. Je tiens les choses de M. de Cobentzel même.

victorieux , il n'y eut jusqu'au 5o aucun engagement remarquable. Un aide-de-camp du premier consul (le colonel Lacuée) était venu au quartier général de Moreau porter la nouvelle de l'armistice conclu par suite de la bataille de Marengo. Ce général réfléchissant que s'il en signait un avec le feld-maréchal , il serait contraint de séjourner dans un pays épuisé depuis un mois par la présence des deux armées ; qu'alors , tandis qu'il y serait fort mal sous le rapport des subsistances, il n'en pourrait rien tirer pour la solde, le rééquipement et la remonte; le général Moreau, dis-je, résolut, par tous ces motifs , de passer le Danube et de s'étendre rapidement sur la rive gauche de ce fleuve afin d'en conserver toutes les ressources et de se jeter ensuite en Bavière.

Le passage du fleuve fut effectué le 3o prairial ( an 8 ) sur trois différens points et réussit sur tous. Chargé par le général en chef de suivre le mouvement ordonné au centre de l'armée , je lui avais , pendant le cours de l'action , adressé différens rapports dont il avait été très content. L'adjudant-général Lemarois lui ayant de plus annoncé que le général Leclerc se louait beaucoup de la conduite que j'avais tenue sous ses yeux et du sang-froid avec lequel j'avais, :S0us la mitraille, passé un des premiers une

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poutre jetée sur l'arche coupée , pour rétablir le passage ; le général en chef, sur ce rapport , et à la prière de Lahorie , de saisir cette occasion de m'avancer glorieusement, me nomma chef de bataillon sur le champ de bataille , un moment avant d'entrer à Dillingen.

Le passage du Danube fut presque immédiatement suivi du combat de Neresheim, où le colonel Caulaincour se distingua particulièrement; et de celui de Nordlingen , dont la position fut vivement disputée. Le général en chef ayant pensé que la nouvelle de l'armistice, qu'il voulait cacher à son armée , serait parvenue au feld-maréchal Kray et que celui-ci la ferait infailliblement communiquer à nos divisions, s'il continuait à éprouver des revers, me chargea d'observer si, pendant l'affaire de Nordlingen, cette communication n'aurait pas lieu , et de la démentir aussitôt. En effet, la division du général Ney ayant débouché sur la gauche de cette ville, cessa bientôt son feu , et je me portai au galop près de ce général , pour lui demander les motifs de la suspension de son attaque. Le général Ney me l'ayant fait connaître, je m'acquittai de ma commission , et le feu reprit bientôt toute sa vigueur.

Après cette affaire , il y eut une convention pour l'évacuation de Nordlingen , dans laquelle

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il fut Stipulé que , le lendemain à dix heures , l'ennemi aurait totalement passé la Wernitz. Nous le suivîmes dans sa retraite sur Donavert et le Lech, et le 9 messidor la division Montrichard eut, près de Neubourg, un engagement très sérieux avec plus de vingt mille hommes. C'est dans cette affaire, la dernière de la campagne de l'an 8 , que La Tour d'Auvergne , surnommé le premier grenadier de France, ayant été percé d'un coup de lance au cœur , expira sur le champ de bataille (*).

(*) La Tour-d'Auvergne servait dans le 46* de ligne comme grenadier, mais avec ses épaulettesde capitaine.

Le général Moreau m' ayant chargé de la mission de faire secourir la division Montrichard par celle du général Leclerc , qui était au bivouac sous Rain sur le Lech, le 46° se trouva du nombre des corps que cette division détacha.

Ayant été porter au général Montrichard l'avis du secours qvii marchait à lui, je trouvai le général Lecouibe sur le champ de bataille , et j'y restai près de lui, pendant plus d'une demi-heure, pour juger de l'affaire et pouvoir en donner des nouvelles positives au général en chef.

C'est en retournant à Donavert, sur les huit heures

du soir, que je rencontrai, à une demi-lieue du champ

de bataille, le 4^% qui s'avançait, pour ainsi dire, au

pas de course. LaTour-d'Auvcrgne, que je connaissais

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particulièrement et qui me croyait Breton , poussant vers moi son petit cheval noir: « Eh bien, pays, comment va l'affaire? me dit-il. — Pas mal, lui répondis-je; encore un coup d'épaule et ce sera fini. »

Ce coup d'épaule fut effectivement donné vers dix heures du soir : le ^6" fut mal engagé , souffrit beaucoup, et parmi ses pertes les plus sensibles, il compta La Tour-d'Auvergne.

Etant retourné le lendemain sur le champ de bataille, je fus témoin des obsèques guerrières du brave, de son colonel et de quelques autres officiers du même corps , tués comme eux par les hulans. Des grenadiers , précédés de la musique et des tambours , portaient les cadavres sur des brancards recouverts de feuillages; et, sous l'escorte des braves qui la veille avaient partagé leurs glorieux périls, ces tristes dépouilles allaient prendre leur dernière demeure dans vine fosse creusée sur le champ de bataille.

On connaît le célèbre ordre du jour , donné par Moreau, pour que le cœur de La ïour-d'Auvergne fut conservé par la première compagnie de grenadiers du 46% et pour que le brave, porteur de cette bannière vraiment héroïque, répondît à chaque appel, au nom de La Tourd'Auvergne : « Mort au champ d'honneur. »

Si jamais, par des événemens qu'on ne peut prévoir, le vieux 46" devait disparaître de l'armée, je désirerais que le nouveau, en héritant de son glorieux numéro, héritât aussi de son immortelle bannière et des obligations qu'elle impose (*).

(*) Ceci était écrit avant la nouvelle organisation de l'armée en 181 5.

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