CHAPITRE XIV
Moreau k Munich. — Propositions d'Armistice acceptées. — Conférences. — Conclusion. — Congrès de Lunéville. — Armistice dénonce. — Causes. — Les Négociations ne se rompent point. — Manœuvres stratégiques de Moreau. — Bataille deHohenlinden. — Ses Suites. — Paix de Lunéville.
Après son retour sur la rive droite du Danube , l'armée du Rhin manœuvra pour chasser l'ennemi au delà de l'Iser, et ses divisions furent bientôt en ligne sur cette rivière et sur la Sempt. Pendant que ce mouvement s'opérait, Moreau vint coucher à Nymphenbourg, et bientôt après établit son quartier-général à Munich. Celui du général Dessolle , chef de l'état-major général , se fixa dans Augsbourg avec les administrations.
C'est à Munich que Moreau reçut la proposition du feld-maréchal Kray , pour la suspension des hostilités. Il fut convenu que les deux armées enverraient leurs négociateurs au hameau de Partsdorf. Le général Lahorie fut dé-
signé par Moreau, le comte de Diétrichsteiii par le feld-maréchal. J'eus l'ordre d'accompagner Lahorie aux conférences, qui durèrent quatre jours; le colonel comte de Colloredo accompagnait M. de Diétrichstein. Ces conférences eussent duré moins, si les instructions de Lahorie ne lui eussent prescrit de ne se retirer chaque soir qu'avec quelque nouvelle difficulté , que la reprise des hostilités devait trancher le lendemain au point du jour, si, pendant la nuit, quelque parlementaire autrichien ne venait annoncer que M. le baron de Kray cédait à notre demande ; fort de la valeur de son armée , chaque matin Moreau nous réexpédiait avec de nouvelles prétentions.
L'armistice fut arrêté quand on nous eut accordé tout ce que nous voulions obtenir. Aux avantages de nous procurer une excellente position militaire, il joignit ceux de nous ouvrir un pays abondant et riche, où l'armée française étendit bientôt ses cantonnemens.
D'après cet armistice , un congrès devait s'ouvrir incessamment. Lunéville fut désigné , et je fus chargé du commandement de cette place sous MM. les généraux Clarke et Bellavesne : le premier prit le commandement en chef.
Dans l'espoir que le congrès deviendrait général , des ordres furent donnés pour le loge-
ment des ministres de la Prusse , de Naplcs , de l'Angleterre et des autres puissances belligérantes. Mais on ne tarda pas à savoir que la France et l'Autriche seules s'y feraient représenter par des plénipotentiaires.
Le silence des cabinets qui devaient envoyer au congrès , les lenteurs et les détours de la diplomatie autrichienne (*) , la nomination de l'archiduc Jean au commandement en chei' de l'armée impériale , l'arrivée continuelle de nouveaux renforts à cette armée , déterminèrent les Français à dénoncer l'armistice ; et Moreau , qui se trouvait à Paris , en partit aussitôt pour retourner à son quartier général. En passant à Lunéville , il eut la bonté de me redemander au plénipotentiaire français Joseph Bonaparte, frère du premier consul, et d'ajouter que son intention , en me rappelant à l'armée , était de
(*) Un préjugé qui régnait parmi quelques diplomates autrichiens et qui se trouvait en quelque sorte justifié depuis la révolution française, leur faisait considérer les années impaires comme favorables à leurs armes. L'année paire 1800 leur avait été extrêmement funeste, et l'espoir d'obtenir des avantages en 1801, entraîna peut-être, plus que tout autre motif, les Autrichiens dans les hasards d'une nouvelle campagne. MM. de Cobcutzel et de Hoppé partageaient ce préjugé-
me récompenser à la fin de la campagne par une demi -brigade et une gratification qui me mît à mon aise. Joseph, tenant de son côté à ce que je restasse à Lunéville , pria le général Moreau de m'y laisser , et lui promit de me faire faire lui-même toitt le bien que le général me réservait. Cette promesse détermina Moreau à ne pas insister davantage.
Après la rupture de l'armistice , Moreau, dont l'armée n'avait reçu que de faibles renforts, fit des reconnaissances très exactes du terrain sur lequel il avait intention d'attirer l'ennemi ; il ordonna ensuite à tous les équipages de se replier au delà de l'Iser. Le général Grenier , qui avait remplacé le général Saiot-Cyr dans le commandement du corps de gauche , reçut également l'ordre de suivre leur mouvement rétrograde, après un combat dans lequel, et par suite d'instructions secrètes , il laissa l'avantage aux Autrichiens.
Trompé par ces manœuvres , l'archiduc pensa que ses forces intimidaient les Français , et que bientôt reprenant la supériorité , il les chasserait rapidement au delà du Rhin. Toutes les lettres des officiers autrichiens n'étaient remplies que de ces espérances, que de forfanteries, et le plénipotentiaire comte Louis de Cobentzel ne reçut point, sur les légers avantages
remportés sur le général Grenier, des détails moins prétentieux ni plus modestes.
Tous ces détails sont extraits de ma correspondance particulière avec le général Moreau.
Le général , désirant savoir à temps ce qui se passerait au congrès, m'avait promis de me tenir au courant de tous les grands événemens de sa campagne.
Joseph Bonaparte , qui en était prévenu , avait ordonné que sa maison me fût ouverte de nuit ou de jour, pour lui faire part de tout ce que le général pourrait m'apprendre d'important. J'allai une nuit, vers une heure, le réveiller, pour lui apprendre le gain de la bataille de Hohenlinden , et il me chargea de me rendre de suite chez M. de Cobentzcl , pour lui en faire part. Cet illustre plénipotentiaire , qui n'avait pas encore reçu de courrier à ce sujet, m'opposa les affaires qui avaient précédé celle dont je parlais ; et lorsque je lui affirmai que c'était une ruse du général Moreau , il n'en voulut rien croire.
Quoique M. de Cobentzel me montrât beaucoup d'estime et d'affection, il avait recommandé à son maître-d'hôtel d'éloigner toujours mon couvert de ceux des officiers qui lui parlaient des nouvelles de l'archiduc Jean, et cependant je m e trouvais toujours placé près d'eux;
mais alors j'avais soin de ne parler à ces officiers, qui m'apprenaient toujours beaucoup de choses très intéressantes , que lorsque M. le comte avait l'air de me regarder fixement. En effet , M. de Cobentzel était tellement louche, qu'alors je pouvais être sûr qu'il regardait ailleurs.
Ce diplomate habile tenait beaucoup à cacher le départ de ses courriers et l'arrivée de ceux qui lui étaient adressés ; mais , en faisant tenir note par les capitaines des postes de tout ce qui entrait dans Lunéville et de tout ce qui en sortait; en me faisant adresser le rapport des mouvemens de la poste aux chevaux et de ceux des hôtelleries , ses précautions se trouvaient toujours en défaut.
Que devait penser Joseph quand , d'après un rapport de ma part qui annonçait le retour du courrier un tel expédié après la conférence de tel jour, il demandait à M. de Cobentzel s'il avait reçu de sa cour quelque réponse à tel sujet, et que ce plénipotentiaire répondait que son courrier n'était pas encore arrivé? Ces détails, qui paraissent puérils, ont plus d'une fois fait pressentir des communications prochaines de la plus haute importance.
La bataille de Hohenlinden montra cependant bientôt à l'Europe combien les espérances du cabinet autrichien avaient été vaines; elle ajouta
un nouveau et malheureux fleuron à la gloire immortelle de Moreau. Ce grand homme, qui ce Jour-là eût dû mourir dans nos rangs , suivit l'ennemi 1 epée dans les reins jusqu'à Steyer , et détermina enfin l'empereur d'Allemagne à souscrire aux conditions proposées par la France au congrès de Lunéville (8).
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