CHAPITRE XV
Ratification du Traité de Lunéville. — Rentrée de l'Armée du Rhin. — Sa Dislocation. ■ — Mésintelligence entre le premier consul et Moreau. — Ses Causes. — Rentrée à la 2o« demibrigade, comme quatrième chef de bataillon.
L'armée du Rhin , après la ratification du traité de Lunéville , reçut ordre de rentrer en France , et ses divisions furent disloquées au fur et à mesure de leur retour sur le Rhin (*).
(*) Il est de fait qu'on ne peut maintenir dans son ensemble une armée qui rentre à la paix dans sa patrie, et qu'il faut la disloquer pour la répartir dans les garnisons. Mais y aurait-il tant d'inconvéniens, à la rentrée d'une armée, de lui faire prendre ses garnisons de manière à conserver, dans le voisinage les uns des autres, tous les régimens d'une môme division , et à conserver cette division sous le commandement du lieutenantgénéral et des maréchaux-de-camp qui l'ont glorieusement conduite pendant la guerre. A l'époque de la paix, les régimens restent seuls conservés entiers, et
Quelques nuages s'étaient élevés entre le premier consul et Moreau, l'histoire en a déjà présenté les causes à la postérité, mais elles sont loin
cela ne peut être autrement; alors les généraux sont envoyés, chacun chez soi, avec la demi-solde, et bientôt obligés de se défaire à vil prix de tous leurs chevaux et et de leurs équipages de guerre. Trouverait-on donc beaucoup plus de dangers ( je ne parle point ici pour l'époque de la dislocation de l'armée !!!..) à conserver ime division entière, qu'à ne conserver que ses réginiens ? Soupçonnerait -on les généraux d'être moins bons citoyens que les colonels ? Du moment où une armée rentre et qu'on la dégage, en lui ôtant son titre, de toute obéissance envers son général en chef dont la commission n'était que temporaire, et qui se rend à la cour ou dans ses foyers, quel danger peut-on craindre de la part des généraux de division ? En les maintenant en activité, on leur confie l'inspection générale, pour laquelle ils ont des adjoints dans leurs généraux de brigade. Ils veillent directement à la police, à la discipline, à l'adnainistration ; ils maintiennent l'instruction , et ieuF.s maréchaux-de-caaip dans l'habitude des évolutions de ligne. Le ministre , dans cet état de choses, n'a qu'un mot à écrire pour réunir une armée manœuvrière. Rien ne change dans l'esprit de la division. Le soldat et les officiers se connaissent et s'estiment; ils ont entre eux une vieille confiance que les anciens communiquent aux nouveaux. Ce sont des matériaux dont rien ne détruit le ciment, et sur la bonté desquels
d'être exactes. Gomme j'ai été le témoin du fait principal où ces nuages ont pris naissance , je puis le retracer d'une manière irrécusable.
L'armée ayant, en prairial an 8, reçu l'ordre de prendre position à jour fixe sur l'Iser , toutes les divisions , à l'exception de celle du général Leclerc, beau-frère du premier consul, exécutèrent leur mouvement. Cette division seule ^ voyant Freysingen trop fortement occupé, n'osa se compromettre et s'établir sous cette ville. L'adjudant général Guyot vint rendre compte au général en chef des motifs du général Leclerc; mais il fut vivement interrompu, devant Moreau, parle général Lahorie qui, élevant la voix, dit à l'adjudant-général Guyot que rien ne devait suspendre le mouvement de cette division , et
on peut compter toujours : ils feront plutôt la force des empires qu'ils ne tendront à les inquiéter.
A la veille d'une guerre, on peut donner les commandemens de l'intérieur à des officiers ou trop âgés, ou trop accablés d'infirmités pour entrer en campagne; on laisse sous leurs ordres les bataillons d'instruction et •les dépôts; mais, à la rentrée des divisions actives, on admet ces vieux serviteurs à la retraite, et on les remplace par les généraux de ces divisions. Alors le lieutenant-général ne communique plus qu'avec le ministre de la guerre.
qu'il fallait que Freysingen fut attaqué et occupé le soir mémo. Moreau ne fit qu'approuver ce que venait de dire son chef d'état-major particulier , et Guyot retourna vers le général Leclerc.
Déjà ce général était établi : sa division faisait la soupe et il ne reçut qu'avec humeur l'ordre positif qu'on lui réitérait. Il sut , par l'indiscréti©n de Guyot, la part que Lahorie avait dans cet ordre, s'emporta contre ce général et cependant attaqua Freysingen qui, faiblement défendu , fut presque aussitôt cédé.
Humilié que cet ordre ne fût point directement sorti de la bouche du général en chef, Leclerc vint le lendemain de son entrée à Freysingen lui demander l'autorisation de se rendre aux eaux. Moreau , qui pénétra ses motifs , l'engagea fortement à ne point quitter l'armée avant la fin de la campagne, et Leclerc, cédant en apparence, fit solliciter par son épouse le congé qu'il desirait et qui ne tarda point à lui parvenir.
De retour à Paris, Leclerc y peignit l'ordre qu'on lui avait donné comme une vexation due particulièrement à son étroite parenté avec le premier consul; il signala le général Lahorie comme un homme d'une ambition dangereuse et ne négligea aucune occasion de lui nuire. Tant que Lahorie , auquel on ne pouvait refuser
de grands talens pour la guerre , fut utile , on eut pour lui des ménagemens ; mais après la paix de Lunéville , en confirmant toutes les promotions de la campagne de l'an 9 , le premier consul n'y comprit pas celle de Laliorie au grade de général divisionnaire, que Moreau lui avait donné sur le champ de bataille de Hohenlinden.
A la première nouvelle de cette omission volontaire qui blessait moins encore Lahorie, que Moreau , Lahorie crut devoir en attribuer la cause au général Dessolle, mais il ne tarda point à être détrompé. Moreau , pour qui cette nomination était un acte de reconnaissance autant que de justice, fit des démarches près du ministre delà guerre , il alla même jusqu'au premier consul; et, quoiqu'il n'en pût rien tirer de positif, il vit bien que son protégé n'obtiendrait pas de confirmation. Lebruit se répandit même qu'il était échappé au premier consul que Lahorie ne serait point général de division , et même ne le serait jamais.
Telle fut cependant l'origine d'une brouillerre qui, pour toujours , divisa deux de nos plus grands capitaines , qui fut suivie d'une condamnation à jamais mémorable , et terminée par une catastrophe bien inattendue. On vient de voir les bonnes intentions que Moreau , et par suite Joseph Bonaparte , avaient l'un et l'autre
DU GÉNÉRAL HUGO. qS
manifestées en ma faveur, cependant la campagne et les négociations se terminèrent sans aucun avantage pour moi. Les nuages élevés entre le premier consul et Moreau s'étendirent sur les officiers qui avaient eu part à la confiance particulière de ce dernier ; mais surtout sur celui qu'on regardait comme l'adjoint de Lahorie, quoique je ne fusse cependant que l'un des six que le général en chef Moreau s'était attachés. Je quittai donc Lunéville dans le grade que j'y avais lors de mon arrivée au commandement de cette place, après y avoir épuisé mes économies, et je me rendis à la 20^ demibrigade, où, sans me consulter, mes amis avaient Cru devoir me faire , à tous événemens , placer comme quatrième chef de bataillon. Cette destination , que j'aurais écartée si j'avais pu la prévoir, m'ouvrit un nouveau cours de chagrins et de dégoûts.
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