CHAPITRE XVI
Arrestation de Moreau. — Adresses. — Refus d'en signer une qui outrageait ce grand Capitaine.
Le séjour de la demi -brigade à Besançon, l'ordre ministériel d'y donner des congés absolus à tous les individus susceptibles de réforme, tant du corps que de la 6* division militaire , devant faire ou ayant fait partie de l'armée, ouvrit une vaste carrière à l'intrigue et aux basses manœuvres de la cupidité. On fit de ces congés le plus scandaleux trafic ; et ce commerce honteux , mais public , serait même resté impuni sans les offenses qui en résultèrent pour le corps d'officiers, offenses qui entraînèrent le changement du chef de brigade.
Ce chef, qui se trouvait être celui dont les injustes soupçons m'avaient mis dans le besoin de quitter la demi-brigade, ayant enfin obtenu pendant mon absence le commandement , objet de son ambition , et reconnu que je n'y avais
jamais apporté le moindre obstacle, m'avait accueilli à mon retour au corps, et s'était luimême assez lié avec moi pour que je dusse l'aider de mes conseils dans toutes les circonstances où il croyait devoir m'en demander. Je pensai devoir, en retour, pousser l'attachement jusqu'à lui faire part des bruits injurieux qui circulaient ouvertement sur son compte au sujet des congés de réforme, et lui représenter le tort qu'il ferait à sa réputation et à sa fortune militaire, s'il persistait dans une marche qu'on blâmait hautement partout. Ce chef alors jugea convenable de me dire qu'il ne faisait payer ces congés (*) qu'afin d'en partager le produit avec les officiers supérieurs , et de fournir la demi-brigade de quelques embellissemens qui lui manquaient. Je lui répondis qu'il se trompait, et que j'avais la presque certitude qu'aucun de nous n'approuvait sa conduite et n'était disposé à partager de pareils avantages. Je le priai de nouveau, par les sentimens qu'il me connaissait pour lui , de remettre gratuitement les congés. Mais au lieu de m'en faire la promesse , il cher-
(*) Environ douze cents congés, gratuitement accordés par décret, furent ainsi vendus depuis 3oo francs Jusqu'à 1,200 francs.
pS MÉMOIRES
cha des prétextes pour s'éloigner , et depuis lors il devint d'une extrême réserve avec moi.
Cependant, comme loin de profiter des conseils que je lui avais donnés dans ses plus chers intérêts , il enchérissait chaque jour sur les moyens d'arracher l'argent des réformés, et, comme ses sapeurs et ses domestiques suivaient son exemple, il se prépara dans Besançon un orage qui, bien infailliblement, y eût éclaté, si l'ordre de nous rendre à Aix ne nous eût éloignés de la masse toujours croissante des plaignans.
Quatrième chef, je n'avais pas de troupe à commander : les officiers causaient plus avec leurs commandans qu'avec moi , de leurs sujets de mécontentement envers le chef de brigade. J'ignorais beaucoup de leurs motifs de plainte et ne cherchais à en connaître aucun , lorsque quelques nouvelles vexations qui attaquèrent la bourse de chacun, excitèrent des représentations d'abord respectueuses et brusquement repoussées, puis une désobéissance d'inertie laquelle fut suivie d'une dénonciation. Le général Cervoni écouta les parties avec sagesse, et crut pour le bon ordre devoir faire détenir le dénonciateur et le dénoncé. Le chef de brigade traduit à un conseil de guerre où trois de ses collègues siégeaient et composaient une majorité de faveur , fut néanmoins condamné et
DU GEA^ÉRAL HUGO. gg
l'adjudant major Coppé, le plaignant, fut honorablement renvoyé au corps.
Le chef, en tombant, voulut se venger sur moi de la non-acceptation de ses offres, laquelle pensait-il, avait pu détourner mes camarades de toute idée de partage. Si je l'avais inquiété par mes refus , la dénonciation l'effraya ; il crut prendre un bon moyen de défense en avançant, sans motifs et sans preuves , que j'étais l'instigateur de son procès , et vomit par un mémoire mille injures contre la majorité des officiers.
A cette époque l'opinion publique me vengeait des injures qui m'étaient adressées et j'étais tout à fait au-dessus d'elles par la pureté de ma conscience. Cependant je fis circuler une petite feuille dans laquelle je prouvai par des faits que ces injures n'étaient fondées ni sur la vérité, ni même sur des apparences de vérité. Ma conduite toujours invariablement honnête vint encore à l'appui pour détruire les argumens avancés contre moi. Les témoignages que j'en reçus de toutes parts et que je ne discontinuai pas d'en recevoir ne furent jamais équivoques. Si le gouvernement ne me priva point de mon emploi , c'est parce qu'il n'en trouva point de motif; et s'il ne me comprit point dans ses faveurs , pour des actions qui lui furent très avantageuses , c'est peut-être parce qu'il
fit servir ces calomnies de prétexte pour écarter un homme qu'il jugeait être un des partisans de Moreau.
Le Gouvernement me jugeait mal , je n'ai jamais été le partisan d'aucun homme : ma doctrine a été et sera toujours d'être l'esclave, des lois et de servir comme le doit un homme d'honneur, quelle que soit la forme du gouvernement qui ait reçu mes sermens : mon devoir étant de n'en faire aucuns sans intention de les remplir. Plus tard , lors de la conspiration vraie ou fausse contre le premier consul, on lui fit de toutes parts des adresses. Dans presque toutes, on traitait le générai Moreau de la manière la plus outrageante; on voulut m'en faire signer une rédigée dans ce style et qu'on attribuait au général Rusca. Je ne me refusai point à féliciter le premier consul d'avoir échappé à une conspiration ; mais je refusai ma signature à un écrit qui donnait à mon bienfaiteur plus d'une épithète odieuse, et qui semblait appeler sur lui plutôt une prompte condamnation qu'un jugement sage et impartial. Mon refus, qu'aucune représentation de mes chefs et de mes camarades ne put vaincre, ne fut pas ignoré du premier consul et dut le confirmer dans l'opinion qu'il avait déjà sur ïnon compte.
Cependant le mémoire du chef de brigade m'ayant convaincu de plus en plus du besoin de prouver que je n'avais aucune prétention sur sa place, je fis partir mon épouse de Marseille pour Paris, afin d'aller supplier Joseph Bonaparte de m'arracher une seconde fois à la J20" demi-brigade. Un peu avant ce départ, le premier bataillon de la demi -brigade reçut ordre de s'embarquer à Toulon pour l'île d'Elbe; des semestres furent accordés aux soldats et aux plus anciens dans chaque grade, et le chef étant toujours détenu , je me trouvai accidentellement à la tête du corps.
C'est immédiatement après le départ des semestriers,que les ordres me parvinrent pour la formation d'un bataillon d'élite destiné à la fatale expédition de Saint-Domingue. Ce bataillon partit pour Toulon où bientôt après il mit à la voile.
11 ne me restait plus à la demi-brigade, après cette extraction de sa plus belle partie , qu'un fonds d'une bonne discipline, mais excessivement mal habillé ; et c'est avec ce fonds de demibrigade, que je m'embarquai pour l'Ile de Corse, où bientôt nous fûmes admirés autant par notre tenue que par notre excellente conduite.
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