CHAPITRE XVII
Reflexions sur notre envoi en Corse et à l'île d'Elbe. — Garnisons malsaines. — Toniques. — Emploi du temps. — Voyage à Livourne.
Quelques personnes ont considéré notre envoi en Corse et à l'île d'Elbe comme une punition exercée par le gouvernement envers le corps, pour s'être prononcé trop unanimement contre son chef. A l'époque de notre conduite si noble et si digne de l'estime des gens de bien, le premier consul aspirait à un titre plus élevé ; il pouvait voir avec déplaisir que des subordonnés ouvrissent trop les yeux et osassent juger les actions de l'autorité ; mais pouvait-il être dans ses intérêts qu'on vexât, qu'on i-uinât les citoyens par des concussions? Si l'on n'affaiblissait pas ses armées, puisque les réformes ne devaient tomber que sur des individus incapables d'un bon service militaire, on vendait des grâces légitimement dues ; et , comme chef
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de l'État , c'était à lui à faire poursuivre les concussionnaires plutôt que les hommes courageux qui repoussaient des manœuvres toujours criminelles.
Si nous fûmes envoyés dans ces deux îles par punition, ce que je ne crois pas et que je n'ai jamais pu me persuader, on s'est au moins étrangement trompé dans le résultat; car, sous aucun rapport, nous n'avons été mal, ni dans les garnisons de l'une , ni dans celles de l'autre. Il y en avait, à la vérité, quelques-unes de malsaines , et j'ai réussi à remédier aux dangers qu'elles présentaient, en choisissant pour les tenir les hommes reconnus pour ivrognes. Je leur faisais donner une haute-paie, prise moitié sur les frais de représentation qui m'étaient accordés comme chef, et moitié sur la masse d'économie, afin qu'ils pussent boire régulièrement un litre de vin par jour; et ce moyen, qui fut particulièrement employé pour Saint- Florent , eut lin succès qui surpassa mes espérances.
Le vin dans ces deux îles est excellent, peu cher et plein de feu ; on y recevait de bon pain , les autres alimens n'y étaient ni d'un prix plus élevé, ni moins bons qu'ailleurs , et dans la Corse , comme dans l'île d'Elbe , le soldat pouvait se régaler d'excellent poisson. A Bastia ,
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lors du passage des anchois et des sardines , on en fait une pèche abondante ; le thon , dans ses voyages habituels , vient régulièrement , chaque année , enrichir certains golfes qu'il choisit pour lieux de station et où l'on prépare des madragues.
Chacun satisfaisait ses goûts ou s'en formait d'analogues à sa position. C'est ainsi qu'au miheu des plaisirs honnêtes de tout genre , on cherchait encore des délassemens dans la cullure des belles-lettres ; quelques personnes se livraient à l'étude de la nature qu'une société d'émulation favorisait. En Corse, chacun voulait avoir de l'amiante (*), du bissus, de la pinnc marine, des perles grises ou rouges de Porto-Vecchio,
(*) L'amiante est commun en Corse et clans les Alpes. Le premier a des fibres plus longues. Quelques curieux en ont fait des cordes d'un tissu grossier, mais n'ont pu réussir à en faire de îa toile. M. Prazzo, médecin fort instruit, avait réussi à en faire du papier et des cartons , mais l'un et l'autre s'amollissaient au feu, par la destruction de sa colle. Si cet homme habile n'eût point été enlevé, jeune encore, aux sciences qu'il cultivait avec succès, il aurait réussi sans doute à donner à son papier un degré de perfection plus considérable, ce qui l'eiit rendu infiniment précieux.
J'ai souvent employé dans mes lampes des mèches d'amiante, mais elles se noircissaient à la fin, dur-
des madrépores, du granit orbiculaire (*), etc.; à l'île d'Elbe, on faisait faire dans la montagne de fer de Rio, la recherche de fragmens qui présentaient ou un poli admirable sur un fond de couleurs extrêmement Tarie , ou sur un fond mat les mêmes couleurs , offrant à l'œil étonné la brillante parure de l'oiseau mouche et du colibri ; on envoyait prendre des pierres
cissaient, devenaient difficiles à moucher, et ne donnaient plus qu'une lumière faible et vacillante.
En Espagne, on trouve de l'amiante dans le souterrain de l'Escurial appelé ta Mine.
(*) Ce granit, dont mes recherches ne m'ont pas encore procuré la description, ne s'est, à ma connaissance, trouvé, jusqu'à ce jour, que dans le lit d'un torrent du Fiumorbo. Le morceau que j'en ai eu était d'un poli admirable , et provenait d'une table faite pour Napoléon ; il m'a été pris par un corsaire anglais. On y voyait à sa surface des ovales très corrects , tous égaux en dimensions , rapprochés les uns des autres avec le moins d'espace possible, tous se touchant, et les intervalles de leurs courbes extérieures remplis par un ciment très dur, d'im cendré bleuâtre. Chaque grand ovale en contenait parallèlement six ou sept autres d'une blancheur saillante, et séparés à vine ligne et demie de distance par une couche circulaire du même ciment.
d'aimant au cap Calamité (*) (cap d'Aimant), et dans les crevasses vers Mariana et Campo , on se chargeait, à peu de frais, de calcédoines de différentes couleurs que les enfans allaient détacher des rochers du voisinage. Les environs de Porto-Ferrajo offraient des dendrites d'un dessin extrêmement correct (**).
On avait formé à Bastia un théâtre de société qui facilement eût rivalisé avec les meilleures troupes de nos départemens. On dansait souvent , on s'amusait partout , et les fêtes se suc-
(*) Dans l'Amérique -Septentrionale , la Cerro de Sancta-ïnès, montagne qui fait partie des Andes , est presque toute composée d'aimant. Dans l'île d'Elbe, le cap Calamita tire son nom de l'extraordinaire abondance de cette pierre ferrugineuse. La couleur qvie je lui ai remarquée est parfois bleuâtre , mais plus souvent d'un noir de fer de fonte.
(**) Je n'ai rien voulu dire du moufïlon ou moffoii , qui se trouve en Corse dans l'état de nature, parce qu'à cet égard je n'aurais rien exposé de nouveau.
Je n'ai également point parlé des mines qui se trouvent dans l'ile. Il s'en trouve au Cap-Corse une d'antimoine très abondante, dont les stries cvméiformcs ont la couleur et l'éclat du fer poli. Celui dont j'avais demandé un échantillon, et dont on m'apporta une charge d'âne, ne contenait aucune matière hétérogène.
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cédaient en quelque sorte. Si le séjour de Porto- Ferrajo n'était point aussi gai , il n'était cependant pas dépourvu d'agrémens. Les chefs civils et militaires y tenaient assez souvent une maison très agréable.
Mon épouse n'ayant pointobtenu ma sortie de la 20^ demi-brigade , je lui écrivis quelques mois après son départ, de venir me rejoindre à l'île d'Elbe et j'allai au-devant d'elle jusqu'àLivourne. Mes enfans au nombre de trois , et encore tous petits, étaient restés près de moi ; je leur donnais tous les soins que leur âge exigeait ; mais je ne pouvais être auprès d'eux comme une mère, parce que les devoirs de mon état et le commandement d'un corps réclamaient la majeure partie de mon temps.
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