CHAPITRE XXII
Courage et fide'lite des habitans du comte de Moiise (descendans des Samniles). — Combat près Boiano. — Nouvelles dispositionâ. — Orage près Morcone.
Malgré le désastreux tremblement de terre qui, en 1806, avait renversé de fond en comble tant de villes, bourgs et villages dans le comté de Moiise, j'étais assuré d'en trouver les habitans, les uns dans les ruines de leurs maisons, les autres dans des baraques voisines , tous organisés en gardes nationales , et disposés à éclairer mes mouvemens par des avis , ou à concourir les armes à la main au succès de mes opérations.
Les paysans que l'on dépêchait comme exprès, voyageaient courageusement, de nuit comme de jour, avec une étonnante fidélité. Partout ils trouvaient les gouverneurs politiques , et m'en rapportaient des réponses plus ou moins remplies de renseignemnes.
Partout aussi la garde nationale, certaine du morcellement de l'ennemi et de la rapidité de
ma poursuite , concourait à éclairer le pays ; et ses corps, plus ou moins nombreux selon la population, en imposaient assez à Fradiavoîo, pour qu'il n'osât plus s'aventurer contre aucun d'eux.
Le mouvement que j'avais ordonné d'ïsernia, s'exécutait; les officiers et les soldats voyant qu'ils ne perdaient point leurs peines, redoublaient de bonne volonté , et bientôt j'acquis la certitude que de tous côtés l'ennemi se rejetait dans le val de Boiano , suivi de près , d'un côlé et de l'autre, par mes détachemens.
Le temps continuait à être épouvantable, les torrens étaient effrayans et si multipliés , qu'il en fallait traverser à chaque pas; ils avaient même tellement grossi le Biferno, que si la garde nationale de Yinchiatura fût arrivée au pont de cette rivière et s'y fût soutenue jusqu'à ce que je l'eusse rejointe , c'en eût été fait pour toujours et de Fradiavoîo et de sa troupe.
Enfin, nous nous rencontrâmes vers huit heures du matin, et toujours par une pluie affreuse, entre Boiano et le village de la Guardia. Le Royal- Africain (*) et la garde s'engagèrent les
(*) 3e doulc qu'à l'exception de quelques bataille)» dans la Vendée, on ait vu les Africains combattre à
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premiers avec leur valeur habituelle , et soutinrent très opiniâtrement le combat, malgré la grande supériorité numérique de l'ennemi , qui nous opposait toutes ses forces. Les autres colonnes, qui suivaient Fradiavolo de très près, nous rejoignirent pendant l'action, et y prirent aussitôt part. Les armes étant trop mouillées et déjà trop salies intérieurement pour fournir de part et d'autre un grand feu, on en vint à ne plus se servir que des crosses , des baïonnettes et des poignards (*).
De cette masse d'ennemis vraiment courageux , il n'échappa , pour le moment , qu'environ cent cinquante hommes , qui ne trouvant point d'obstacle au pont de Vinchiatura, y passèrent le Biferno , et prirent la direction de Bénévent par le val du Tamaro. Le reste, à l'exception d'une trentaine de prisonniers, resta sur le champ de bataille , ou se noya dans les torrens. J'aurais bien voulu pouvoir suivre l'ennemi dans sa fuite , mais je n'avais pas rappelé mes dragons , et les colonnes ayant marché toute
côté des Français, depuis la mémorable bataille de Canues.
(*) La Groupe de Fradiavolo en avait à défaut de baïonnettes.
la nuit, étaient excédées de fatigue; la plupart des soldats étaient d'ailleurs trempés jusqu'à la peau, et absolument nu pieds; les blessés réclamaient des secours et quelque sûreté dans leur envoi sur les hôpitaux voisins. Je ne donnai néanmoins à ma troupe que quelques heures de repos, pendant lesquelles je pris toutes mes mesures, et réglai mon mouvement de manière à tenir toujours en route la moitié de mes colonnes. Par ces dispositions, je ne m'arrêtais réellement plus; une partie de mes détachemens se reposait, pendant que l'autre marchait.
Nous prîmes à Boiano (*) tous les souliers dont on put disposer en notre faveur, et la
(*) Boiano était autrefois, sous le nom de Boianum, la capitale des Samnites. Un tremblement de terre ayant, dans le troisième siècle de notre ère, comblé le point par lequel les eaux de son large bassin s'écoulaient vers l'Adriatique, ces eaux s'y répandirent, et formèrent un lac qui subsista jusqu'au septième siècle. A cette dernière époque, un autre tremblement de terre ouvrit à ces eaux une nouvelle issue vers la mer que je viens de nommer, et le lac disparut insensiblement. Mais Boianum , frappé pendant quatre siècles par le mouvement des eaux qui le couvraient , avait à son tour disparu sous les terres éboulées des flancs du Matese, l'un de monts apennins, et qui, plus ou moins étendues sur ses ruines, l'avaient enseveli, au point qu'en 1807,
garde royale, avec les Corses, se mit en route avant les^ deux autres colonnes. Le i" de ligne napolitain fut chargé de l'escorte des prisonniers que j'avais gardes pour me fournir des renseignemens.
La garde nationale de Vinchiatura , par l'inexécution du mouvement que je lui avais prescrit , laissa aux restes du parti de Fradiavolo les moyens de nous échapper, ce qui nous prépara de nouvelles marches. Son commandant avait bien reçu l'ordre, mais il le laissa sans
ou n'en retrouvait de traces que par des fouilles de quinze à vingt pieds de profondeur.
Lors du tremblement de terre de 180G, Boiano ne' fut pas si complètement renversé que les nombreux villages de son territoire et du comté de Molise. Beaucoup de maisons y restaient encore debout, mais fortement lézardées. On comptait entre la façade de quelques autres et l'extrémité des poutres des planchers qui s'y appuyaient avant le terrible phénomène, un espace d'environ deux mètres. Enfin, il sortait, comme sans doute il sort toujotirs, d'une maison appuyée aux rochers dépendans du mont Matesc, une rivière qui avait à sa source environ huit à neuf mètres de largeur, sur une profondeur d'un à deux tiers de mètre. Les eaux, que j'ai goûtées, en étaient légères, très pures et fort agréables. Je crois qu'elles viennent d'un lac formé par les ncigeg de la montagne que je viens de nommer.
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exécution, parce qu'il ne pensait pas qu'on pût se mettre en campagne par le temps affreux qu'il faisait. Les paysans du village de la Guardia ne restèrent point chez eux sous un prétexte aussi léger ; ils marchèrent sur mes flancs , joignirent l'ennemi, et lui firent des prisonniers qu'ils m'amenèrent.
L'orage que nous éprouvâmes le lendemain de l'affaire, et dans les environs deMorcon^ , est le plus violent que j'aie vu : le tonnerre éclata si souvent au milieu de ma colonne , qu'il y tua plusieurs soldats ; la pluie tombait si fort que , quoique le terrain fût en pente douce, nous avions de l'eau jusqu'à la cheville du pied ; et, malgré toute notre ardeur, nous fûmes obligés de gagner les hauteurs et de chercher un abri dans Morcone. Cet orage fut accompagné d'un léger tremblement de terre , phénomène depuis quelque temps plus commun dans le voisinage de ce bourg que dans le reste du comté de Molise. Cependant Morcone, bâti sur un gros rocher, n'en souffre pas, et l'on y attribue cet avantage à une épaisse couche d'argile sur laquelle repose ce rocher, et qui certainement amortit les secousses de l'éieclricité souterraine.
Les habitans de Morcone nous reçurent avec beaucoup de coïî.Jialité; chacun d'eux s'empressa de recevoir des soldats dans sa maison , de leur
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prêter des habits et de leur donner des subsistances. Les autres colonnes furent également dans la nécessité de nous rejoindre , après avoir perdu quelques hommes entraînés et noyés en traversant les torrens. Les prisonniers que conduisait le détachement du i" de ligne napolitain ne nous rejoignirent pas ce soir-là. Dans leur nombre se trouvait un officier qui m'avait fait la proposition de me rendre maître d'un dépôt de dix mille ducats appartenant à la troupe de Fradiavolo , et qui se trouvait caché dans les montagnes, à quelques lieues de Boiano, pourvu que je le laissasse évader. J'aurais fait enlever cette somme, si, pour l'avoir, il n'eût point fallu quitter les traces de l'ennemi ; mon devoir ne me montrait que Fradiavolo , et je ne m'en écartai pas.
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