‹ MémoiresChapitre 36 sur 80 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Suite des opérations contre Fradiavolo . — La colonne ne veut plus marcher. — L'ordre se rétablit. — Passage des Fourches Caudines. — Combat d'Atella. — Suites.

Fradiavolo fuyait vers Bénévent avec les restes de son parti ; il ne pouvait nulle part repasser le Tamaro pour se jeter en Fouille ; et il était à présumer que , malgré l'orage , il ne s'était pas arrêté. Quand le détachement de la garde royale fut un peu reposé , je le dirigeai vers le Calore, avec ordre de s'emparer du passage de Solopaga. Je marchai avec ma colonne du centre sur Bénévent , où il existait une belle et nombreuse garde nationale; les colonnes de troupes napolitaines et de Royal -Corse eurent ordre de venir m'y rejoindre pendant la nuit.

Lorsque la garde royale arriva sur le Calore, il n'était plus possible de le traverser, parce qu'il avait crû de quinze ou seize pieds depuis

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le passage de Fradiavolo , lequel cependant n'avait précédé ce détachement, que de peu d'heures. La garde fut alors obligée de revenir surBénévent, et toute la colonne, à l'exception des prisonniers , s'y rassembla pendant la nuit. Chacun s'attendait à séjourner dans cette ville ; mais, outre que Fradiavolo gagnait vingt-quatre heures sur moi , il était encîore à craindre qu'un plus long retard ne lui donnât le temps de s'embarquer pour Capri, que les Anglais occupaient sous les ordres de sir Hudson Lo\ve(io). J'avais employé la nuit , comme toutes celles qui l'avaient précédée, à expédier et à recevoir des lettres; et depuis mon départ de Muciano, je n'avais pas reposé une heure; j'étais accablé de fatigue et de sommeil , et je sentais néanmoins que je ne pouvais pas songer à un séjour, tant que ma mission n'aurait pas l'heureuse issue qu'on en attendait. M. Ber, gouverneur de Bénévent pour le prince de Talleyrand , m'ayant procuré des souliers, je donnai l'ordre du départ. Les officiers vinrent bientôt m'annoncer que les soldats étaient tous couchés, et qu'aucun d'eux ne voulait se lever ; qu'ils annonçaient même généralement l'intention de ne pas obéir. Je n'avais jamais éprouvé de ces actes d'insubordination sans les c^voir surmontés; échouer dans cette circonstance, c'eût été

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perdre en un moment le fruit de nos marches, de nos travaux , d'une opération qui touchait cu son terme; c'était sauver Fradiavolo de la crise la j)lus sérieuse qu'il eût jusqu'alors éprouvée. C'était donc le cas de déployer toute la vigueur de mon caractère. Je me rendis à la caserne, décidé à passer mon épée au travers du corps du premier insubordonné qui désobéirait : le capitaine Ardilos et le lieutenant Galvani m'accompagnaient dans le même dessein. Mais alors, soit que ma réputation d'homme ferme , ou que ma conduite sur le champ de bataille m'eût plus attaché ma colonne que je ne le pensais ; soit qu'elle fût plus disposée à céder à l'estime qu'à la crainte, je n'eus que quelques mots à dire pour déterminer la plus grande partie à me suivre. Cette majorité ayant pris les armes , je déclarai que je partirais sans les hommes qui, sourds à la voix de l'honneur, resteraient dans les chambres , et que , loin de les associer davantage à la gloire de mon expédition , je laisserais à la gendarmerie du prince de Bénévent le soin de les amener à Naples. Je fis arrêter et remettre effectivement au détachement de cette arme présent à mon discours, un officier qui me fut désigné comme un des instigateurs du désordre , et qui n'avait cédé qu'en murmurant au mouvement de la majorité.

Le duc d'Acadie, chambellan du Roi, était « Montesarchio , avec de nombreux détachemens de gardes nationales ; il m'apprit que tous mes rapports étaient parvenus à S. IM., qu'on était à Naples dans l'enchantement des travaux de ma colonne et qu'on y avait enfin l'espérance que pour cette fois Fradiavolo n'échapperait pas.

J'acquis à Montesarchio la certitude que Fradiavolo, évitant toutesles colonnes mobiles, était déjà de l'autre côté des monts Verginc , et que Je ne pouvais espérer de le rejoindre que dans le cas où le mouvement général opéré de Naples, parviendrait à ralentir sa marche fugitive.

Montesarchio est un bourg situé sur la route de cette capitale à Bénévent, dans la partie célèbre de l'Apennin connue sous le nom de Fourches Caudines. Ces Fourches sont formées, d'un côté, par le Taburno, de l'autre , par le Vergine, ainsi nommé du beau couvent de la Vierge, qui se trouve à l'occident, sur le territoire de la riche province d'Avellino. Ce dernier mont est tellement escarpé, du côté de la routP de Bénévent, qu'il n'y a que les troupeaux de chèvres et de moutons qui puissent le gravir, et qu'on ne l'avait encore vu franchir, par le chemin que nous prîmes, ni par des troupes, ni par des chevaux.

En franchissant cette branche des Fourches,

je regagnais les vingt-quatre heures que les restes du parti insurgé avaient sur moi, et je pouvais espérer enfin leur destruction. Quoique déjà considérablement affaibli par le combat de Boiano, par les hommes égarés ou perdus, par les éclopés et les paresseux laissés à Bénévent, ainsi que par l'absence du i"de ligne napolitain, j'avais toujours assez de monde pour composer plusieurs colonnes et me promettre des succès avec chacune. Mais ici ce n'était plus le cas de diviser mes forces; et, dès le point du jour, guidé par des bergers, je me mis en devoir de grimper la montagne. J'en trouvai les sentiers extrê^ mement difficiles ; une pente roide et une brume épaisse en avaient rendu la partie élevée si glissante, que, sans les branches des arbustes, auxquelles nous nous attachions à chaque pas , jamais nous n'eussions pu atteindre le sommet. Je désespérais même de réussir assez tôt, quand tout à coup les nuages s'éclaircirent , et nous permirent d'admirer le golfe magnifique de la capitale des Deux-Siciles. Nous descendîmes bientôt et gaiement, mais en silence, sur Atella, etla mousqueterie d'un poste ennemi nous fit connaître que Fradiavolo s'y trouvait encore, que nous l'avions surpris, et qu'il ne se tirerait pas aisément et sans pertes de cette mauvaise rencontre.

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Quoique Fradiavolo ne se vît point en mesure de combattre, il ne put l'éviter entièrement; et en voulant encore se retirer en bon ordre , il vit tomber une partie de ses compagnons sous les coups de l'avant-garde et des Corses qui avaient débouché les premiers. A mesure que les autres corps arrivaient , ils brûlaient de prendre part à l'action; mais Fradiavolo plus frais, et ayant dormi deux bonnes nuits loin de nous 5 échappa encore avec une trentaine d'hommes. Le reste tomba sous nos coups, ou se dispersa dans toutes les directions après avoir jeté ses armes. Nous ne nous arrêtâmes point dans Atella, et nous continuâmes notre route à la piste de l'ennemi , sans pouvoir l'empêcher de prendre encore beaucoup d'avance sur nous.

En nous fuyant à travers les arbres dont ce beau pays est couvert , Fradiavolo devait infailliblement nous échapper. Une douzaine d'hommes le suivaient et déjà le reste avait pris une autre direction, lorsque ce partisan se vit dans l'obligation de cheminer quelques instans par la grande route delà Pouille, qu'un régiment de cavalerie légère française éclairait ; ce régiment se trouvait à peu de distance du débouché de Fradiavolo, et venait précisément à sa rencontre. J'étais sur les pas de l'ennemi, peut-être à portée

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de canon , devait-il pour éviter cette troupe se rejeter sur moi? S'il ne s'y rejetait pas, comment pouvait-il s'aventurer entre nous? Il lui était impossible de se cacher, plus encore de fuir; et tous ses compagnons plongés dans l'inquiétude fixaient les yeux sur lui, attendant que son génie inventif les tirât de cette position aussi dangereuse que difficile. Ce génie, si fécond en stratagèmes, ne démentit point leurs espérances: « Attachez-moi de suite les mains derrière le dos , et faites de même à mon lieutenant , dit-il à son petit détachement. — Mais! ... — Point de mais! Quand ce sera fait, paraissez sur la route, traversez hardiment les rangs de cette cavalerie , répondez aux questions que vous êtes des gardes nationaux du voisinage ; que, nous soupçonnant de la troupe de Fradiavolo , vous nous avez pris , et que vous nous conduisez à Naples , pour obtenir la prime accordée à ceux qui prennent des brigands. — Mais si cette ca\*alerie voulait se charger de vous conduire elle-même, que deviendriez-vous? — Ne le craignez pas! Chacun va s'émerveiller de votre dévouement et lui donner des éloges; les insultes, les injures, les menaces, ne nous seront pas épargnées, mais elles seront sans effet. » La chose fut à l'instant disposée ainsi que Fradiavolo le desirait. Celuici prend un air penaud, les prétendus gardes

civiques s'avancent fièrement , sont accablés de questions , y répondent avec assurance et arrivent enfin à la queue du régiment. A peu de distance se trouvait la traverse qui conduisait à la côte, et Fradiavolo ne voulut pas s'y jeter sans détromper les chasseurs à cheval, en faisant décharger sur eux tous les fusils de sa petite troupe. Le régiment s'amusa de cette ruse et ne s'attacha point à poursuivre son auteur, encore ignoré , dans un pays boisé et presque impraticable pour des troupes à cheval.

Déjà, pour nous, le feu avait r.es&é depuis plus de trois heures , et nous ne voyions plus rien , lorsqu'enfin nous cédâmes à la nécessité de faire une halte sur la route même d'Avellino. Tandis que nous nous reposions , on nous distribua des vivres , et un officier d'état-major,^ envoyé par le roi , vint apporter une gratification aux sous-oflîciers et soldats de ma colonne. Après cette halte de quelques heures , nous nous remîmes en mouvement, et nous arrivâmes sur le soir à Lettere , petite ville des environs de Castellamare. Fradiavolo n'en c©uchait pas loin. Instruits de sa position par quelques feux qu'il eut l'imprudence de laisser allumer, nous marchâmes à lui, le joignîmes, et lui tuâmes la majeure partie des homme? restés à ses côtés. Quant à lui , il parvint, quoi-

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que blessé , à s'échapper encore, et se sauva du côté de la Cava ou de Salerne.

La bande de Frad iavolo étant réduite à aussi peu de monde, ce chef cessait d'être redoutable ; mais il fallait l'empéc'her de se rembarquer, et des mesures avaient été prises en conséquence par l'étatmajor général. Les gardes civiques étaient partout en force centre lui , et pouvaient en le poursuivant compléter son entière destruction; mais il était trop expérimenté dans la petite guerre pour ne pas reconnaître que le reste de sa troupe était plus dangereux qu'utile à ses côtés. Cependant, avant d'avoir pris le parti de congédier ses compagnons , il fut rencontré par des gardes nationales de Campagna, et poursuivi par elles avec tant de vigueur , qu'il put à peine leur échapper seul. Une de mes colonnes qui le suivait dans cette direction , arriva en même temps que moi sur la rivière de Beltipaglia , non loin de cette ville où nous apprîmes ce dernier succès.

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