CHAPITRE III
Réorganisation du ii« bataillon d'Orléans. — Marche sur Machecoul. — Dispute scandaleuse. — Le maire de Paux. — Prise de Machecoul sur les Vendéens. — Affaire de la Garnache. — Affaire de Beauvoir. — Retraite de Charette dans nie de Bouin. — Expédition contre cette île. — Retraite des Vendéens. — Danger couru par le général Haxo.
Le lieutenant-colonel Aubertin réussit à réorganiser, en peu de temps, à Niort, un des plus beaux et des plus nombreux bataillons de l'armée de l'Ouest. Il y avait formé une compagnie de tirailleurs, qui, plus tard, ne le cédèrent en rien aux Belges, réputés alors comme la meilleure troupe en ce genre. Le chef d'étatmajor Nouvion avait laissé à Aubertin le choix de ses recrues. Un bataillon récemment levé dans le département de la Charente , et auquel on avait imposé assez ridiculement le surnom Ae terrible y sans avoir encore rien fait pour le justifier, fut incorporé dans le 1 1* d'Orléans, soldats et officiers, sans distinction de grade (*).
(*) Par égard pour le commandant provisoire de ce
Après cette seconde formation , le bataillon d'Aubertin , bien exercé et discipliné , reçut l'ordre de se rendre aux Sables d'Olonne, où il arriva le 1 8 novembre. Il en partit le lendemain avec d'autres bataillons, parce que l'armée vendéenne, dite du Marais ^ tenait continuellement les troupes républicaines en éveil dans cette partie du théâtre de la guerre civile. Le bataillon fit partie de quelques expéditions peu importantes à Palluau et à Légé , jusqu'à l'arrivée de la brigade du général Haxo , dans ce dernier village , le 25 novembre.
Le général Haxo avait l'ordre, du général en chef et des représentans du peuple, de chasser les troupes royalistes de Machecoul , qu'elles occupaient depuis le 20 juin , jour où le célèbre Charette s'était emparé de cette ville. Le bataillon d'Orléans , et plusieurs autres , étaient destinés à renforcer la brigade chargée de cette expédition.
Le 24 novembre, le général fît ses dispositions pour marcher , par deux chemins difTé-
bataillon, qui était un ancien militaire, Aubertin obtint de l'autorité qu'il lui serait permis de rentrer dans ses foyers; mais tous les autres officiers entrèrent dans les rangs comme soldats , et durent mériter un nouvel avancement par leur bonne conduite à venir.
rens, sur Machccoul. Le ii'' bataillon d'Orléans fut, à cette occasion, le sujet d'une dispute scandaleuse entre les deux officiers supérieurs auxquels Ilaxo avait confié la direction de ses colonnes, étant parti lui-même en avant par un des chemins , avec une petite avantgarde, pour sonder le terrain et reconnaître l'ennemi. Ces deux officiers avaient, l'un et l'autre, le grade d'adjudant -général. Le bataillon d'Orléans, parfaitement tenu et exercé, était un objet de convoitise pour eux ; et, comme on avait oublié de lui assigner un classement spécial , chacun voulait l'avoir sous ses ordres. La querelle s'échaulfa entre les deux prétendans, et, sans aucune retenue, ils s'outragèrent réciproquement, dans les termes les plus bas et les plus grossiers, en présence des officiers et des soldats, auxquels ils inspirèrent taut de mépris, que leur renvoi fut demandé d'une voix imanioie, personne ne voulant servir sous les ordres <Jc deux hommes plus propres au métier de crociieteur qu'au commandement d'une troupe réglée. Mais l'absence du général Haxo , dont ils avaient les instructions, ne permit pas de donner suite à cette demande. Le bataillon d'Orléans resta à l'adjudant-général Guillaume. C'était le nom de l'un des contendans.
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La colonne de cet officier avait pour guides quelques cavaliers du pays : elle marcha une partie de la nuit , dans des chemins afireux et ne s'arrêta qu'à minuit aux environs deTouvois, pour bivouaquer dans un terrain planté de vignes, au-dessus du chemin qui conduit à ce village. Non loin de là se trouvait une ferme , où Guillaume s'empressa de se loger. Il olïrit à Auberlin de partager son gîte, mais celui-ci peu flatté d'une semblable compagnie , préféra rester au centre de son bataillon : d'autant mieux que dans un pays comme celui où l'on se trouvait , il ne jugea pas prudent de s'éloigner de sa troupe. Le froid était vif, il tombait de la neige; on alluma du feu , et on attendit le Jour sous les armes.
Le lendemain, à la pointe du Jour , la marche fut continuée Jusqu'à un quart de lieue du village de Paux, où la colonne fit halte dans une grande et large avenue donnant sur quatre chemins : Guillaume fixa son quartier-général dans une petite chapelle.
La troupe n'avait point reçu de vivres depuis l'avant veille, et le soldat pressé par la faim commençait à murmurer. Le maire du village de Paux était précisément un boulanger. Il s'engagea à fournir huit cent livres de pain dans deux heures. Ce brave homme , qui aurait pu dissi-
muler cette ressource sans courir de grands dangers , attendu la bonne discipline des troupes, rendit par la suite d'importans services à l'armée républicaine, et sa conduite fît ménager la commune dont il était le digne magistrat. Dans la matinée , cinq ou six cavaliers nantais, dépêchés en ordonnance, apportèrent la nouvelle de l'entrée du général Haxo dans Machecoul , à la suite d'une affaire qui avait eu lieu le matin même. L'un de ces cavaliers raconta qu'il s'était battu corps à corps avec un chef royaliste; que roulés tous les deux sur la terre, il avait eu l'adresse de dégager son sabre et de l'enfoncer dans le sein de son adversaire, qui était resté sus la place; qu'après s'être relevé il s'était saisi du cheval du Vendéen , sur lequel était un porte-manteau plein de richesses ; et que ce même cheval lui servait actuellement de monture. Guillaume ayant interrompu le narrateur pour lui demander en quoi consistaient ces richesses, celui-ci répondit avec assurance et assez originalement, que c'était son secret , et que son propre chapeau n'en saurait jamais rien. Ce cavalier se nommait Gossin, il paraissait doué d'intelligence et d'une grande énergie; maître clerc de notaire à Nantes, avant d'entrer au service , il est devenu depuis riche armateur de cette ville. Il en sera reparlé
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plus tard. Quelques relations imprimées se taisent sur cette première reprise de Machecoul par le général Haxo , et en attribuent tout l'honneur au général Carpentier, qui ne Tint attaquer de nouveau cette ville, alors réoccupée par Charette, que plus d'un mois après, pendant que toutes les troupes sous les ordres d'Haxo étaient employées à l'expédition contre l'île de Noirmoutiers , dont il sera question en son lieu.
Le même jour 25 novembre, l'adjudant général Guillaume reçut l'ordre de se rendre au quartier-général, et de remettre le commandement de la colonne au lieutenant-colonel Aiabertin. Celui-ci vint camper à une demi-lieue de Machecoul, à droite du chemin de Challans, et où se trouvaient déjà d'autres troupes.
Dans la nuit du 26 au 27 novembre, cet officier supérieur eut ordre du général Haxo , de faire une reconnaissance sur le chemin de Challans. Comme ce mouvement a occasionné la dispersion d'un des plus forts rassemblemens du chef Charette, il est utile d'en donner les détails, qui ne se trouvent dans aucun autre des nombreux écrits sur la guerre de la Vendée.
La colonne d'Aubertin , forte de mille à onze cents hommes, se composait (indépendamment du 11* bataillon d'Orléans, dont l'effectif était de quatre cent cinquante cinq combattans) , de
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détachemens de plusieurs autres corps, tels que les 109*" et ïJO° régimens, les grenadiers réunis de la garnison de Mayence, etc. On y avait attaché une pièce de quatre, servie par une escouade de canonniers du 1" bataillon du Bas- Rhin.
Le 27 cette colonne se mit en marche sur la route de Challans. Il avait gelé pendant la nuit, mais pas assez fortement pour qu'on ne pût apercevoir la trace d'un corps de cavalerie passé récemment. A la distance de trois quarts de lieue, on trouva quelques soldats républicains tués depuis peu de temps ; et on remarqua dans toute la largeur du chemin une forte empreinte, de pieds de chevaux, indice certain que pendant la nuit la cavalerie ennemie s'était approchée des avant-postes et avait assassiné les hommes qui s'étaient écartés imprudemment de leur bivouac. Un peu plus loin , les éclaireurs découvrirent, à portée de canon ,.sur la route , une colonne ennemie d'une grande profondeur, s'avançant avec célérité, sur Machecoul. Bien que le commandant Aubertin eût pour instruction de reconnaître seulement l'ennemi, sans tenter aucun engagement , il n'y avait pas à reculer ; un mouvement rétrograde trop brusquement opéré , à une distance aussi rapprochée, pouvait augmenter l'ardeur des assaillans , et
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entraîner une déroute qui se serait promptement communiquée aux troupes postées en dehors de Machecoul , et de là à celles qui occupaient cette ville. Auberlin prit sur le champ sa détermination. La retraite offrait trop d'inconvéniens; cette manœuvre est périlleuse à faire avec des soldats français, et elle réussit bien rarement de Français à Français , comme cela est prouvé dans l'histoire de nos guerres civiles.
Il y avait entre les royalistes et les républicains , à une distance à peu près égale de part et d'autre, une hauteur dont on pouvait tirer avantage. Aubertin , sans hésiter et sans considérer la grande supériorité numérique de ses adversaires, forme sa troupe par section (ce qui était justement la largeur de la route) , et fait serrer en masse : les tirailleurs en tête, masquant la pièce de quatre qui n'avait pas encore fait feu; et en arrière pour la protéger, le détachement des grenadiers mayençais. Ainsi formée, la colonne s'avance au pas de course, et arrive la première sur la hauteur, dont les Vendéens étaient encore éloignés d'une portée de fusil. La pièce est démasquée par les tirailleurs qui s'éparpillent et appuyent l'effet du canon de leur feu également meurtrier.
Tous ces mouvemens furent exécutés avec ordre, précision et célérité. La masse vendéenne
que l'on peut, sans exagération, évaluer à plus de huit mille hommes, rassemblée et organisée par Charette , ébranlée par le canon et la fusillade des tirailleurs républicains, ne tente pas miénie de repousser ces derniers. Elle tourbillonne sur elle-même pendant quelques instans, et finit par se rompre et se disperser , en grande partie, à droite et à gauche de la route. Aubertin , faute de cavalerie , ne pouvant faire poursuivre avec succès ceux qui se retiraient dans la direction de Challans, dut se borner à les suivre de toute la vitesse de ses fantassins, jusqu'au village de la Garnache, où un gros de ces fuyards, après avoir d'abord fait mine de résister , finit par se dissiper dans toutes les directions.
La colonne républicaine prit position sur la colline qui domine le village et son antique château (*).
Ce rassemblement a été jugé , chez les Vendéens, comme un des plus nombreux de ceux formés par Charette. Ce chef avait employé les moyens les plus actifs et les plus rigoureux pour contraindre la population à reprendre les armes. Il voulait avoir sa revanche, contre le
(*) Le général Haxo témoigna au commandant Aubertin et à sa troupe toute la satisfaction qu'il éprouvait de leur belle conduite, et les conserva à l'avant-garde.
général Haxo , de la journée du 25 novembre, où celui-ci l'avait complètement battu ; mais il n'avait pas réfléchi sur le peu de ressource que l'on doit trouver dans des levées faites si précipitamment et mises si promptement en action , quel que soit d'ailleurs l'esprit qui anime la masse.
Après être resté quarante-huit heures à la Garnache , Aubertin reçut l'ordre de se porter en avant , dans la direction de Beauvoir , et de prendre position à hauteur du village de Salartène. Dans la nuit du 4 au 5 décembre, la colonne se mit en marche pour arriver le lendemain à la pointe du jour devant Beauvoir, dont le général Haxo voulait débusquer Charette. Les troupes s'avancèrent dans le plus grand silence sur cette petite ville , guidées par un habitant patriote, qui était venu chercher un refuge auprès du commandant Aubertin.
Beauvoir est situé à une demi -lieue de la mer, entouré de marais, excepté du côté où se trouve le chemin par lequel les habitans communiquent avec Machecoul et Challans. Ce chemin s'abaisse en pente , un demi-quart de lieue avant d'atteindre la ville qui paraît ainsi se trouver dans un fond. On voit à droite le bois de Céné , dont le sol est plus élevé que le chemin , et qu' Aubertin fit éclairer, pour éviter
toute surprise , par un détachement de trois cents hommes, auquel il enjoignit de ne pas perdre de vue la colonne, afin de se trouver en même temps qu'elle sous Beauvoir.
Arrivé devant cette ville, à l'heure prescrite, le commandant Aubertin s'aperçut que l'alarme y était donnée. Charette avait déjà rangé une partie de sa troupe en bataille pour recevoir les républicains , bien inférieurs en nombre. Malgré l'obscurité qui régnait encore , on pouvait distinguer ce chef très remarquable par son panache et sa ceinture, de couleur blanche. La droite des Vendéens , déjà formée, appuyait à la route, et la gauche achevait son mouvement pour s'appuyer à l'un des marais qui environnent la ville.
La tète de la colonne républicaine quitta la route pour se porter vers la gauche des royalistes, afin de former une ligne parallèle. Les canonniers , avant de suivre la marche de la troupe, tirèrent, sans en avoir reçu l'ordre, sur la droite ennemie et prirent Charette pour point de mire. Ce fut le seul coup de canon tiré de la part des républicains ; car en entrant dans les terres , la pièce de quatre fut culbutée sans qu'il fût possible de la faire servir pendant l'action.
Le déploiement de la colonne étant achevé ,
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et la ligne de bataille formée , ainsi qu'une petite réserve, Aubertin recommanda à sa troupe de ne tirer qu'à quinze pas , une seule fois , et de charger ensuite à la baïonnette. Son intention était de presser et de renverser le centre des Vendéens , de toute l'étendue de son propre front. Il pouvait hardiment tenter ce mouvement contre des paysans peu exercés , qui n'entendant rien aux manœuvres , ne savaient pas profiter, sur des troupes aguerries, des avantages que donne la supériorité du nombre.
Les troupes républicaines, en bataille, s'avançaient en bon ordre vers la ligne vendéenne, l'arme au bras. Les royalistes, débordant de beaucoup les deux ailes de leurs adversaires , restaient immobiles , sans faire feu , et attendaient le choc de pied ferme ; mais, tout à coup, avant qu'un seul coup de fusil fut tiré de part et d'autre , la gauche des Vendéens lâche pied et se sauve précipitamment jusques dans les marais de Bouin ; le centre et la droite en font autant et se dirigent sur Beauvoir.
Les républicains, après avoir fait une décharge générale sur les fuyards , se mirent à la poursuite de ceux qui rentraient dans Beauvoir ; mais comme les Vendéens connaissaient parfaitement toutes les issues de celle ville , tous les sentiers ou gués à travers les marais ,
et qu'ils avaient pris la précaution de détruire les ponts , ils opérèrent leur retraite sur Bouin, sans être inquiétés.
Le commandant Aubertin cherchait à deviner la cause de celte retraite inopinée qu'il ne pouvait pas attribuer entièrement à la belle contenance de sa troupe ; les Vendéens n'ayant pas rhabitude de se retirer ainsi , sans combattre, devant des adversaires inférieurs en nombre. Il apprit bientôt que la tête du détachement, de trois cents hommes , qu'il avait chargé de fouiller la lisière du Bois-de-Cené , ayant débouché par la hauteur, en face de la gauche de la ligne ennemie , les royalistes l'avaient pris pour une seconde colonne, et s'étaient décidés à la retraite , ne se jugeant pas assez forts pour résister à une double attaque. Ce calcul n'était pas trop mal fondé ; car, si le combat se fût engagé, il eût été terrible par l'emploi ordonné de la baïonnette , moyen avec lequel les paysans vendéens , d'ailleurs mal armés pour la plupart, étaient peu familiarisés; et il y a lieu de croire que l'avantage fût resté aux assaillans.
La colonne , victorieuse à peu de frais , prit poste à Beauvoir; et Aubertin , s'étant logé dans la maison que Charette venait de quitter, y trouva les traces récentes et les débris d'une débauche
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nocturne. Le chef royaliste, sans contredit un des plus capables et des plus audacieux, passait ordinairement une partie de la nuit à boire et à jouer avec les officiers de son état-major. Il allait prendre quelque repos ce matin même, lorsqu'on accourut le prévenir qu'un résonnement de caisse venait de se faire entendre au loin , et qu'il n'était pas douteux que les bleus (*) ne fussent en marche pour venir attaquer la ville. C'est d'après cet avis qu'il avait ordonné de réunir sur-le-champ toutes les troupes. Voici l'accident qui empêcha Charette d'être surpris et fait , peut-être, prisonnier. Avant que la colonne fût arrivée sur la hauteur de la route, d'où l'on descend ensuite dans Beauvoir, un jeune tambour, se trouvant fatigué de la marche, fit résonner maladroitement sa caisse en s'asseyant sur la terre , et ce bruit donna l'éveil aux avant-postes ennemis. Un si mince événement, fort indifférent en toute autre occasion, fit manquer le but de l'expédition, qui était de surprendre Charette et de forcer sa troupe à mettre bas les armes, ou à se noyer dans les marais qui environnent la ville. Tant il est vrai qu'à la guerre , il y a bien des choses
(*) On sait que les Vendéens nommaient ainsi les soldats de la république.
qu'on ne peut prévoir; que dans le calcul des chances , il en est beaucoup qui échappent à la pensée ; et qu'enfin le hasard seul décide souvent du succès.
Le séjour de la troupe d'Aubcrtin, à Beauvoir, ne fut que de quarante-huit heures.
Le général Haxo avait résolu de s'emparer de l'île de Bouin qui , par ses positions , sur les côtes du département de la Vendée, dont elle fait partie , offrait un refuge assez sûr aux royalistes.
Cette île , qui n'est séparée du continent que par un petit canal , guéable à marée basse , forme un triangle isocèle de quatre mille huit cents à cinq mille toises de hauteur, cii prenant pour base le côté qui regarde la baie de Bourgneuf. Les dispositions suivantes furent prises par Haxo pour l'attaque de ce point , alors très important, puisque Charette y avait trouvé un asile. Toutes les troupes , sous les ordres du général républicain, furent divisées en trois colonnes. La première, celle de droite, commandée par l'adjudant-général Viliemin, devait partir de Bourgneuf. Elle avait la mer à traverser dans un endroit qu'on appelle ie Pas d'Opton^ et ce passage devait s'effectuer en chaloupes ou bateaux, en présence des Vendéens; mais l'adjudant-général , ayant jugé qu'il y avait trop de dangers à courir, se retira de son chef, sans
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consulter son général, avec sa troupe, qui ne prit aucune espèce de part à l'expédition. La seconde colonne, aux ordres de l'adjudant -général Jordy, partit de Machecoul le 6 décembre , se dirigeant sur l'île, par la rive gauche de la petite rivière du Tenu, qui se jette dans la baie de Bourgneuf. Les troupes sous les ordres d'Aubertin , formaient la troisième colonne.
Cet officier supérieur, partant de Beauvoir, devait faire les plus grands efforts pour surmonter les obstacles qui lui étaient opposés. Déjà , il s'était occupé , les 4 et 5 décembre , de faire rassembler, dans la ville, tout ce que l'on pût trouver de bois propre à la construction d'un pont , ainsi que vingt voitures pour le transport de ces matériaux; et il avait prié le général Haxo de lui envoyer une compagnie de sapeurs de la Loire-Inférieure , commandée par l'officier de génie Fachot.
On a vu plus haut que Charette, en fuyant de Beauvoir, avait, dans sa retraite, détruit tous les ponts des canaux qui traversent la Charrau (*) , en en faisant retirer toutes les poutres et planches de son côté.
(*) Ces canaux ont neuf pieds de profondeur, et reçoivent, à la marée montante , l'eau de la mer, que l'on
Le 6 décembre, à la pointe du jour, la troisième colonne partit de Beauvoir, avec les vingt voitures chargées de matériaux, à sa suite. Les sapeurs parvinrent à rétablir, assez solidement, les ponts détruits , sous le feu d'une pièce de seize , montée sur affût marin , placée dans une batterie de côte , et que les Vendéens avaient tournée contre leurs adversaires. La troupe resta également exposée à ce feu, jusqu'à ce qu'il fût possible, par le rétablissement du pont, qui était à sa hauteur , de s'en emparer.
Après le rétablissement de sept à huit ponts, la colonne arriva à une demi-lieue de distance de l'île. Il se trouvait une ferme entre la troupe et la mer ; et , au pied d'un moulin à vent situé près de là , les Vendéens avaient élevé une espèce de redoute , avec deux embrasures garnies de canons qui commencèrent à tirer dès que les républicains furent en vue. Le retranchement paraissait gardé par un poste nombreux.
La nature du terrain, de chaque côté du chemin, s'opposait, invinciblement, à toute manœuvre propre à soustraire la troupe au feu
retient ou qu'on lâche à volonté , au moyen d'écluses , pour être distribuée dans les propriétés particulières. V. plus loin, page 80, l'explication du mot Charrau.
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très vif de rartillerie ennemie. Aussi , sans s'arrêter à riposter avec la seule pièce qu'il avait avec lui , Aubertin mena sa colonne , au pas de charge le plus accéléré, directement sur la redoute ; des soldats y entrent par les embrasures , pendant que d'autres forcent la gorge ; les Vendéens prennent la fuite , en abandonnant deux pièces de quatre , avec leurs caissons , et en laissant quelques morts et blessés sur le terrain.
La colonne de Jordy arriva, dans ce même temps , au point indiqué , et entra , peu de temps après, dans le bourg de Bouin, où elle s'empara de soixante-dix chevaux, après un léger engagement avec la troupe de Guériu, l'un des lieutenans de Charette.
Les deux colonnes républicaines marchaient ainsi sur une grande ligne courbe, en opposition l'une à l'autre; la colonne de l'adjudantgénéral Villemin, si elle eût effectué son passage , aurait parcouru l'espace de terrain de l'île entre la mer et la troupe de Jordy ; et cette dernière en eût été soutenue.
Dans la position critique où se trouvait alors Charette, il se présentait , pour lui , deux moyens de salut : le premier était de marcher franchement et vigoureusement sur la colonne d'Auberlin, afin d'opérer sa retraite, en s'ouvraut pas-
sage à travers ces troupes, sur l'île de Noirmoutier, qui n'est éloignée de celle de Bouin que d'une lieue et demie environ , et que l'on peut aborder par un canal , également guéable à marée basse ; le second , (en évitant la colonne de Jordy, ou , au besoin même , en cherchant à la culbuter), était de se jeter dans les marais pour gagner le Bois-de-Gené. Le chef des Vendéens prit ce dernier parti. Il abandonna ses chevaux, son artillerie, ses bagages et traversa les marais. Les habitans du pays, contractent riiabilude , dès l'enfance , de franchir les fossés et les fondrières des marais, à l'aide de grandes perches, qu'ils appellent drimpies. C'est de cette manière que les douze cents Vendéens , à peu près, qui composaient la troupe de Charette, trouvèrent le moyen d'échapper à une destruction totale. En supposant le passage de la colonne Villemin au Pas d'Opton^ on n'eût pas eu plus de moyen d'empêcher la retraite des royalistes , parce que , placée à la droite de la colonne Jordy, et, par conséquent, plus éloignée de l'ennemi, elle eût élé moins en mesure encore de s'opposer à son mouvement.
Il est certain que , si le général Haxo , d 'ailleurs plein d'expérience et d'habileté, avait pu prévoir la facilité de cette retraite par des marais que l'on avait jugés impénétrables, il n'eût
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pas manqué de placer , sur la lisière du Boisdc-Cené , situé en face , une force suffisante qui eût reçu les Vendéens et les eût exterminés (*).
Le chef de brigade Jordy eut ordre de rester dans l'île de Bouin, pour empêcher les royalistes d'y rentrer; et le commandant Aubertin , dont la colonne n'avait pas quitté la terre-ferme, après s'être emparé de la redoute du moulin , retourna à Beauvoir, où le général Haxo vint passer la revue des troupes.
Ce dernier raconta au commandant, qu'ayant
i^) Les ouvrages de MM. Bouvier- Desmortiers et Alphonse de Beaachamp , où les historiens des Victoires et Conquêtes, etc., ont pris leurs documens, donnent, sur cette expédition de l'île de Bouin , les détails les plus inexacts et les plus mensongers. Ils portent le total des troupes républicaines à six mille hommes, et font entrer en ligne la colonne qui, après avoir fait une démonstration de passage au Pas-d'Opton, retourna presque aussitôt à Bourgneuf , d'où elle était partie. Les colonnes de Jordy et d'Aubertin , toutes deux à peu près de la même force , ne présentaient pas ensemble plus de deux mille deux cents combattans. La brigade Haxo, tout entière, en y com[)renant les garnisons ou détachemens stationnaires , et les hommes aux hôpitaux, ne s'élevait pas à plus de cinq mille hommes. Avec des moyens aussi faibles, ce général, actif et expérimenté, obtint souvent de brillans avantages sur les troupes royalistes qui lui furent opposées.
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établi son quartier-général, pendant l'attaque de i'ile de Bouin , dans une maison du Bois-de- Cené, gardé seulement par un détachement, de quatre-vingts hommes d'un bataillon d'Ile-et- Viiaine , et douze cavaliers nantais ; lui et son état-major, avaient couru un assez grand danger. Ils étaient rassemblés dans la maison , et le détachement , posté aux environs , lorsqu'une sentinelle donna l'alarme en tirant son coup de fusil et criant : « Voilà les Vendéens 1 » A ce cri inattendu, le général et ses officiers sortirent à la hâte et virent une troupe de royalistes qui n'étaient pas moins surpris de rencontrer les républicains sur leur passage. La colonne ennemie s'arrêta et parut vouloir rétrograder. Haxo profita de cette hésitation pour monter à cheval , ainsi que l'état-major et les cavaliers nantais : le faible détachement d'infanterie était déjà sous les armes. Les Vendéens ne soupçonnaient pas que le général pût se trouver avec aussi peu de monde, surtout en l'entendant donner, à haute voix , l'ordre de faire avancer des bataillons dont il désignait les noms , et en voyant la contenance assurée du petit nombre de braves qu'ils avaient devant eux. Au bout de quelques instans ils s'aperçurent de la ruse ; mais, dans la crainte que la résistance de cette poignée d'hommes , ne donnât le temps, à quel-
que renfort, d'arriver, ils continuèrent leur marche à travers la forêt , et se bornèrent à emmener un caisson de cartouches, placé à quelques distance de la maison, et qu'on n'avait pas pensé à mettre en sûreté. Il y eut quelques coups de fusil échangés, sans perte notable de part et d'autre (*).
Charette , à la sortie des marais , mouillé et morfondu, avait changé ses habits contre ceux d'un meunier chez lequel il était entré. Il se trouvait à la tête de la colonne qui venait de passer devant le général Haxo.
L'événement qu'on vient de lire confirme ce qui a été dit plus haut, sur l'utilité de placer dans le Bois-de-Cené une force convenable pour arrêter la colonne vendéenne.
Haxo jugea, ainsi qu'Aubertin, que Charette s'était dirigé sur Machecoul , où l'on n'avait laissé qu'un détachement de cent hommes. Il
(*) Le général Haxo fut si satisfait de la bonne contenance des quatre-vingts volontaires d'Ille-et-Vilaine, qu'il sollicita du gouvernement leur formation en compagnie franche à cheval , sous les ordres de l'officier Sainte -Marie qui les commandait; tous étaient des jeunes gens de dix-huit à vingt-quatre ans. Cette compagnie , après s'être distinguée dans les deux campagnes suivantes, fut ensviite incorporée dans un régiment de chasseurs.
fut arrêté que la colonne de Beauvoir, à laquelle devait se joindre l'escorte du quartier-général, prendrait la même direction pour arriver avant le jour. Il y avait quatre lieues de distance à parcourir et tout le Bois-de-Cené à traverser; mais on avait aussi le temps plus que suffisant pour effectuer cette marche. (*)
Charette avait effectivement occupé Machecoul dans la soirée. La faiblesse du détachement qui gardait cette ville ne permit point à l'officier commandant d'opposer aucune résistance. Il se retira , sans être inquiété , sur le poste du Port- Saint -Père, que traverse le grand chemin de Machecoul à INantes.
Prévenu de la marche des républicains sur lui, Charette, à son tour, évacua Machecoul en toute hâte, et se jeta dans la forêt du même nom. Cette ville fut ainsi reprise pour la seconde fois, le 7 décembre, vingt -six jours avant que le général Carpentier vînt l'occuper de nouveau : fait auquel on a donné une trop
(*j Dans VHie halte que la colonne fit à la maison où s'était posté précédemment Haxo , Aubertin rédigea, par ordre et sous les yeux de ce général, le rapport de la prise de l'île de Bouin et de l'événement du passage de Charette dans le Bois-de-Cené. Les détails en étaient conformes au récit qu'on vient de lire.
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grande importance dans quelques relations de cette guerre (*).
Le 8 décembre, le commandant Aubertin quitta Machecoul avec la troupe sous ses ordres, et marcha sur Légé , bourg à quatre lieues de distance, où se trouvait un détachement de douze cents hommes, sur la sûreté duquel le général Haxo avait quelque inquiétude. En effet, ce poste venait d'être attaqué par les Vendéens, trois heures avant l'arrivée de la colonne républicaine.
Charette avait continué sa retraite de ce côté , en se promettant de prendre sa revanche des échecs précédens; mais la bonne contenance du détachement stationnai re, et la nouvelle de l'arrivée de la colonne venant par le chemin de Machecoul , le déterminèrent à diriger ses troupes , partie vers Aizenai et partie vers les Essarts. Aubertin retourna à Machecoul le lendemain.
(*) V. tome III des Victoires et Conquêtes, page 194 et suivantes.
Ce récit est fort exagéré et contient des faits inexacts. Charette n'avait pas le nombre d'hommes qu'on lui suppose, et le général Carpentier dut son succès au courage de quelques-unes de ses troupes , bien plus qu'à l'habileté prétendue de ses dispositions.
y 8 MÉMOIRES
Le général Haxo apprit, quelques jours après, que Bourgneuf était menacé par un parti de royalistes qui occupait la forêt de Prince. Il chargea Aubertin de renforcer ce poste, que les Vendéens renoncèrent à attaquer.
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