‹ MémoiresChapitre 44 sur 80 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

INouveau complot ëventé. — Joseph quitte la couronne de Kaples pour celle des Espagnes et des Indes.

Tout s'était enfin heureusement pacifié, et j 'étais à la veille de déposer les grands pouvoirs extraordinaires que me donnait la haute police, lorsque je reçus l'avis de quelques menées très dangereuses dans l'arrondissement d'Ariano. Tous les chefs rentrés vivaient tranquilles chez eux , sous la foi de l'amnistie. Je les traitais avec franchise et bienveillance; aussi avaient-ils une pleine confiance dans ma parole : le mouvement qui se préparait, ne pouvait donc venir d'eux. L'activité des conspirateurs, leurs relations, les localités où ils s'agitaient, me firent penser que leurs manœuvres coupables étaient dirigées par quelque nouveau chef influent dans la contrée ; je commençai mes recherches en conséquence.

Bientôt j'appris que Rafaël d'Ambrosio , qui, par suite du jugement d'un consistoire spécial, corrompu, dit -on, à prix d'argent, avait été

l82 MÉMOIRES

déporté à Mantoue , s'était échappé de cette forteresse et venait de rentrer chez lui. S'il y fût resté tranquille, je n'aurais vraisemblablement rien su de son évasion; mais ses manoeuvres, à une époque où j'étais maître de la province , me dévoilèrent de suite son retour; eltes ne tendaient à rien moins qu'à organiser une armée centrale , pour couper la communication de Naples avec la partie orientale du royaume: ce qui eût porté la famine et le désordre au sein de cette capitale populeuse.

Je fis appeler mon chef de comitive, je lui communiquai mes soupçons , et le chargeai de coopérer à une expédition qui eut lieu la même nuit. Une compagnie de voltigeurs de mon régiment, sous les ordres du lieutenant Balathico , se réunit à la comitive vers onze heures du soir, et à une heure du matin, don Rafaël d'Ambrosio était en leur pouvoir. Ce chef habile connaissait trop bien le sort qui l'attendait, pour ne pas chercher à s'échapper pendant une nuit longue : il le tenta pour son malheur , son escorte tira sur lui et le blessa si dangereusement qu'il était mort , avant son arrivée dans Avellino.

Cependant, à peine donRafael fut-il enlevé, que sa famille le fit savoir à l'avocat de cette ville, qui, lors de la première arrestation, avait été chargé ,

non de le défendre , puisqu'il avait été pris, les armes à la main , avec plusieurs de ses compagnons qui tous furent frappés de la peine capitale ; mais de l'arracher à cette peine par la corruption des juges. Cet avocat eut ordre de m'offrir une somme énorme (*), non pour obtenir la liberté de Rafaël , mais pour le traduire devant un tribunal pareil à celui qui l'avait déporté , et sans doute envers lequel il avait son ancien rôle à renouveler.

Ce fut , en effet , par cet homme de loi , qu'en me levant , j'appris dès le matin que le redoutable chef était en mon pouvoir ; après avoir adroitement cherché à pénétrer la conduite que j'allais tenir, cet avocat ne put obtenir de moi d'autre réponse, sinon que je ne prendrais aucune détermination sans avoir consulté le ministère ; mais que , si Rafaël devait être jugé , je préviendrais les membres de la commission contre toutes manœuvres séductrices. Alors il osa me proposer la somme et je le prîai de sortir à l'instant de mon logis et de n'y plus reparaître: ce qu'il fit aussitôt.

A l'arrivée du détachement d'expédition amenant le cadavre sur une charrette , je ne voulus

(*) Quatre-vingt mille ducats.

pas que cetévénenierit restât ignoré ; et, comme c'était un Jour de marché, je fis exposer sur une paillasse, et à découvert , le corps d'Anibrosio au milieu de la place , où ce marché se tenait.

Cet événement et quelques mesures opportunes de haute police anéantirent sur-le-champ les complots qui se tramaient, et la tranquillité de la province ne fut point troublée. S. M. , pour récompenser mon zèle et tenir de plus en plus sa parole de me faire du bien , me nomma l'un des maréchaux du Palais , donna de l'avancement aux officiers qui avaient pris Ambrosio , et bientôt après me fit commandeur de son ordre royal.

Toute la province jouissait enfin d'une paix profonde ; le commerce se rétablissait , et l'agriculture florissait partout. Mon régiment, recrutédeINapolitains(*) devenus aussibonssoldats

(*) Le Royal-Corse, après avoir été donné au roi de Naples par l'empereur, ne pouvant plus tirer de recrues de l'île où il avait été formé , fut compléié par des Napolitains. Le comte de Gages (*), en 1744? incorpora aussi des Napolitains dans les vieux régimens espagnols , et ils devinrent de bons soldats.

(') Histoire de la Campagne de 174' ) tom. 2 , pag. 74.

DU GÉNÉRAL IILGO. 1 85

que les Corses, comptait trois bataillons au complet, de plus (le sept cents hommes chacun, et plus de deux cents recrues au dépôt. Ces trois bataillons occupaient plusieurs provinces , et s'y faisaient remarquer autant par leur bonne conduite que par leur excellente tenue. Je n'avais donc plus qu'à jouir de mon ouvrage , lorsque le roi Joseph fut appelé par son frère à régner sur l'Espagne et sur les Indes.

Un mois ne s'était point écoulé depuis le jour où Joseph avait quitté Naples , laissant la reine Julie son épouse régente du royaume, lorsque je reçus, par un courrier extraordinaire, une lettre de ce prince. S. M. me proposait de venir la rejoindre , et me faisait connaître que, s'il convenait mieux à mes goûts de rester à ÎVaples, elle m'en laissait le maître, que j'y conserverais mes emplois dans la cour et dans l'armée , ainsi que son estime particulière, fondée sur le souvenir de tout ce que j'avais fait pour sa cause.

Quelque brillante que fût alors ma position, je n'oubliai point que je la lui devais; quelques espérances dont on daignât me flatter encore, quelques offres de fortune même que l'on me fît au moment de mon départ, je n'hésitai pas un instant à tout abandonner pour me rapprocher du prince auguste auquel je devais ma

carrière. Je quittai donc Avellino (*) pour me porter vers l'Espagne , par l'Italie et le midi de la France.

Mais, au moment de quitter Avellino, je vis couler tant de larmes , et de la part des habitans et de celle de mes braves Corses , que, sans le tendre sentiment de reconnaissance qui m'attachait au roi Joseph , pour qui seul j'avais quitté le service de ma patrie ; que , sans la crainte de passer pour un ingrat aux yeux de ce prince, je n'aurais point quitté mes chers compagnons d'armes. Je fus accompagné par une partie du régiment, et par tous les officiers sans exception^ jusqu'au delà de Monte-Forte, où , après les avoir tous embrassés , je ne les quittai point sans leur avoir témoigné les plus sincères regrets.

A Naples, le ministre Saliceti voulut me retenir, et me demanda ce qui pouvait me déterminer à quitter le service du royaume. « Est-ce de l'avancement que vous desirez? me dit-il; je me charge de vous en faire donner par le

(*) Ce chef-lieu de la principauté ultérieure a donné son nom à la plus belle espèce de noisettes , aux avellines (avellana major), qu'on cultive avec soin dans une grande partie de cette belle province , et qui font un de ses principaux revenus.

nouveau souverain. 2st-ce un domaioe? vous ne serez point oublié (*) ! Est-ce de la gloire? la guerre n'est pas finie. » Je n'écoutai pas sans défiance ces propositions étranges de la part d'un compatriote de Joseph, de la part d'un homme que je croyais autant son ami que son ministre dévoué. C'est qu'alors je ne connaissais pas encore la cour et toute la puissance qu'un seul mot y peut exercer (**).

(*) Joseph, avant de quitter Naples, gratifia les principaux officiers de sa maison d'une somme de ^o mille ducats. Le général Guye, depuis marquis deRio-Milano, m'ayant très positivement affirmé que j'étais compris svir l'état signé par le roi , je dus aller réclamer cette gratification au ministre des finances, M. le comte Rœderer; mais S. E. m'assura que le général Guye était dans l'erreur. Cependant tous mes camarades avaient tou<;hé cette gratification.

(**) La cour de Palerme, redoutant le génie et l'activité de Saliceti , qui déjouait les entreprises les mieux combinées , résolut de se défaire de ce ministre. Une mine ouverte dans une maison voisine de son hôtel fut conduite sous l'appartement qu'il occupait, quai de Chiaja; elle joua pendant la nuit, et faillit ensevelir la duchesse de Torelle , sa fille , au secours de laquelle il put lui-même accourir à temps.

On rapporta méchamment à Saliceti que le roi, en apprenant cet événement, le lui avait attribué comme un

l88 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL HUGO.

moyen de se rendre plus intéressant. Je douterai toujours que Joseph, homme d'un caractère doux, humain, bienfaisant, se soit permis un pareil propos (*). On m'a pourtant assuré qu'on l'avait fait savoir à son ministre, et que, depuis cette époque , celui-ci conserva une sorte d'animosité contre le prince qu'il en croyait l'auteur. Cela expliquerait les tentatives de Saliceti pour me retenir au service de Naples, lesquelles, ainsi que je l'ai dit , me parurent une nouvelle épreuve de mon dévouement envers Joseph.

(') Je sais que , dans plusieurs ouvrages , on s'est plu à représenter ce prince comme un homme inhabile et sans talens : c'était pour eux une recommandation envers l'esprit de parti. Je dirai, quand il en sera temps , ce que je pense sur Joseph ; mais je ne trahirai jamais la vérité. Si l'on eût toujours respecté les princes malheureux, certains écrivains n'auraient point à rougir aujourd'hui de leurs calomnies ou de leurs volontaires inexaotitudes.

FIN DU TEXTE DES MEMOIRES DU PREMIEn VOLUME.

Page 1