X. Les ters «nnoncét ne se trouTent pss dans le manuscrit
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£n ce temps, coururent à Paris certaines Propositions, imprimées nouvellement en petit folio, sans nom de lieu ni d'aucteur, sur un Avis d' Estât donné au Roy Tan i6o3, sur la réformation et reiglement de tous les estats de son Roiaume. Par cest advis, que Paucteur appelé un Mémoire succinct (qui contient toutesfois cinq mains de papier escrit à la main, que j^ai veu et eu), il promect de grandes choses pour la réformation du désordre qu'on void en toutes les parties de cest Estât, avec une manu-
10 tendon asseurée de TEstat et Religion contre toutes entreprises, tant domestiques qu'estrangères ; et au bout (qui est le principal et le meilleur, mais le plus malaisé), un fonds asseuré de finances, sans aucune charge et fouUe du peuple, pour rendre Sa Majesté le plus riche et plus grand monarque de la terre. Qui sont, à la vérité, de grandes et belles Propositions, qui ne peuvent estre que bien agréables à Sa Majesté, utiles à son Estât et au publiq, qui dès long-temps souspire après; mais desquelles les exécutions sont plus mal aisées que les Propositions, qui
20 sont belles, propres à exercer un bel esprit, et rien autre chose. Elles commencent par le verset i5* du chapitre 10^ de S. Paul aux Romains : « O que les pieds de ceux qui annoncent paix sont beaux I etc. »
Le vendredi 3o^ de ce mois, auquel il neigea tout le long du jour, fust tué, au moulin S.-Marceau, par le jeune Balagni, un baron de Dauphiné, qui, Tespée au poing toute nue, avoit attendu ledit Balagni bien deux heures durant, tant il avoit d'envie que l'autre le tuast : comme il fist, Testendant mort sur la neige. Et estoit
io fondée leur querelle siu: un néant.
Sur la fin de cest an i6o5, et pendant tout ce mois, plusieurs personnes à Paris furent volées en leurs maisons, en plain jour, par une espèce de larrons qu'on
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appelloit Barbets, lesquels trouvans moyen d'entrer aux maisons sous couleur d Waire qu^ils disoient avoir aux maistres d'icelles, après les avoir accostés sous prétexte de leur parler, leur demandoient de Targent avec le poingnard sous la gorge, et faloit qu'ils en baillassent. Entre ceux qui y furent volés, on compte pour les principaux le président Ripault, le trésorier de M. de Maienne, nommé Ribaud, lequel ils contraingnirent leur bailler deux cents escus en or; et un advocat, nommé Dehors,
10 auquel, après Tavoir lié, ils volèrent la valeur de deux mil escus, ainsi qu^on disoit. Chose estrange, de dire que dans une ville de Paris se commettent avec impunité des voleries et brigandages, tout ainsi que dans une plaine forest.
Le Duc et Sénat de Venise, sur la fin de ceste année, renouvela et fist de nouveaux décrets aux fins que les ecclésiastiques réguliers, monastères, hospitaux et lieux pieux ne peussent acquérir des immeubles sans licence du Sénat; lesquels il amplifia encores, faisant deffenses
20 aux séculiers mesmes et ecclésiastiques de ne tester d'un* meubles, ni faire fondations en faveur de lieux pieux, sans permission dudit Sénat : chose en laquelle la Sein* gneurie se disoit estre en possession dès long-temps, sans qu'aucun Pape la leur eust jamais débatue. Mais cestui-ci, la jugeant contraire à Timmunité et liberté ecclé« siastique, et lesdits décrets répugnans aux Conciles et Constitutions authorizées des Papes, leur conmianda de les casser et révoquer ; ensemble de remettre es mains de son Nonce, à Venise, un abbé et un chanoine de Vienne,
3o qu^au mesme temps ils avoient feit emprisonner pour quelques crimes, desquels le Sénat de Venise prétendoit avoir la connoissance : mais il ne peust obtenir de la Seingneurie ni la cassation des décrets ni Feslargisse-
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ment des prisonniers : ce qui fut cause de l^excoinihunication qui s'ensuivit Tan d'après, séminaires de nouveaux troubles et divisions en la Chrestianté.
On fist aussi, en ce temps, en France, un parti de la Justice en TÉdit de t^aulet,tout propre pour la ruiner et abolir : car la dispense des quarante jours que les officiers achètent, fera, comme dit quelcun, qu'ils se dispense-^ ront aisément de bien faire, et feront porter injustement au peuple le tribut annuel qu'elle leur couste, tout ainsi
10 qu'ils ont desjà fait et font encore tous les jours : et encores que la dispense die que c'est pour donner cœur aiîi officiers de bien servir, conservans par ce moyen leurs offices, si est-ce * comme dit quelcun * (qu'il y a apparance) qu'Us ne suivront jamais le sens de la lettre pour les garder plus longtemps; mais s'en serviront â la mesme intention des Partizans, c'est-à-dire pour faire leur prouflt. Et est à craindre que les gens de bien mesme ne soient contraints d'en user ainsi, pour l'incommodité que ceste rente et surcharge leur apportera.
20 II y a encore deux autres inconvéniens non petits qu'on cotte, qui proviendront de ceste dispense : c'est qu'elle rendra tous offices patrimoniaux aux officiers, et diminuera d'autant l'auaorité du Roy, les tirant du pouvoir de Sa Majesté. L'autre inconvénient sera un vrai establissement de iHgnorance et, par conséquent, de toute confusion : car il ne sera pas grand besoin aux pères de faire estudier leurs enfans (qui sans cela n'estudient desjâ guères), car ils ont comme en héritage, par ce bon règlement, ce que par la science ils doivent acquérir.
3o C*est une partie des raisons qui courent, et qu'on a fait entendre au Roy * mesmes * sur TestabUssement de ce nouvel Édit partizan.
Le bail des Aydes de Montauban régnoit aussi, en ce
aoo PIERRE DE L'ESTOILE Dec. i6o5
temps; auquel le seingneur de Juvigny, en son Discours d'Estat qu^il a escrit, remontre que le Roy fait perte, dans les dix ans, de six millions de livres, qui tournent au proufit (dit-il) de quelques particuliers qui devroient estre ses meilleurs serviteurs; et que d^ailleurs elle a assez obligé, pour les empescher de lui faire ce desservice. Ce qu'on croid bien estre vrai; mais on ne Tose dire, chacun craingnant de s^en trouver mal, comme a fait ce pauvre gentilhomme.
lo Le samedi dernier de ce mois et an i6o5, le Roy receust nouvelles de la mort du Duc de Saxe, aagé de trentecinq ans seulement, grand prince, bon, vaillant, pacifique, honoré de ses subjets, aimé et estimé du Roy. Il estoit protestant, mais homme de ,bien en sa Religion, et qui dès son jeune aage s'estoit donné ceste belle devise : Deduc me, Domine, in verbo tuo.
Peu auparavant, Sa Majesté avoit eu advi&de la mort de M. de Laval, tué en Hongrie : jeune seingneur fort accompli, riche de plus de cent mil livres de rente; et
30 de celle de son gouverneur de Gergeo, M. Du Faur, duquel M. de Rosni eut la despouille.
Plusieurs morts subites et estranges fermèrent, à Paris, Tan présent i6o5.
En cest an i6o5, le fléau de la contagion, qui dès longtemps affligeoit fort et battoit la Touraine, TAnjou, le Maine, le Poictou, le pays d^Aunis, la Xaintonge, et autres pays et provinces adjacentes, s'espandit tellement en la Guienne que la Cour de Parlement en quitta Bourdeaux pour aller à Agen.
3o Sur la fin de cest an, fust descouverte la tragœdie d'Angleterre, qui estoit une horrible conjuration contre TEstat du Roiaume et la vie et personne du Roy, lequel on devoit exterminer et faire sauter et brusler, avec tout
Dec. i6o5 MÉMOIRES-JOURNAUX aoi
son Conseil, dans son Conseil mesme, puis tuer tout le peuple jusques aux enfans du berceau, passant tout au fil de Fespée, sans distinction aucune de qualité, d'aage ni de sexe.
Nec enim admirationi sufficio (dit le Roy d'Angleterre en sa harangue) tam horridœ et formidabilis sœvitice, quœ ipsis in mentem venerat, quœ non modo mepetebat, non uxorem, non posteros, sed in ipsius reipublicœ jugulum ferebatur, non ullius misereri, non primœ aut »o ultimœ œtatis, nec conditionum nec sexuum discrimine scevire.
Ceste damnable menée et conjuration ne regardoit seulement TEstat d'Angleterre, mais celui de tous les princes voisins et potentats de la Chrestienté. La traînée en estoit longue, et la fuzée jettée embrasoit beaucoup de pays, mesme celui de la France, par l'artifice des Jésuistes, qui s'y trouvèrent bien avant meslés (comme ils sont tousjours en ces grandes bouleverses et renversemens d'Estats). Ce que le Roy sceut bien dire au Père
ao Cotton, quand il lui en parla : « Je ne veux croire cestuilà de vous autres, dit-il, ni toucher au Général de vostre Ordre, si ce n'est à Person, qui est à Romme près Sa Sainteté, lequel je sçai n'avoir ignoré ceste pernicieuse menée et dessein. »
De ceste tant miraculeuse délivrance, non seulement l'Angleterre, mais tous les Estats et Roiaumes vraiement chrestiens en rendirent grâces solennelles à Dieu, à la seule providence et miséricorde duquel (tant la partie des meschans estoit bien faite) on la pouvoitetdevoit référer,
3o selon la conclusion de la harangue du Roy d'Angleterre, qui finist par ces mots : Huic quidem orationi exitum cdium invenire non possum quam ut ex sacra
20S PIERRE DE L'ESTOILE Dec. i6o5
Scriptura exdamem : Misericordia Dei super omnia opéra ejus.
Ung fol de Béarnois couroit les rues de Paris, en ce temps, et par tous les endroits et quarrefours de la ville haranguoit le sot peuple contre les Huguenos et Hérétiques, pour la manutention de leur sainteFoi Catholique, Apostolique et Rommaine; lequel, tout fol qu'il estoit, on menassa de fouet et de prison pour le faire taire ; mais tout n'y servit de rien. Or le jugement de Dieu cepen-
10 dant sur ce pauvre fol est grand et remarquable, que Je mettrai ici pour l'avoir appris d'un homme de bien, craingnant Dieu et véritable, qui en sçavoit toute This^ toire, et me Ta asseurée pour vraie.
Cest homme (qui court encore aujourd'hui les rues plus que jamais) est natif de la ville de Pau en Béarn,ye père et de mère de la Religion, eslevé et nourri soingneusement par eux en icelle; de laquelle s'estant révolté, comme il fust entré un jour en dispute sur ce subjea avec sa mère, qui estoit extrêmement faschée de sa révolte,et à laquelle
20 il s'estoit de tous temps monstre mauvais fils, rebelle et désobéissant; lui, aiant usé de quelques menasses et propos injurieux, ceste femme, outrée de colère, lui donna sa malédiaion en ces mots : « Je prie Dieu, avant que mourir, que je te voie courir les rues. » Ainsi dit, ainsi fait; et est encore la mère vivante aujourd'hui, si elle n'est morte depuis bien peu de temps, et son fils courant tous les jours les rues de Paris.
Le 23 décembre de l'an présent i6o5, un s3mdicq de la ville de Noremberg, Flamand de nation, nommé Ni-
3o colas Gilger, homme de grande auctorité et sçavoir, pour un inceste commis avec la sœur de sa femme, fust exécuté à mort, audit Noremberg, dont on eust advis ici,
Dec. i6o5 MÉMOIRES*JOURNAUX 2o3
le dernier de Tan 1606. L'Histoire latine en raconte les particularités et forme du supplice en ces mots :
Habuit Norebergensis respublica,per annos xix, adyocatum quemdam sive syndicum, Nicolaum Gilger nomine, natione Belgam, instgnis staturœ, auctoritatis magnœ et profundœ eruditionis virum. Is, propter in" cestum, cum uxoris suce sorore commtssum , perjuria item et scelera flagitiaque alia quamplurima, 23 rfecemb. die, in sella nigro panno obducta sedens^ capite 10 mulctatus est; quinquaginta millium Jlorenorum peçw* nia post se relicta.
En cest an i6o5, il y eust à Paris une grande Assem* blée de Messieurs du Clergé, qui se tinst sous la permission de Sa Majesté, au couvent des Augustins, en laquelle se firent de belles propositions, peu ou point de résolution, de faste prou, de profit peu, de despense beaucoup. Le vin et la bonne chère qui y présidoient causèrent, entre les présidents et prélats de ladite Assemblée, de grands débats et altercations sur le fait de leurs préséances, 310 principalement entre Messieurs les Archevesques de Sens et de Lyon, l'un vieil et l'autre jeune, qui l'emporta toutefois par dessus le vieil. Et enfin la décision de ceste matière, comme des autres traictées en ceste Assemblée, se termina pour la pluspart en coups de poing qui tum* bèrent sur ceux mesmes qui n'en pouvoient mais. Un docte homme de nostre temps en composa les vers suivans, qui furent divulgués par tout :
De Conventu Prassidum, etc.
Année 1606
Janvier,
Le mécredi i8« janvier 1606, fust ordonné, par arrest de la Cour de Parlement, qu^on saisiroit le temporel des Communautés, et qu^on vendroit les biens meubles des particuliers, de ceux qui ne satisferoient à leur cotte des pauvres, que par ledit arrest on mettoit hors la ville pour la purger d^autant de fainéants et vagabonds. Ce qui fiist improuvé de beaucoup, et engendra du murmure entre
10 le peuple, qui disoit n'y avoir charité ni mérite à donner l'ausmonne par force; et que bannir et chasser de Paris les pauvres, comme faisoit ledit arrest, c*estoit chasser Dieu de la ville, et mettre autant de voleurs et désespérés à la campagne; et qu'il y avoit moien, sans les chasser, de les astraindre à travailler ici et leur faire gangner leur vie.
Le 25® de ce mois, jour de la Conversion S. Paul, s'esleva à Romme une si horrible et furieuse tempeste que de mémoire d'homme on n'en avoit point veu de sem-
10 blable : si que le Tibre creust en un instant et se desborda avec telle impétuosité qu'emportant et ravageant tout ce qu'il rencontra, fist tort à la ville de plus d'un million d'escus. Un historien de nostre temps l'a descritc sommairement de cette façon :
Rotnce, die Conversionis Pauli (dit-il), tanta tem^ pestas procellarum, imbrium et ventorum exstitit,
Jany. 1606 MÉMOIRES-JOURNAUX ao5
quantam hominum tnetnoria recordari non potuit. Au-^ dita enim sunt et tonitrua, et fulmen divi Pétri, templum concutiens, duo ingentia candelabra ab al tari disjecit, pensilibus hinc inde lychnis simul omnibus extinctis. Sed et Ara Cœli monasterio nempe fuimine tacta, tantus occupavit monachos omnes pavor ut extremum immineresibidiemputarent; idque eomagis quod quasi terrœ motu concussum monasterii funda^ mentum cernèrent. Crescentibus autem hac tempestate
10 et undique confluentibus in Tiberim aquis,fluvius iste in tantam excrevit altitudinem ut sese per vicos et plateas civitatis passim diffunderet, obvia quœque vel quinque miliarium tractu abriperet, et damnum urbi vixdecies centenis millibus aureis reparandum inferret: Magistratus igitur 5oo statim plus minus fossores constituit, quifodiendo inundationem ex urbe dériva^ rent. Pontifex vero, sequenti solis die, templum ut preces suas perageret ingressus, cum in vestibulo ejus ingentem pauperum multitudinem cerneret, atque inter
ao illos etiam mulierem, quœ, in ipso juxta consistorium atriOfJilium infantem enixa esset, eleemosinas quidem inter pauperes copiosas distribuit ; infantem vero illum cum matre sua in xenodochio honorifice sustentari et educari prœcepit, promulgato mox sequenti die edicto ut pistores pistos magna copia panes navigiis hinc inde traducerent, ne quos aquarum vis domo exirepro^ hiber et, famé périr e cogèrent ur.
Le pénultiesme et dernier de ce mois, furent exécutés
à mort, à Londres, en Angleterre, huict des principaux
3ode la conjuration; les noms desquels sont : Edouard
Digby, Robert Winter, Jean Graunt, et Thomas Bâtes;
ces quatre, le 3o^ du mois; et le lendemain, les quatre
206 PIERRE DE L ESTOILE Janv. 1606
suivons : Thomas Winter, Ambroise Roockvode, Robert Keest, et Guy Fawkes. Le genre de leur supplice est couché^ par leur histoire, en ces mots :
Tait supplicio affecti sunt (dit-il) ut equis primo ad supplicii locum, qui prioribus quatuor in cœmiterio ad D. Paulum, reliquis vero in Parlamenti vestibulo paratus erat, protraherentur ; patibulo postmodum alligati, mqxque, antequam suffocarentur, inde liberati, mensœ imponerentur, ubi viventibus adhuc virilia loprimutn amputata et igné cremata, postmodum corda pectoribus eruta, intestinaque omnia in ignem conjecta sunt. Hoc facto, capita cervicibus amputata, et hastis affixa; corpora vero in quatuor partes dissecta sunt, capitibus quidem in pontem dîspositis, partibus vero reliquis ad portas varie ajtxis et alligatis. Cœterum omnes, cum protestatione se in FideCatholica Romana constanter perseveraturos, mortem, cum non ligati essent manibus, magno animi robore perpessi sunt.
Sur la fin de ce mois, on eust ici advis d^un monstre,
20 né en Allemagne, duquel un historien latin parle en ces
mots : Sub initium anni hujus (dit-il), tertio nempe
januarii die 1606, monstrum Argentines, maire Anna,
pâtre vero Stephano Schwart^io Arculario, natum est,
quod, cum ad dimidium horce viveret, ab obstetrice bap^
ti^atum, et Anna Maria vocatumest. Habebat id caput
quidem satis crassum, ut ex duobus concretum dixisses,
oculosque duos et os unicum, verum aures quatuor;
corpus ad umbilicum usque unum erat, indegeminum
apparebat ; brachia et manus habebat quatuor, toti^-
3o demque crura et pedes. In sectione, cor unicum tantum,
et pulmo unus, sed hepar geminum, geminusque ven-^
triculus, et quatuor renés reperti sunt, splenis ne ves^
Janv. 1606 MÉMOIREWOURNAUX 207
tigio quidem apparente. Quod monstrum quid poriendat hisce prœsertim periculosis et turbulentis temporibus vel conjectura assequi difficile non est, ut peculiarem admonitionem addere non sit opus.
En ce temps le Roy d'Espagne envoya deux ambassadeurs en Angleterre, par devers le Roy, pour se conjouir avec lui de Theureuse délivrance que Dieu lui avoit donnée par la descouverte de ceste mauditte conjuration contre Sa Majesté et son Estât. Le sommaire de leur lé- 10 gation est couché, en ces mots, par Thistorien latin :
Sub initium januarii, Hispaniarum JRex duos ad Regem Angliœ legatos ablegans, generosos aliquot equos ei donari, signijicarique jubet magna sese affeC' tum lœtitia ut audivisset tantam et tant nefariam con-jurationem in Anglia détectant, tamque ingenti peri^ culo Regem {divina Providentia rem ita modérante) liberatum esse. Petit igitur ne suspectum sese habere ullo modo Rex velit : alienum enim animum suum, ut a proditione in Gallia nuper détecta, sic ab hac etiam 20 et similibus machinationibus nef ariis, fuisse semper et inposterum etiam futurum.
Cela veult dire en espagnol : « Nous l'avons belle « faillie, et vous l'avez cschappé belle, puisque vous « estes encores en vie. Le Roi nostre maistre vous la « souhaite bonne et courte. »
La constitution de ceste saison vaine, maussade et humide, ne se passant jour ni nuîct qui ne pleust, causa de grandes maladies en France, avec morts estranges et subites : mesmement à Paris, où, de ma connoissance, 3o entr^autres, moururent M. Regnault, Conseiller en la Cour des Aydes, si subitement quMl n'eust loisir d'y
2o8 PIERRE DE L'ESTOILE Janv. 1606
penser. Il estoit nouveau marié pour la seconde fois-, ayant eu en cinq mois deux femmes, et sa femme en cinq semaines deux maris; M. de Lavemau, et Madamoiselle Du Faur, en la fleur de son aage-, avec beaucoup d'autres. Force meurtres, assassinats, voleries, excès, paillardises, et toutes sortes de vices et impiétés, régnèrent en ceste saison extraordinairement. Insolences de laquais à Paris jusques aux meurtres, dont il y en eust de pendus; faux monnoyeurs pris et descouverts;
10 deux assassins qui avoient voulu assassiner le baron d'Aubeterre en sa maison, roués tous vifs en Grève; ung soldat des Gardes pendu pour avoir tué son hoste, afin de lui voler dix francs qu'il avoit ; ung marchant venant à la Foire, tué d'un coup de Cousteau qu'on lui laissa dans la gorge, trouvé en cest estât le long des trenchées des fauxbourgs Saint-Germain : sans dix-neuf autres qu'on trouve avoir esté tués et assassinés, en ce seul mois, par les rues de Paris, dont on n'a pu descouvrir encore les meurtriers. Pauvre commencement
20 d'année, nous menassant de pire fin, par la constitution du temps, si piteuse qu'elle semble pleurer nos pecchés, au défaut de la crainte de Dieu, qui ne se trouve plus aujourd'hui entre les hommes.
Febvrier.
Le samedi 4® febvrier, fust mis en terre, à Paris, M^ René Choppin, Advocat en la Cour, grand jurisconsulte, qui par ses doctes escrits entretenoit envers les estrangers la réputation du Parlement. Il mourust d'une gangrène à la vessie.
3o Le vendredi io« de ce mois, la Roine accoucha d'une fille, en ceste ville de Paris : ce qu'on n'avoit veu, il y
Fév. 1606 MÉMOIRES-JOURNAUX 209
avoitfort long-temps. La science des astrologues éludée, qui lui avoîent prédit qu'elle auroit un fils, et qu'elle en courroit danger de sa vie; la querelle aussi de deux gentilshommes appointés par là, qui estoient sur le point de se battre pour la lieutenance du duc d'Orléans, dont le Roy les baffoua tous deux plaisamment, et s'en mocqua ; estant Sa Majesté, d'autre costé, empeschée à réconforter la Roine, qui ne pouvoit se contenter d'avoir une fille, lui remonstrant que Dieu leur avoit donné des 10 moiens honnestement pour la pourvoir, et que beaucoup d'autres demeureroient, si la leur demeuroit, et que si sa mère n'eust fait des filles, elle n'eust jamais esté Roine de France.
Le samedi 26^ de ce mois, fust rompu sur la roue, en la place de Grève, à Paris, un gentilhomme voleur; lequel estant sur l'eschaffaut jetta du haut en bas un cordelier qui leconfessoit; puis, se ruant sur le bourreau, peu s'en fallust qu'il ne l'estranglast avec ses dents, mais enfin, ayant esté arresté, fust roué tout vif. 20 Le lendemain, dans l'église S. -Marri, à Paris, pendant qu'on faisoit le prosne, un chien enragé mordist un homme : ce qui fit fuir tout le peuple, de façon qu'il y avoit presse à se sauver et sortir de l'église.
Sur la fin ce ce mois, se voioit à Paris ung livre d'ung jésuiste, nommé Marriana, lequel se vendoit publiquement, encores qu'en termes exprès il approuvast l'assassinat du feu Roy, et en louast le meurtrier. Il étoit imprimé in-S*', assez grosset, portant ce tiltre : Joannis Marrianœ Hispant, e Societate Jesu, de Rege et Régis 3o Instituiione libri ni, ad Philippum III, Hispaniœ regem Catholicum, anno i6o5; cum pvivilegio Sac. Cœs. Majes., etpermissu Superiorum. MoouNTiiE.
Au chapitre vi de son premier livre : An tyrannâm ?. DE l'ÏItoilb. — vin. 14
210 PIERRE DE L'ESTOILE Fëy. 1606
opprimere fas sit^ voici ce qu*il dit du feu Roy, et de
frère Clément qui le tua :
Henricus, eo nomine terttus, Galliœ rex, jacet manu monachi peremptus^ medicato cultro in viscera adacto : fœdum spectaculum in paucis memorabile, sed quo principes docentur impies ausus haud impune cadere; et paulo post résidente multitudinis impetu, atque Henrico ad quartum ab urbe lapidem castra habente, non sine spe ejus urbis vindicandœ^ res propemodum
10 déplorât as, unius juvenis audacia, ad tempus brève
. certe recreavit. Et paulo post, cœso Rege, ingens sibi nomenfecit, ccede cœdes expiata, ac manibus Guisii dU' cis, perfide perempti, regio sanguine est parentatum. Sic Clemens ille periit, viginti quatuor annos natus, simplici juvenis ingenio, neque robusto corpore, sed major vis vires et animum confirmabat. Rex, nocte proxima^ in magna spe salutis^ eoque nullis sacris pro" curatus, secunda hora post mediam noctem, in illa Davidis verba : « Ecce enim in iniquitatibus conceptus
20 sum, et in peccatis concepit me mater mea », extremum spiritum edidit. Félix futurus si cumprimis ultima contexisset talemque se principem prœstitissei qualis sub Carolofratre rege fuisse credebatur adversus perduelliones, copiarum bellique dux, qui illi gradus ad regnum Poloniœfuit, procerum ejus gentis suffragio! Sed cesserunt prima postremis, bonaque juventœ œtas major fiagttto obliteravit. Defuncto fratre, revocatus inpatriam, rexque Galliœ renunciatus, omnia in ludi* brium vertit, ut non alia causa videatur ad rerum
^Qfastigium sublatus nisi ut graviori casu prœcipitaret. Sicfortuna, seu vis major, ludit in rébus humanis.
Le Cordelier portugais fust un des premiers qui sonna
Fér. 1606 MÉMOIRES-JOURNAUX 211
Talanne contre ce livre, déclania publiquement et prescha contre :, /nesmes le premier advis qu'en eust Sa Majesté vinst de lui, tellement qu'on en fist comme une forme de recherche, laquelle on laissa i la fin là, voiant qu'elle ne servoit qu'à le faire chercher davantage, conune il avient ordinairement, quand on y rient à tard et que chacun en est fourni. J'ouïs dire, un jour, au Portugais (estant à la boutique de A. Pefier, qui m'en vendist un), que s'il en eust trouvé, qu'il Teust jette dans le 10 feu, comme un livre de Calvin, et qu'il ne valoit pas^^' mieux.
Mars.
Le vendredi 3^ de Ce mois de mars, fust mis en terre, dans l'église S.-Benoist, à Paris, M. Minos^ aagé de soixante-dix ans, homme regrettable tant pour la probité que pour la doctrine.
Le jeudi g* de ce mois, M. de Rosni fist le serment de duc et pair de France, à la Cour, ou il vinst mieux accompagné que le Roy, et fust sa venue funeste à beaucoup, 20 car il y fast combattu comme en bataille rengée entre les clercs et les laquais, dans la cour et salle du Palais, avec telle impudence, volerie, meurtre et désordre, qu'on n'a jamais ouï parler d^une si estrange et vilaine confusion. Ledit sieur de Rosni traicta Sa Majesté à l'Arsenal, et lui donna magnifiquement à disner, où ne fust espargnée la musique des canons.
Le dimanche 12«, le baron de Nantouillet fust tué en duel par le comte de Saux,
Ce jour, arriva Monsieur le Dauphin à Paris, qui fust 3o recommandé par le Roy son père^ ce mesme jour, à Messieurs de la Cour^ pour en avoir soing pendant son absence.
ai2 PIERRE DE L'ESTOILE Mars 1606
Le mardi 14*, Messieurs de la Cour allèrent en corps saluer Sa Majesté, qui estoit aux Thuilleries, et prendre congé de lui. Il leur recommanda derechef la personne de Monsieur le Dauphin, et leur dit qu'il s'en alloit, avec les bras ouverts, à Sedan, pour recevoir M. de Bouillon s*il vouloit, sinon qu'il lui apprendroit son devoir.
Le mécredi 1 5*, qui fust le jour que le Roy sortist de Paris pour aller assiéger Sedan, ainsi qu'on disoit, fust semé le suivant quatrain sur ceste entreprise, extraia 10 des Centuries de Nostradamus, dans lesquelles les curieux de nostre temps trouvent aujourd'hui tout ce qui se fait et bastist au monde de nouveau :
Lorsqi/un Siron » gourmandera la France, Du vent du sud Vimpétueux effort Battra La Tour ^ pour Voster de la danse.
Garde le heurt, le diable n'est pas mort.
Le 28* de ce mois, et aux Anglois, qui ne tiennent la Réformation des dix jours, le 7* avril, fust exécuté à mort, à Londres, en Angleterre, le père Henri Garnet, provina^ cial des Jésuistes en Angleterre, comme un des principaux fauteurs et complices de la conjuration, laquelle, comme bon Catholique et Jésuiste, il ne voulut jamais advouer et confesser. Et lui aiant esté demandé si le Pape de facto déposoit le Roy Jacques, quel parti il croiroit que les subjets deussent tenir, celui du Roy ou celui du Pape? ne respondit rien du tout. Son procès a esté imprimé, et se void partout.
Le samedi, dimanche et lundi du présent mois, veille
I. On lit en marge : Rosni (anagramme de Siron). 3o a. En marge : On dit que la maison de La Tour Tient de Robert le Diable.
Mars 1606 MÉMOIRES-JOURNAUX 11 3
de Pasques, le jour et le lendemain, s'eslevèrent des vents si grands et impétueux que plusieurs personnes à Paris furent blessées et tuées de la cheute des cheminées et pignons de plusieurs maisons. Le haut de la croix des Carmes et de la petite église Nostre-Dame en furent abatus, les gros arbres desracinés, mesme ceux du clos des Chartreux, que je vis. Aux champs, le ravage y fut encores plus grand, car il ruina plusieurs maisons, et y accabla dedans hommes, femmes et enfans : laquelle
10 foudre ettempeste fut universelle par toute la France. A Dieppe, le propre jour de Pasques, le temple de ceux de la Religion en fut renversé, et y eust trente-cinq ♦ personnes de tuées. Une nouvelle estoile, venant là-dessus à paroistre, donna nouvelles terreurs au peuple, et matières de nouveaux discours aux curieux sur Testât des affaires qui se remuoient, où toutesfois ils n'entendoient rien du tout.
En ce mois, moururent, à Paris, de ma connoissance, le conseiller de la Cour Dolu, en la fleur de son aage;
2o M. Honoré, aagé de près de quatre-vingts ans; et Madamoiselle de Seselles, d'une mort soudaine, le dernier de ce mois.
A Posnanie, ville de Polongne, à Tinstigation des Jésuistes, le temple où s^assembloient les Luthériens pour Texercice de leur Religion fut entièrement bruslé et réduit en cendres par les disciples desdits Jésuistes, qui y mirent le feu : ce qui cuida causer un grand trouble par toute la Polongne, duquel les Jésuistes rejettoient la faute sur la témérité et zèle de leurs escoliers à la Religion
3o Cath., Apost. et Rom.; joingnant à ceste froide excuse une Requeste, digne de leur impudence, qui portoit que doresnavant il fût deffendu aux Protestans de plus s'assembler ni réédifier ledit temple, de peur de plus grand
ai4 PIERRE DE L'ESTOILE Mars 1606
inconvénient, n^estant en leur puissance de garder leurs escoliers d'y remettre le feu, voire faire pis qu'ils n'avoient encores fait. Cela advinst, en ce mois de mars, environ les i5^ et 16^, dont les avis en vinrent à la fin du mois, et un, entre autres, du dernier, porté par une lettre que j'ai veue et leue.
Avril.
Le mardi 4^ avril, furent apportées les nouvelles, à
Paris, de la réduction de la ville de Sedan et accord du
10 duc de Bouillon, et en escrivit Sa Majesté la lettre suivante
à Madame la princesse d'Orange estant pour lors à
Paris; laquelle fust incontinent divulguée partout :
« Ma cousine, je diray, comme fit César : Veni^ vidi^ vici; ou, comme la chanson. Trois jours durèrent mes amours. Et se finirent en trois jours, tant j'estois amoureux de Sedan. Cependant vous pouvez maintenant dire si je suis véritable ou non, ou si je sçavois mieux Testât de ceste place que ceux qui me vouloient faire croire que je ne la prendrois de trois ans. M. de Bouillon a promis *o de me bien et fidèlement servir, et moi, d'oublier tout le passé. Cela fait, j'espère vous voir bien-tost. Dieu aidant : car, aussitost que j'aurai esté dans la place, et que j'aurai pourveu à ce qui y est nécessaire pour mon service, je prens jà mon retour vers Paris. Bonjour, ma cousine. Arsens, qui vous rendra ceste-ci, vous dira de mes nouvelles.
« Signé Henry.
« Ce 2 avril, à Donchéri. »
Lemécredi 5% fusttué, à Paris, un gentilhomme, favorit 3odela Roine Marguerite, par un autre jeune gentilhomme,
Avril 1606 MÉMOIRES-JOURNAUX ai 5
aagédedix'-huit ans seulement, qui le tun d*un coup de pistolet, tout joingnant la Roine. Le meurtri se nommoit S.-Juiien, lequel ladite Roine aimoit passionnément et, pour ce, jura de ne boire ne manger qu'elle n'en eust veu &ire la justice : comme aussi dès le lendemain il eust la tête trenchée devant son logis, qui estoit Thostel de Sens, où elle assista; et dès la nuit mesme, toute effraiée, en deslogea, et le quitta avec protestation de jamais n'y rentrer. Le criminel marcha gaiement au supplice et
10 Tendura constamment, disant tout haut qu'il ne se sou-* cioit de mourir, puisque son ennemi eatoit mort, et qu'il estoit venu à bout de son dessein. On lui trouva trois chiffres sur lui, l'un pour la Vie, Pautre pour l'Amour, et l'autre pour l'Argent, qui sont trois déités fort révérées de nos courtizans d'aujourd'hui.
Ce jour, fust décapité, aux Halles, un gentilhomme faux monnoyeur.
Le jeudi 6% fiist chanté à N.-Dame le Te Deum de la paix de Sedan, auquel Messieurs de la Cour assistèrent
20 en robbes noires.
Le lundi 17^ du présent mois d'avril, fust publiée et afficchéeàRomme la Bulle contenant la déclaration de la nullité des décrets de Messieurs les Vénitiens, et qu'on ne seroit tenu à l'observation d'iceux : ce faisant, que le Doge et Sénat, dans les vingt-quatre jours, eussent à les révoquer et casser, et faire publier le contraire de ce qu'ils ont ci-devant fait par tout leur domaine temporel, lesdits vingt*quatre jours par trois termes accoustumés aux lettres monitoires, huict jours pour chacun terme; lesquels expirés, à faute d'avoir obéi et révoqué lesdits décrets, le Pape déclare que ledit Doge et Sénat
3o sont déclarés, à causedece, excommuniés; et que s'ils per* sistent en leur obstination trois jours après les vingt-
ai6 PIERRE DE L'ESTOILE Arril 1606
quatre jours, que la ville de Venise en particulier, et, en général, tout leur Estât et domaine temporel, sont interdits; avec défenses de célébrer Toffice divin, ni messes solennelles ou privées, sinon aux cas réservés par le Droit; et lors les portes desdites églises seront fermées, les cloches ne sonneront point, et les excommuniés exclus, avec les autres censures ordinaires en tel cas, que le Pape déclare avoir bien et duement délibérées et réso-* lues avec le conseil et consentement de Messieurs les
10 Cardinaux.
Le jeudi 20^ de ce mois, le seingneur de Lafin estant à Paris, venant de solliciter la liberté du sieur de Pluviers son fils, prisonnier à la Conciergerie, comme il passoit au bout du pont Nostre-Dame, fut en plein jour chargé, et, lui estant à cheval, porté par terre, couvert de feu et de sang par douze ou quinze hommes incongneus, bien montés et armés; lesquels lui ayans tiré dix ou douze coups de pistolet, blessé et tué, quelques-uns, sans difficulté ou empeschement quelconque, sortirent de la ville,
ao qu'ils traversèrent tous en gros au grand galop, l'espée nue en une main, avec la bride et le pistolet en Tautre, aiant ceux qu'ils avoient tirés à Tarson de la selle, sans qu'ils fussent suivis ni poursuivis de vingt-quatre heures après. Occasion que tel crime est demouré impuni, et les aucteurs et complices incogneus, sinon par conjectures.
Le vendredi 28^ de ce mois, le Roi, revenant de son voyage de Sedan, rentra à Paris par la porte St- Antoine, accompagné de plusieurs princes et seingneurs, et entre autres, de M. le mareschal de Bouillon, qui estoit vestu
3o tout simplement d'un habillement tanné, monté sur un simple cheval sans aucune parade, et portoit un visage fort triste. A l'arrivée de Sa Majesté, furent tirées de l'Arsenal force canonnades : et estoit près de lui M. de Rosni,
AvrU 1606 MÉMOIRES-JOURNAUX' 217
qui Tentretenoit et lui monstroit les belles dames; et entre les autres^ lui monstra la comtesse Dauvergne à une des fenestres des tours de la Bastille, laquelle Sa Majesté salua fort courtoisement, comme il fîst aussi la comtesse de Moret, en la rue St -Antoine, et plusieurs autres belles dames.
Les Jésuistes, après avoir gratifié Sa Majesté de Theureux succès que Dieu lui avoit donné de son entreprise de Sedan, lui présentèrent, en ce temps, une requeste
10 tendante à ce qu*ils peussent, sous son auctorité, avoir un collège audit Sedan. A quoi le Roi fist response qu'il en faloit parler à M. de Bouillon pour en avoir son consentement; et quand ils l'auroient, que pour son regard il ne Tempescheroit point, et ainsi demeura la requeste pendue au croc.
Sur la fin de ce mois, en un bourg de Woitlande, nommé la Fontaine Elie, fust perpétré un acte barbare, prodigieux et diabolique (duquel un Danois, mien ami, me donna avis par une sienne lettre) ; et a depuis esté
20 rédigé par escrit et imprimé par un historien de nostre temps, M. G. C'estoit le fermier d*une noble et riche maison, nommé Jean Eisenbisse, homme aisé, aagé de quarante-deux ans, lequel, sans autre cause apparante, comme il confessa depuis (possédé du diable, comme il est à présupposer) , massacra premièrement sa femme grosse et preste d'accouccher, aagée d'environ trentetrois ans; puis tua inhumainement six enfans qu'il en avoit, et finalement sa chambrière. Ayant fait toute ceste exécution en moins d'une heure, fust appréhendé et,
3o combien qu'il confessast le fait, géhenne et torturé, pour déclarer ce qui Tavoit peu mouvoir à commettre un acte tant cruel et barbare, ne dit autre chose, sinon que sa femme et ses enfants le vouloient maistriser. A quoi il
•2i8 PIERRE DE L'ESTOILE Avril 1606
n'y avoit apparanee quelconque, pource que ses enfants estoient tous petits : et quant à la femme, estoit fort honneste et merveilleusement douce, au rapport de tous se^ voisins; dont on ne peult penser, sinon que le Diable, s'estant emparé de cest homme, avoit exécuté par hii ceste horrible tragœdie. Le supplice qu'on lui donna, le mois d'après, est remarquable, couché en ces mots par rhistorien :
Principio, catenis ferreis in curru constrictus, ad 10 pagum ubi habit avérât revectus est; eo ubi perventum, inpellem bubulam dispositus, et propriis suis bobus ad loca singula facinoris hujus conscia traductus est, ubi cum pro numéro interfectorumforcipe ignita novies apprehensus et manu utraque truncatus esset, crus utrumque rota collisum est, corpore in quatuor partes dissecto et ad viaspublicas varie distributo, intestinis porro igné crematis; capite vero rotœ, quce loco illo ubi uxorem vita privaverat elevata est, imposito^ et manibus ad rotœ modiolum clavisferreis affixis. Pridie 2oejus diei quo executio judicii hujus facta, domus quam inhabit avérât, cum universa ejus supellectile, igné accensa et in planitiem versa fuerat, columna lapidea, quce diabolici hujus et prope inauditi facinoris, suppliciique de parricida hoc sumpti, narrationem prœtereuntibus posteris exhiber et ^ in locum ejus erecta et constituta.
May.
Le samedi 6^ may, un procureur, nommé Pommereuil, aagé d'environ cinquante ans, demeurant en la rue de la 3o Parcheminerie, tumba tout mort devant le logis de M. le président De Thou.
Mai 1606 MÉMOIRES-JOURNAUX 219
Deux gentilshommes se battirent, ce mesme jour, en duel, au Pré-aux-Qercs , et se blessèrent grievfment, sur une querelle de verre, à sça voir pour le miroir d'une damoiselle.
Le lundi 8% fust mis en terre, à Paris, le plus ancien commissaire de la ville, nommé Baccot, aagé de quatre* vingt-seize ans. Quelque temps auparavant, estoit mort à Paris un procureur, nommé Du Pont, qui, au dire d^un chacun, avoit cent quatre ans : si que ces deux lofoumissoient de deux cens ans.
Le mécredi 10®, mourust, à Paris, dans le Cloistre Nostre-Dame, M. Gocley, Conseiller d'Eglise de la Grand Chambre, aagé de soixante-huit ans, homme regrettable tant pour la preudhommie que pour la doctrine.
Ce jour, la femme d'un boulanger, se voiant surprise en adultère, se précipita du hault d'une fenestre en bas, et se tua.
Un gentilhomme sans jambes, comme sans Dieu, eust, ce jour, la teste trenchée, en Grève, où il ne voulut ne 20 prestre, ne ministre, ni mesmes invoquer Dieu une fois seulement, comme vray athéiste qu'il estoit.
Le jeudi 1 1® de ce mois, le fils de la Martinière, Maistre des Comptes, poingnarda, à Paris, de quinze coups, sa propre sœur, femme du Chevalier du Guet, grosse de jsix mois, l'estant allée voir le matin pour lui donner (ainsi qu'il disoit) le bonjour; et Taiant trouvée comme elle achevoit d'habiller, la salua de quinze coups de poingnard. Histoire prodigieuse, mais plaine d'un merveil-^ leux jugement de Dieu, et sur le père, et sur le fils, et sur 3o la sœur, et sur toute ceste maison, l'ignominie de laquelle ne se peult couvrir que par le silence.
La nuict de ce mesme jour, une femme, à Paris^ se précipita dans un puis, et se noia.
320 PIERRE DE L'ESTOILE Mai 1606
La nuict d'entre le i2«et i3«, un meschant garnement tua ung bon père de famille, à Paris, et puis emmena sa femme avec lui, de son consentement, sans qu'on en ait peu encore avoir nouvelles.
Le 1 3* dudit mois, dès le matin, se trouva mort, à Paris, un advocat nonmié Cornu, qu'on avoit tué, et le corps duquel fut porté au Chastelet. On disoit que c*estoit pour l'amour de quelque femme. Qiose assez commune à Paris, et où Dieu mect ordinairement la mairt, 10 au défault des hommes.
Ce mesme jour, un jeune enfant fiist tué d*un pot d'œillets, qui lui fust jette sur la teste.
Un gentilhomme, ce mesme jour, fust assassiné de seize coups d'espée, près la maison de M. le Chancelier.
Ce mesme jour, fut roué tout vif, en la place de Grève à Paris, un garannier, qui avoit assommé un gentilhomme dans sa garanne, et lequel faisoit mestier d'accommoder de cette façon ceux qu'il pouvoit attrapper.
Le jeudi i8« de ce mois. Le Comte, fils de la Marti- 20 nière, pour le meurtre inhumain commis en la personne de sa sœur, après avoir eu le poing couppé, fut conduit en la place de Grève et mis sur la roue, où, après avoir enduré vif le premier coup de barre , fust estranglé : monstrant au supplice une grande constance et repentance de son énorme et détestable pecché.
Le Roy fust fort importuné pour donner la grâce à cest homme : ce qu'il ne voulust jamais faire, faisant en cela office de bon roy et grand justicier, en ostant le meschant, afin que, selon le dire du Sage, son thrône peust Socstre affermi par justice. A M. le Grand, qui Ten importunoit, il lui dit qu'après qu'on lui auroit rompu les os des bras et des jambes, il lui en donnoit les cendres; et à un autre seingneur, que s'il eust esté père de ce mi-
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sérable, il n'en eust voulu faire la requeste. Il fist encore à un autre une plaisante response, mais chrestienne et remarquable : « Ventre S. Gris! (lui dit-il, se prenant à gratter sa teste), j'ay assez de pecchés sur ma teste, sans y mettre encores cestui-là. »
Le vendredi 19*, fiit enterré, à Paris, au cimetière de ceux de la Religion, G. Auvrai, libraire.
Le samedi 2«, furent mis horsjde Paris tous les Irlandois, qui estoient en grand nombre, gens experts en Fart iode gueuserie, et excellans en ceste science par dessus tous ceux de ceste profession, qui est de ne rien faire et de vivre aux despens du peuple et aux enseingnes du bon homme Peto d'Orléans : au reste, habiles de la main et à faire des enfans, de la maingnée desquels Paris est tout peuplé.
On les chargea dans des basteaux conduits par des archers, pour les renvoier par delà la mer d'où ils estoient venus. Belle décharge pour la ville de Paris, dès longtemps attendue, mais différée à l'extrémité, comme sont ao ordinairement ici les bonnes reigles et polices concernantes le bien et le salut du peuple.
Le lundi 29*, fust pendu, à Paris, au bout du pont Saint-Michel, un adultère qui entreienoît la femme d'un fourreur, et lui avoit vendu sa fille : laquelle, estant preste d'estre conduite au supplice, dit qu'elle estoit grosse, et fiist ramenée, à la prière mesme de son joubet de mari, qui alla coucher la nuict avec elle, et se faschoit de sortir d'une tant honorable compagnie que celle des cocus, dont il estoit des plus avant et des moins prisés, 3o Le mardi 3o*, la Roine Marguerite gangna sa cause à la Cour pour la comté d'Auvergne: dont elle fut tellement resjouie, que M. Drieus, son Chancelier, lui en estant venu dire les nouvelles à St-Sevrin, où elle oioit la messe,
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se leva tout aussi-tost^ et laissant là la messe, s^en alla aux Cordelîers y faire chanter le Te Deum.
Les Jésuistes, en ce mois, furent bannis de Venise, par décret de la Seingneurie, et en sortirent avec tous leurs meubles et équippages, le 10^ de ce mois : la pluspart d'entr'eux se retirèrent à Milan. Un grand personnage de nostre temps Taiant entendu, dit ces mots : Viriliter cœperunt, muliebriter\desinent, *en parlant des Vénitiens *. Sur cette expulsion furent aussi publiés les vers 10 suivants* :
JUING
Le vendredi 2* juing, un tailleur de Madame de Sourdis se pendit, à Paris; et se voioit le corps mort, le lendemain, au Chastelet.
Le mardi 6^, fust roué vif, devant le Louvre, le fils du maistre du cabaret des Trois Pilliers, en la rue S.-Honoré, pour avoir, à Fontainebleau, le Roi y estant, volé avec d'autres ses complices un gentilhomme Espagnol, forcé sa femme, et abusé du nom du Roy : le moindre 20 desquels crimes méritoit la mort* Aussi en avoit Sa Majesté la justice fort à cœur, laquelle il commanda expressément, disant quUl n'oioit parler à Paris et à sa Cour que de pareilles meschancetés et abominations, qui s^y perpétroient, voire jusques dans sa maison; mais qu'il en feroit faire si rigoureuse justice, quUl en f«roit perdre en brief le goust aux entrepreneurs.
Le vendredi 9*, fust receu à la Cour un nouveau Conseiller de la Religion, nommé S. -Mare; lequel par sa
I . Ces vers manquent, et cette noie de L'Estoile ! « Faut laisser Un feuil- 3o let bltnc «, annonce que son Jntentlon éXêïX de les transcrire.
Juin 1606 MÉMOIRES-JOURNAUX 223
suffisance vainquist Tenvie et la peine qu^on lui eust bien voulu donner â raison de sa profession.
Ce jour, le Roy et la Roine, passans au bacq de NuUi, revenans de S.-Germain â Paris, et ayans avec eux M. de Vendosme, faillirent à estre nayés tous trois, principalement la Roine, qui beut plus qu^elle ne vouloit; et, sans un sien valet de pied et un gentilhomme, nommé La Chastaingneraie, qui la pristpar les cheveux, s^estant jette à corps perdu dans Teau pour Ten retirer,
locouroit fortune inévitable de sa vie. Cest accident guairist le Roy d^un grand mal de dents qu'il avoit, dont le danger estant passé il s^en gossa, disant que jamais il n'y avoit trouvé meilleure recette : au reste, qu'ils avoient mangé trop de salé à disner, et qu'on les avoit voulu faire boire après. Mais il y avoit plus à remercier Dieu qu'à rire de ceste délivrance, laquelle procédoit d'en haut : Dieu aiant eu encores pitié à ceste fois, comme en beaucoup d'autres, de son Roy et de son peuple,
20 Le jeudi i5% le comte de Cressé tua, à Paris, en duel, le baron de S. George, le corps mort duquel fut porté en TAbbaye. Le jour de devant, il y avoit eu encore un duel, au Pré-aux-Clercs, de deux contre deux, où il y avoit des Anglois meslés.
Le jeudi 29*, courust un bruict, à Paris, que la ville devoit abismer la nuict suivante. On disoit que le Pape en avoit eu une révélation, et autres fariboles dont on repaissoit le peuple, envers lequel toutefois ceste fadeze trouva tant de croiance que beaucoup des plus simples
3oet crédules sortirent la ville et les fauxbourgs.
Fust rapporté, ce jour, à la police, pour y donner ordre, qu'il y avoit, à Paris, jusques à cinquante maisons infectées de peste^ La disposition du temps estoit très
224 PIERRE DE L'ESTOILE Juin 1606
maligne : ce qui faisoit peur au monde et entretenoit les maladies contagieuses, avec beaucoup d*autres de toutes sortes, desquelles moururent, en ce mois, de ma connoissance, la trésorière Chauvelin, soudainement et sans y penser, n'ayant que trente-six ans ; la Senamî, que le capussin Joieuse eust bien de la peine à faire résoudre à la mort; M, Des Barreaux, le chirurgien Le Fort, et Nicolas Damfrie, graveur excellent, et singulier en son art.