REGISTRE-JOURNAL
[du 2 JUILLET 1606 AU 25 FEVRIER l6og]
Les Registres -Journaux sont d^usage ancien,
et servent souvent à nous ester de peine
et à soulager nostre mémoire labile,
principalement quand nous venons
sur Taage, comme moy.
Mons'^ de Montagne, en ses Essais, dit que feu son
père en avoit ung, où il faisoit insérer toutes
les survenances de quelque remarque,
et, jour par jour, les mémoires de
l'histoire de sa maison.
Le mien ne sera si exaa, car il ne s'estend guères, pour
le particulier, au delà des Curiosités de mon
Estude et Cabinet; mais, pour le publiq,plus
loing. Et me trouve un sot de l'avoir fait;
conune Montagne, au contraire,
s'apelle et trouve tel pour avoir
failli à la continuation de celui
de son père (liv. P', ch. 34).
p. Dl l'EStoile. — VIII. I 5
En ces Registres {que j'appelle le Magasin de mes Curiosités), on my verra {comme dit le s^ de Montagne en ses Essais^ parlant de sqy) tout nud et tel que je suis, mon naturel au jour le jour, mon ame libre et toute mienne, accoustumée à se conduire à sa mode, non toutefois meschante ne maligne, mais trop portée à une vaine curiosité et liberté {dont je suis marri). Et laquelle toutefois qui me voudroit retrancher feroit tort à ma santé et à ma vie, parce qu'où je suis contraint je ne vaus rien, estant extrêmement libre et par nature et par art. Je prie seulement mes amis, et ceux qui me connoissent, d excuser et supporter en mojr ces vaines et chétives occupations, ces plaisirs où ma maladie et mon aage me pousse. Auquel {pour éviter un plus grand mal) je' fournis de jouets et d'amusemens, comme à V enfance, en laquelle je me sens retumber petit à petit. Et tout ce à quoi je m'efforce aujourd'hui (mais je n'en puis venir à bout), c^est de rendre aprouvée devant Dieu {qui m'a tant fait de biens) la conversation de ma vie {obscure et cachée), sans grandement me soucier du jugement des hommes de ce monde, qui ne jugent que par Vapparance. Car, aussi, qui n'est homme de bien que par la monstre ne vault guerres, et en suis là logé avec le seingneur de Montagne, mon vade mecum, que^ sauf la santé et la vie {fajouste l'honneur de Dieu et sa crainte), il n^est chose pour quoi je veuille ronger mes ongles^ et que je veuille acheter au prix du tourment de l'esprit et de la contrainte. Je prens pour ma devise le dire de l'apostre S. Paul : Gloria nostra, testimônium conscientiae nostras.
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