DÉCEMBRE
lo Le mardi 2* de ce mois, furent décapités^ en la place de Grève à Paris, ung beau gentilhomme Normant, riche (ainsi qu^on disoit) de dix mil livres de rente, nommé Fourelaville, avec sa sœur, fort belle, aagée de vingt ans ou environ, et ce pour Pinceste qu'ils avoient commis ensemble : desquels le pauvre père s'estant jette à genoux aux pieds du Roy, le jour de devant, pour demander leur grâce. Sa Majesté lui auroit refusée, aiant fait response que si la femme n'eust point esté mariée, il lui eust volontiers donné sa grâce, mais que Testant, il
20 ne pouvoit : bien lui donnoit-il leurs corps pour les faire enterrer.
La Roine aussi s'y monstra fort contraire, et dit au Ro3% qu'il ne devoit souffrir une telle abomination en son Roiaume.
Le dimanche 7% le Père Cotton, jésuite, prescha devant le Roy, à S.-Germain-de-rAuxerrois, où il y eust un merveilleux concours et affluence dti peuple. Il traicta, en son sermon, des miracles, et en discourut fort. Mais (comme dit quelcun qui s'y trouva) le plus beau miracle
3o qu'il eut sceu prescher estoit de lui-mesme, de se voir eslevé dans une chaire, en une des premières églises
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de Paris, paroisse du Roy, au lieu d'un gibet, où on avoit veu ses compagnons il n*y avoit pas fort longtemps.
Ce jour, y eust ung Capussin, du tout ignorant et de peu d^esprit (ainsi que disoient ceux qui Tavoient congneu), qui se rendist à Ablon. Il estoit gentilhomme.
* Le lundi 8% j'eus nouvelle d'Orléans, de la mort, en ladite ville, d'ung de nos amis, nommé Foret. *
Le mardi 9% la Cour fiist assemblée pour le restablis- 10 sèment des Jésuites, que Sa Majesté leur déclara vouloir avoir lieu, sans plus amples remonstrances ou déclarations.
Le dimanche 14% le Connestable de Castille arriva à Paris, y aiant demandé son passage au Roy pour aller aux Pays Bas.
Le jeudi 18% fust pendu, à la Croixdu Tirouer, à Paris, un nommé Le Roy, pour avoir falsifié un relief d'appel d'un Prévost des Mareschaux, duquel il se vouloit aider, comme si M. le Chancelier l'eust expédié.
ao Le dimanche 21% le Père Cotton prescha, dans la grande église de Nostre-Dame, à Paris, où le Roy, la Roine, les princes et princesses et toute la Cour, se trouva.
Son sermon fust tout courtîzan : car, pour gratifier le Roy (duquel lui et toute sa Société avoient à faire), il prescha qu'il estoit meilleur et plus saint de paier les tailles que de donner l'ausmonne; que l'un estoit un conseil, et l'autre un commandement. Ce qu'il a depuis represché souvent.
3o Le mardi 23® de ce mois, fust pendue, en Grève, la servante d'ung nommé de Pras, huissier de la cinquiesme Chambre des Enquestes, pour avoir vendu et livré entre les mains d'un certain jeune homme une fort belle petite
MO PIERRE DE L'ESTOILE Dec. i6o3
fille de son logis, aagée seulement de neuf à dix ans, que ce misérable aiant en possession avoit vilainement forcée et gastée, au grand regret et desplaisir dudit de Pras son père, et de tous ses parens.
Le mécredi 24^, veille de Noël, M. le Premier Prési-dent fit la suivante Remonstrance au Roy sur le rétablissement des Jésuistes^
I. La RemonitrtDce n'existe pas dans le manuscrit de L'Estoile.
îs!i!sasM!ses!!^^
Année 1604
Janvier.
Le samedi, 3® de ce mois, fust fait un balet, en la maison de M. Le Seure, Premier Président en la Cour des Aydes à Paris, où survindrent des querelles qui troublèrent ]a feste : si qu^on tira les espées nues dans la salle, dont une honneste damoiselle, de peur qu^elle en eust, avorta et accoucha à quatre mois et demi. S.- Brisson, fils du feu président Séguier, qui n'estoit de la querelle, mais y venoit seulement pour assister M. de
10 Soret son frère, y fut blessé par les gens et laquais de Grisi.
Le dimanche 11% la fille de Madame de Rosni fust mariée au presche, à Ablon, avec M. de La Boulaye, Grouverneur de Fontenay-le-Comte, fils du feu sieur de La Boulaye, auquel le feu Roy a voit donné en garde le feu Cardinal de Bourbon, que la Ligue depuis appela Charles X* du nom, Roy de France * (en papier) *. Le festin en fut fait magnifique par M. de Rosni, en son hostel à Paris, le dimanche d'après, où Leurs Majestés se trouvèrent.
io Le mardi 1 3% le Père Cotton, revenant, sur le soir, de la ville, dans le carrosse de La Varanne,fust blessé d'ung coup d'espée au derrière de la teste, qu'on lui tira au travers du carrosse mesme ; dont le Roy fust fort fasché, et lui envoia aussitost ses médecins et chirurgiens, et le fit traiaer par les oflâciers propres de sa bouche. On vouloit charger de ce coup les Huguenos; mais le Père
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Cottonlui mêmes de sa propre bouche les en deschargea, et ne peult-on jamais sçavoir par qui et comment cela pouvoît estre avenu; aussi que la playe n'estant mortelle, et lui guairi à quelques jours de-là, on en cessa incontinent les poursuittes.
Le lundi 19% fust pendu, à Paris, près S.-Nicolasdes-Champs, un jeune garson, du mestier de couppebourse, qui avoit tué ung boucher de ce quartier-là, qui lui vouloit oster une espaule de mouton que ce coquin 10 lui avoit dérobbée. Il confessa à Teschelle que c'estoit le quatriesme quMl avoit tué. Deux mois auparavant, par sentence du Lieutenant-criminel, avoit esté pendu, au cimetière S. -Jean, un des compagnons de cestui-ci, qui avoit pareillement confessé avoir fait quatre meurtres de la mesme façon.
Le jeudi 22*, comme le Père Cotton accompagnoit le Roy sortant du Louvre, Engoulevant, qui se rencontra là, commença à crier : Vive le Roy et le Père Cotton! Sur lequel un gentilhomme, qui accompagnoit Sa Maao jesté, deschargea sur Theure un grand coup de baston, pour apprendre à ce maistre fol de donner un compagnon au Roy : dont il fust bien rid.
Le mesme jour, on trouva semé le quatrain suivant :
Autant que le Rojr fait de pas ^ Le Père Cotton raccompagne :
Mais le bon Roy ne songe pas Que le fin cotton vient d* Espagne.
Le samedi 24^, un gentilhomme anglois tua, à Paris, en une maison de la rue de la Calandre, ung Esleu de la 3o Ville, qui lui avoit donné un soufBet, et eust sa grâce do Roy, pource qu'il estoit Anglois.
Jany. i6o4 MÉMOIRES-JOURNAUX ii3
Ce jour, ung de ces tireurs de laine de Paris, dont la ville estoit remplie, fut pendu au bout du pont S. Michel.
Le lundi d'après, le 26% il y en eust ung autre, à la Croix du Tirouer, qui confessa à Teschelle d'en avoir jette de dessus le Pont-Neuf quatre dans Teau ; et le lendemain 27*, en fiist pendu encores un, à l'instance de Pygré, Chirurgien du Roy, lequel il avoit voulu, passant le Pont-Neuf, descharger de son manteau, et avoit esté blessé au bras par ledit Pygré, qui l'alla lui-mesme 10 prendre dans l'Hostel - Dieu, où il s'estoit retiré. On trouva que c'estoit un couppebourse, qu'il n'y avoit que trois jours qui estoit sorti de prison.
Le jeudi 29®, fiist blessé et laissé pour mort, en la rue de la Coustellerie, à Paris, ung gentilhomme par ung autre gentilhomme, duquel on disoit que cestui-ci avoit tué le père. Ils se rencontrèrent tous deux à cheval teste à teste, en ladite rue. Celui qui prétendoit avoir esté outragé en la mort de son père fist mettre pied à terre à l'autre, et sacquant galamment l'espée au poing, après 20 l'avoir * accoustré de ceste façon, * couché sur le pavé, remonta sur son cheval, et, tenant au poing son espée nûe toute sanglante, se retira au pas vers la porte S. Antoine, sans que personne lui donnast empeschement. Il estoit environ quatre heures du soir et faisoit encores grand jour.
Le samedi dernier de ce mois, M. le Lieutenant-civil fast à la Cour pour la maladie qui menassoit Paris, en aiant par rapport six maisons d'infectées. Pour y donner ordre, il proposa de faire une levée de deniers; mais 3o il lui fiist respondu assez aigrement qu'on n'avoit jamais oui parler de lever argent pour une police de ville, et que ceste proposition estoit nouvelle et du tout impertinente, attendu mesmes la saison et le temps,
P.'d» l*Estoilk. — VIII. 8
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où on n^estoit paie ni de son revenu ni de ses rentes. En ce mois, moururent, à Paris, de ma connoissance, Barnabe des Prés, marchant, demeurant en la rue de la Harpe, aagé de quatre-vingts ans ;
La mère du gendre de Préconta, près S. André-des- Ars, aagée de quatre-*vingt-huit ans;
M. de Lavets, Secrétaire du Roy, en la fleur de son aage; M. Rémi, naguères Audiancier de France, aagé de 10 soixante-huit ans;
Le Maistre de la Trompette, orfèvre, demeurant sur le pont au Change, homme aagé, mais qui se portoit en* cores bien, et lequel mourust toutesfois tout soudain, en moins d^une heure ou deux au plus, comme aussi fist un nommé Jacquelin, Trésorier des bastimens du Roy, homme replet, et qui à peine peust de la Chambre des Comptes gangner sa maison pour y rendre son ame à Dieu.
La constitution de ce mob fust brouilleuse, vaine, 20 maussade et cathaireuse, la saison ne gardant point sa constitution naturelle : car mesme la nuict du vendredi 9^ de ce mois il tonna et esdaira fort, dont procédèrent force petites véroles et cathaires soudains et suffocatifs, qui en envoièrent au tombeau de jeunes et de vieux.
La mauvaise maladie parust aussi en quelques endroits de la ville, mais peu, et causa enfin, par la grâce de Dieu, plus de peur que de mal.
En ce mois de janvier, et le 14^ d^icelui, je receus des lettres de La Rochelle de M. de Plom, mon 3obon ami, en dacte du i^ de cest an 1604, avec ung petit livret intitulé le Soldat français, duquel il me fait cas, par ses lettres, comme d^une pièce élégante et diserte, digne (ce me mande-il) d'estre gardée parmi mes raretés,
Janv. 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX ' ii5
et de laquelle il me prie lui escrire mon jugement, et si les plumes huguenotes deGuienne sont de bonne trempe et bien acérées.
Ma response a esté, après l'avoir leu assez exactement et d'un bout à Tautre, que ledit livre est un vrai Discours d^ung soldat bravasche. Gascon, aiant de belles pointes et rencontres à la mode du pays; duquel si l'espée est d'aussi bonne trempe et aussi bien acérée qu'est sa plume, avec le courage qu'il a et le zèle qu'il fait paroistre avoir loconmie bon François au service de son Roy, est capable d'en £sdre un bon à Sa Majesté, laquelle, se résolvant d'entrer en guerre avec l'Espagnol, auroit bon besoin de tels soldats en eflfect que Taucteur lui propose en papier et en peinture, pour recouvrir à la pointe de son espée ce qui justement lui appartient, puisque le droict en gist là aujourd'hui.
Febvrier.
Le dimanche premier de ce mois, Alexandre Monsieur, second bastard de nostre Roy, fust fait [chevalier
20 de Malthe, avec l'ordre et cérimonies en tel cas accoustumées, célébrées, ce jour, dans l'église du Temple , à Paris (lieu propre et de tout temps affecté aux bastards), où Sa Majesté assista avec les Présidens de sa Cour, auxquels il avoit fait commandement de s'y trouver, et leur avoit mesme fait signifier par le Maistre des Cérimonies. Ledit Alexandre Monsieur avoit du Roy la réserve de la Commanderie, qu'on disoit valoir quarante mil livres de rente.
Le dimanche 8« de ce mois, le Cordelier portugais qui
3opreschoit à S.-André commença son sermon par ung traict qui le fit remarquer de vaine ambition et de peu
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de charité, car, estant en sa chaire, après qu'il eust bien regardé de-çà et de-là et tout à Tentour de soi, commença à dire qu'il y avoit des escrivains de ses sermons, qui les revendoient après, et qu'on lui avoit dit que tel de ses sermons avoit esté vendu par eux, [et l'estoient ordinairement dix, quinze, vingt, voire jusques vingt-cinq escus; qu'il n'estoit raisonnable qu'on proufitast de ceste façon de ses labeurs et sueurs, et que s'ils ne s'en abstenoient, il cesscroit de prescher : lesquelles paroles en of-
lofensèrent beaucoup et en firent rire plusieurs autres, qui disoient que nous n'estions pas en ung temps où on achetast des sermons si cher.
Le jeudi 12* de ce mois, ung nommé de Louys, Secrétaire du Roy, qui se disoit de mes amis, et lequel toutesfois je n'aimois guères, pour l'avoir en opinion d'un vrai trompeur et menteur qui avoit Famé cautérizée, et portoit la conscience en escharpe, fist à la Cour amande honorable, nud, en chemise (combien qu'il fist fort froid), avec la torche au poing, attaint et convaincu
20 de fausseté et concussions; fust banni de la prévôté et viscomté de Paris pour trois ans, et déclaré à jamais incapable de tenir en France aucun office ou bénéfice.
Le vendredi i3* de ce mois, j'ay achevé le livre d'Histoire latine de ce temps de M. le président De Thou, imprimée nouvellement à Paris, in-folio, par la veuve Pâtisson , qui m'en donna une pour mes estrenes , le premier de cest an 1604. Elle contient dix-huit livres, que j'ay leus exactement d'un bout à l'autre, et y ai pris fort grand plaisir, ne pouvant dire autre chose sur les
3o jugemens divers que j'en oy faire tous les jours, nommément aux ecclésiastiques, qui la condamnent tout haut d'affectation, de partialité et d'hérésie, que ce qui a esté dit de tout temps et se pratique aujourd'hui plus
Janv. x6o4 MÉMOIRES-JOURNAUX 117
que jamais, à sçavoir que vert tas odium parit; et crains fort que tels censeurs qui condamnent ceste première partie d'histoire, sous prétexte qu'en quelques endroits d'icelle Taucteur |s'est servi de quelques mémoires un peu communs et partiaux, qui pour cela ne laissent d'estre véritables, encourent eux-mesmes la censure de partiaux et mauvais François, pource qu'à proprement parler ceste Histoire est l'histoire de nostre Roy et de sa Maison contre les vieux tiltres et prétentions des enne-
10 mis de ceste Couronne : la décision desquels a souvent esté renvoiée à la Cour de Parlement, de laquelle Taucteur est Président.
Pour le regard du crime d'hérésie, on sçait assez que toutes personnes pacifiques et qui affectent une réformation en l'Église sont subjects pour le jourd'hui à ceste note, mal voulus et suspects à Messieurs nos maistres.
Tout ce qu'on craind pour l'aucteur, c'est qu'aiant envoie son livre à Romme , s'il vient à y estre censuré (comme on croid qu'il sera), le Roy, pour gratifier le
20 Pape, ne lui manque de garand.
Une autre faute qu'on cotte, c'est de ne l'avoir fait imprimer entière ici ou ailleurs, qui eust rendu vaine la censure des envieux, par la publication de l'Histoire partout, qui eust été si bien receue qu'on y fust venu à tard pour la censurer; et encores, en ce cas, on n'eust manqué de contre-censeurs et bons advocats pour la défendre. Le lundi 16*^ de ce mois, estant allé voir M, Cazaubon, il me parla d'un livre imprimé depuis peu à Pavie, in-4°, composé par un docteur en droit canon, nommé
3o Carrerius, sur la puissance du Pape, contre le Cardinal Bellarmin, lequel il accuse d'avoir fait trop petite et avoir réduit ceste souveraine puissance Pontificale au petit pied par ses escrits : car il dit qu'au Pape appar-
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tient toute la terre, et que^tout ce qui y est contenu est de son domaine et de sa jurisdiction, voire que tous les rois et princes de la terre ne sont que simples valets et serviteurs ministériaux de Sa Sainteté.
Me pria, si j'en pouvois recouvrer un, pource qu'il estoit rare et ne i'avoit veu qu'en Testude de M. le président De Thou, de le voir et de le lire. Sur quoi aiant rodé toute TUniversité par trois ou quatre jours, enfin en ay trouvé ung, par hazard, qui m'a cousté ung quart 10 d'escu, lequel après avoir leu, ay trouvé qu'à la vérité il partist la puissance du Pape avec Dieu, et ne la fait guères moindre, contre les opinions et escrits des meschans Politiques de ce siècle, et de Bellarmîn entre autres, qu'il semble vouloir faire comme leur Cardinal.
Le tiltre du livre est : Depotestate Romani Pontif,^ adversus itnpios Politicos, libri duo, Alexandro Car" rerio Pataptno /. C. auctore; ad illustriss. et rêverendiss. dominum, etc. Patavii, apud Franc. Bol^etant, 1599. De moi, je lui ay donné ce tiltre : Liber 20 Blasphemiarum Carrerii.
Ce jour, Messieurs de la Faculté * de Paris *, assemblés en corps à la Sorbonne, censurèrent les Plaidoiers et Arrests de M* Loys Servin^ Advocat du Roy, qu'il avoit fait imprimer à Paris, par Hugueville. Ladite censure estoit conceue en ces mots : Die XVI ^ etc.
Le mécredi 18% on publia à Paris une Défense du Roy de traffiquer ni avoir commerce aucun aux pays de l'obéissance du Roy d'Espagne et des Archiducs, jusques à ce qu'ils eussent deschargé ses subjets du paiement 3o de l'imposition de trente pour cent. Il estoit imprimé par P. L'HuilUer.
Contre ces Défenses fust publié ung petit Discours de sept feuilles seulement, bien fait, mais sanglant et sédi-
FéY. 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 119
tieus, et imprimé (comme on croioit) à Paris, ainsi que me dit un homme d'honneur, qui n'avoit eu à peine le loisir de le lire, tant il estoit rare et peu recoiivrable, jusques là * qu'il me fust dit* qu'un gentilhomme allemand, fort curieux, en donna d'ung un double pistolet. Il portoit ce tiltre : Remonstrances des Estrangers sur la Défense du Commerce.
Les deux Rois,' mais principalement celui de France avec ceux de son Conseil, qu'il nomme, y sont mal ac-
locoustrés et cruellement deschirés.
Le dimanche 22^ de ce mois, un jeune Cordelier du Couvent de Paris, nommé Baptiste Bugnet, tenu pour habile homme entre eux, quitta le frocq et l'habit, et se rendist à Ablon, où il fist, ce jour, publique abjuration de son Ordre et Religion et profession de la leur. Il tira, avant que partir, une attestation de son supérieur, comme il s'estoit toujours bien et honnestement gouverné et sans reproche, donnant à entendre qu'il vouloit aller prescher quelque part; et ainsi les trompa, comme
30 an Cordelier mesme de là-dedans m'a conté. Il estoit d'ung esprit vif et gaillard, comme tesmoingne ung sien petit livret intitulé Antiperistase , imprimé à Paris, in- 16, par A. Du Brueil, composé par lui peu auparavant son défroquement , qu'un mien ami me donna.
Le discours en est fort joli et le langage affetté, où il n'a mis son nom, aiant possible pensé qu'ung traicté d'amourettes s'accordoit mal avec la profession d'un Cordelier.
3o Le mardi 24^^ de ce mois, ung solliciteur du Palais à Paris, que je connoissois, aiant envoie sa femme au vin pour soupper, conmie elle fust de retour, le trouva mort près de son feu, aiant les jambes toutes bruslées; et si
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dit que quand die le laissa, qu'il se portoit fort bien et ne se plaignoit de rien.
En ce mêsme temps, mourust à Paris ung de mes amis, nommé Le Cointe, controUeur de la Chancelljerie de Paris, et le plus ancien ofiBicier d'icelle, aagé de près de quatre-vingts ans.
Mourust aussi un jeune gentilhomme fort accompli, nommé M. de Maisons, gendre de madame de Veuil, qui fiist emporté en mesme temps, à Paris, d'une plue- 10 résie, et changea sa Religion, mourant, de laquelle vivant il avoit tousjours fait profession : car il mourust Catholique Romain, et pria que ses enfans y fussent nourris et instruits.
Le vendredi 27* de ce mois, ung Secrétaire du Roy, nommé Nicolas, qui estoit un bon corrompu et vieil peccheur, et lequel on disoit croire en Dieu par bénéfice d'inventaire, n'en estant que mieux venu aux compagnies, selon l'humeur corrompue de ce siècle misérable, mourust à Paris, en sa maison, aagé de soixante-dix ans 20 ou environ, aiant fait une fin semblable à sa vie : car, comme on lui parloit de Dieu et de la mort, et d'une vie étemelle beaucoup meilleure, plus désirable et heureuse que celle-ci, il fist response qu'il eust quitté tousjours fort volontiers sa part de paradis pour cinquante ans de plus de ceste vie.
Trois ou quatre jours avant sa mort, comme il estoit homme facétieux, et qui avoit des rencontres fort à propos, et à ceste occasion bien voulu et recherché de plusieurs personnes, M. le Chancelier l'aiant envoie visiter 3opar un de ses gens pour sçavoir comme il se portoit, il le pria de dire à M. le Chancelier qu'il se portoit tout ainsi que La Pavanne, ung pas en avant et trois en arrière.
Fév. 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 121
Son tombeau, qu'il s^estoit dressé lui-mesme, comprend en quatre vers la vie, mort, charité et Religion du personnage, indigne de celui qui porte le nom d^homme :
J'qy vescu sans souci^ je suis mort sans regret; Je ne suis plaint d'aucun, ri aiant pleuré personne. De sçavoir où je vais, c'est un trop grand secret : Ten laisse le discours à Messieurs de Sorbonne.
En ce mois, moururent aussi, à Paris, le jeune Damfrie, fils unique de son père, et qui jà Tégaloit en son 10 art de graveure, où il estoit singulier * par-dessus tous ceux qui sont et ont esté * ;
M. Parent, Secrétaire du Roy, partizan du Sel;
Gaucheri, aagé de trente-un ans, qui venoit de perdre un procès qu'il avoit contre son père ;
Madamoyselle de Beauclerc, cousine-germaine de feue ma femme, et le sieur de |Gondi, qui mourust en son hostel de Gondi, aux fauxbourgs S.-Germain, le dimanche dernier de ce mois, à dix heures du matin : auquel jour un gentilhomme du pays de Bourbonnois, 20 nommé Daisné, aiant toute sa vie fait profession de la Religion prétendue réformée, Tabjura publiquement dans l'église desCappussins, à Paris, où il ouist la messe, à laquelle assistèrent plusieurs gens de qualité, et entre autres M. le Procureur Général. M, Duranti, mon gendre, s'y trouva aussi, en aiant esté prié.
En ce mois, mourust en Lorraine Madame la duchesse de Bar, sœur unique du Roy, et en arrivèrent les nouvelles à Paris et à la Cour le dimanche i5^du présent mois de febvrier, qui furent celées au Roy jusques au 3o mardi ensuivant, pource qu'il avoit ses gouttes.
Sa Majesté s'en monstra fort faschée et en pleura (ce
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qu'on a fort rarement remarqué lui estre avenu), défendist * tout à l'heure * les baletset masquarades*, pour ung temps % et commanda àMesseingneursde Nemoux et comte Dauvergne de différer leur balet, qu'ils dévoient jouer le jeudi; puis, pour passer sa fascherie, s'en alla â S.-Germain, après avoir donné ordre aux bagues du cabinet de ladite dame, qu'on disoit estre morte des drogues chaudes et fortes que quelques empiriques lui avoient fait prendre pour avoir des enfans, et mesme de
10 la soie rouge. Autres disoient (mais avec calomnie) qu'on lui avoit aidé, et qu'avec la dispense du mariage estoit arrivée celle de la mort, qu'on avoit trouvée attacchéeau bout.
Depuis l'onzième de ce niois, le vent, qui avoit tousjours esté au midi depuis le premier de l'année jusquesà ce jour, tourna à la bize et au septentrion, et causa la gelée, bien à point pour les maladies, principalement les contagieuses, qui menassoient fort Paris. Le temps fust fort froid, héreux et neigeux jusques au 27*, qu'il
20 tourna au dégel, qui estoit toutesfois froid et brumeux. Pendant ces jours gras, le baron de Termes, frère de M. le Grand, aiant esté surpris, la nuict, couché en la chambiie des filles de la Roine avec la Sagonne, une des filles de ladite dame, qu'il aimoit et entretenoit dès longtemps, estant grosse de son fait, s*en estant sauvé tout nud et en chemise, craignant l'indignation de Leurs Majestés, principalement celle de la Roine, qui s'en sentoit si fort offensée qu'elle pria le Roy de lui faire trencher la teste, s'enfuit de la Cour et s'absenta. La Sa-
3o gonne fust ignominieusement chassée et mal-traictée de la Roine, et Teust esté pis si le Roy ne se fust mis entre deux et interposé en ce fait son auctorité. Madame de Drou, Gouvernante desdites filles, bien qu'elle n'en fust
Fév. 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX isS
en rien coulpable, aiant tousjours esté tenue pour dame fort sage et vertueuse, eust son congé, et Madame de Malissi mise en sa place, * bien que * le Père Cotton Cqu'on tient fort habile homme en telles affaires, et autant versé en ceste estude, possible, qu'en celle de sa théologie ) * se ftist fort emploie à faire la paix de la Sagonne et de ladite dame de Drou avec la Roine ; mais il y perdit son escrime. Sa Majesté s'y estant rendue inflexible, comme elle fait tousjours où il y va de Phonloneur et de la chasteté.
Mars.
Le mardi 2« de mars, qui estoît le jour de Quaresmeprenant, mourust à Paris la fille de M. L'Huillier, qui estoit fort belle, aagée de dk-huit à dix-neuf ans, laquelle avoit esté encores, le jour de devant, à ung balet. Ce jour, contre l'ordinaire des desbauches de Paris à un jour de Quaresme-prenant, ne se virent sur le Pontau-Change aucuns estaux dressés pour jouer aux dés, comme de tout temps on avoit accoustumé d'en voir : sur 20 laquelle réformation ceux dudit pont estant interrogés, respondirent qu'ils vouloient estre sages doresnavant et bons mesnagers, puisque le Roy leur en monstroit le premier l'exemple, et que M. de kosni leur apprenoit tous les jours à le devenir.
Un bouffon de la Cour, nommé la Regnardière, auquel le Roy pcrmettoit de tout dire, pource qu'il prenoit plaisir à ses rencontres, en fist une sur les libéralités du Roy au Roy mesme, qui mérite d'estre escrite, et est telle ' :
3o f. L'Estoile a omis d'ajouter ici la rencontre en question.
124 PIERRE DE L*ESTOILE Mars 1604
M. de Lescalle, au mesme temps, fist les vers latins suivans :
Cœlo pluente, etc.
Le mécredi 3®, ung pauvre pescheur, nommé Jean Gault, demeurant à Paris, aux faubourgs S.-Germain, aagé de quatre-vingts ans, ïnourust, laissant sa feomie, avec laquelle il avoit vescu soixante ans, aagée de quatrevingt-quatre ans. Ledit Gault estoit père de la nourrice de ma petite-fille Magdelon.
10 Le mécredi 10*, la femme d'ung nommé Cornu, Advocat au Parlement de Paris, mourust tout soudain, après avoir bien disné. Elle estoit grosse, et n'avoit fait aucun excès ou violence, qui soit venu au moins à laconnoissance de personne, qui lui peust causer cest inconvénient et mort si soudaine.
Le vendredi 12^^ de ce mois, M. l'Archevesque d'Aix, docte prélat et vray torrent d'éloquence, preschant le karesme à S. -André, scandaliza fort la paroisse d'Ablon pour avoir dit qu'en y allant on chantoit de vilaines et
20 sales chansons, et audit Ablon aussi, et que ce n'estoit que toute abomination de leur fait : ce qui fust trouvé plus mauvais de lui que d'un autre, pource qu'on disoit qu'il sçavoit bien les chansons qu'on y chantoit, et qu'en aiant esté autrefois, il ne pou voit ignorer ce qu'on y faisoit. Mesmes le Roy, parlant un jour de lui, avoit dit ques'ily eust eu des éveschés du costé de ceux de la Religion, qu'il eust esté évesque d'Ablon, mais qu'il n'y en avoit point.
Il y en avoit trois à Paris, en ce karesme, qui avoient
3o toute la presse de la ville, qu'on désignoit par les trois noms suivans : le Docteur, l'Orateur, le Prédicateur. Le Doaeur estoit le Cordelier portugais qui preschoit à
Mars 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX i25
S.-Paul (qu'on trouvoit toutesfois estre douteur en plusieurs points); l'Orateur, le Père Cotton, qui preschoit devant le Roy, fort propre pour une Cour, estant doué de toutes les parties requises en un bon courtizan; le Prédicateur, le Père Gontier, jésuite, qui preschoit à S.-Jean, fort propre pour un peuple qui se repaist plus de belles paroles que d'autre chose.
Le dimanche 14® de ce mois, je me fus proumener, par curiosité, au cimetière de ceux de la Religion, der- 10 rière S. -Supplice, qu'on appelle S. -Père, pour y voir la belle tumbe du feu trésorier Arnauld, dont chacun parloît comme de chose nouvelle et inusitée entre ceux de la Religion, principalement en ce pays-ci.
Elle estoit d'ung fort beau marbre noir, tout d'une pièce, estimée à deux cents escus ou environ, eslevée d'ung demi-pied de terre et couchée de plat, autour de laquelle y avoit gravé en lettres d'or ce qui s'ensuit :
Çy gist noble homme maistre Claude Arnauld^ pi-vont Conseiller, Notaire et Secrétaire du Roy, Maison 20 et Couronne de France^et des Finances de Sa Majesté, Trésorier général de France en la Généralité de Paris, et ordonné parle Roy près la personne de Monseingneur le Marquis de Rosni^ pour V administration des Fi' nances de Sa Majesté^ soubs le commandement dudit seingneur.
Dans le milieu du marbre, estoit gravé en lettres d'or ce qui s'ensuit :
Passant, tu ne liras point ici les louanges de celui qui est soubs ce iumbeau. Sa pie les a, comme immor- 3o telles, grapées dans le Ciel y jugeant indigne quelles trainassent en Terre.
J26 PIERRE DE L'ESTOILE Mars 1604
Quant à cequil a esté, tu le pourras apprendre de sa fortune, nuits de sa vertu seule ce qu'il méritoit d^estre.
MOESnSSIMO FRATRI