DOLOR
Au-dessus se voioient gravées ses armoiries.
Quinze jours ou trois semaines après, on couvrist de piastre ce beau tombeau, de peur que la popuiasse, en- 10 vieuse de tels monumens, n^achevast delegaster, comme elle avoit déjà commencé, et qu'enfin elle ne le brisast et ne le rompist du tout, comme aussi on fust adverti qu^on avoit délibéré de le faire en une nuict.
Et voilà comme d'ung
tombeau de marbre
en fust fait ung de
piastre, et quelle est
la durée de nos
ambitions, qui
ao se réduisent enfin
en boue et en piastre.
Le mardi 23^, furent pendus en la place Maubert, à Paris, deux larrons, avec une femme qui estoit leur receleuse.
En ce temps, couroient à Paris les conditions du tontract que Sa Majesté vouloit passer avec les Jésuites
Mars 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 197
pour la fondatioQ qu^elle leur avoit accordée d'ung collège en sa maison de La Flesche en Anjou.
Entre autres particularités, la sépulture des cœurs de Leurs Majestés y est desseingnée et ordonnée dans le milieu de leur église, avec beaucoup de solennité et cérimonie, et à l'instante prière et requeste desdits Jésuites.
Par où il semble que ces bons Pères, quelques bons religieux qui soient, aient enfin voulu avoir le cœur d^un Roy mort, que tant de fois ils lui auroient voulu arrac- 10 cher pendant sa vie.
Au mesme temps, on fist courir à Paris force copies, venantes de la maison de TAmbassadeur d'Angleterre, d'une nouvelle Déclaration du Roy, donnée à Wuestmonter le 22^^ de febvrier de Tan présent 1604, par laquelle Sa Majesté enjoingnoit à tous ecclésiastiques de l'Eglise Romaine, prestres, jésuites, séminaires et autres, de vuider des roiaumes et pays de son obéissance dans le 19^ mars. Reconnoist cependant le Pape pour évesque de Rome, et, en qualité de prince séculier, lui offre tous 20 offices et devoirs d'amitié, comme s'y sentant obligé pour les courtoisies qu'il a receues de lui, dont il proteste se revencher, se monstrant enceste Déclaration plus retenu qu'en sa Confession, où il appelle ledit Pape Antéchrist,
Sur la fin de ce mois, arrivèrent les nouvelles de la mort du capitaine Catrice, qui avoit le régiment de la Bourlotte devant Ostande, où il avoit esté tué d'un coup d'harquebouze. Il estoit homme de conseil et d'affaires, grand guerrier et aussi vaillant que son espée : de quoi 3o le Roy lui-mesmes rendist tesmoingnage de sa propre bouche lorsqu'on lui en apporta la nouvelle, car il dit tout haut que l'Archiduc avoit perdu le meilleur capitaine qu'il eust et le plus vaillant. Il estoit soldat de fortune
ia8 PIERRE DE L'ESTOILE Mars 1604
et né d'ung fort bas lieu d'entre Thérouanne et Hesdin, mais valureux, et en ceste qualité avancé par l'Espagnol, lequel en cela n'a point d'esgard [si on est sorti de la braiette d'un gentilhomme ou d'un vilain.
En ce temps, mourust à Fontenay-le-Comte, en Poîctou, le Maistre des Comptes Pajot, qu'on disoit estre mort empoisonné pour le service du Roy, exerçant une commission assez odieuse que Sa Majesté lui avoit baillée en ces pays-là. On croid que la récompense que les siens
10 en auront sera l'ordinaire : qu'il estoit bon serviteur du Roy, et que c'est grand dommage.
Le mardi 3o* de ce mois, fust arrestée en la Chambre des Comptes, à Paris, la réception de Montauban, au lendemain, en Testât de Receveur de la ville de Paris, non pour ses mérites, qui méritoient une autre recepte que celle-là, et aussi peu du consentement de Messieurs des Comptes, mais de la plaine volonté et puissance absolue du Roy, qui leur [dit, sur les remonstrances qu'ils lui en pensoient faire, qu'il le vouloit, et que si dans
20 mardi ils ne le recevoient, qu'il les interdiroit tous. Au surplus, que tous, tant qu'ils estoient, estoient pensionnaires de ses financiers, et qu'il le sçavoit fort bien; mais que, quand il lui plairoit, il feroit faire tous leurs estats par une douzaine d'hommes qu'il y commettroit. Ainsi fiist le lendemain, qui estoit le mécredi, dernier du mois, receu par la Chambre le trésorier Montauban, Receveur de la Ville, tailleur de son premier mestier, dont on disoit que nostre Recepte estoit assignée sur la pointe d'une esguille. Il fust receu à certain temps et par
3o commission seulement (c'est-à-dire tant qu'il plairoit au . Roy).
Ce mois de mars, pour son commencement, se fist sentir doux et chaudelet; mais, incontinent après^ tourna
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au froid et à la bize, où il a continué jusques à la fin, tousjours inconstant, froid et fort venteux.
Sur la fin de ce mois de mars, ung prestre de Ghasteaulandon fut condamné, par arrest donné en la Tournelle, d'estre|pendu à Nemoux et son corps réduit en cendres, pour avoir esté convaincu de consacrer ordinairement, en sa messe, le Corpus Domini avec du papier, soubs couleur d 'ung sort qu'il exerçoit par tel moyen.
10 Avril.
Le samedi 3® de ce mois, furent apportées nouvelles de la mort du Cardinal d'Ossat à Romme, regretté de tous les gens de bien, pour avoir tousjours esté bon serviteur du Roy et vray François-, au surplus, homme docte, grand politique, et le meilleur des Cardinaux de Rome. En ce temps, advinst, à Paris, qu'une fort belle jeune femme, aagée de vingt-sept ans ou environ, fille d'ung sellier nommé Cordon, demeurant en la rue de la Harpe, nouvellement mariée à un sergent delà Ville, aiant
20 esté mordue, à la main, d'une petite chienne qu'elle avoit, devinst enragée ; et, pource qu'elle craignoit surtout qu'on l'estouffast, comme on a accoustumé de faire en telles maladies, on s*avisa, pour la faire plus doucement mourir, de lui donner une médecine empoisonnée, qu^elle prist d'un grand cœur (encores qu'elle s'en doutast), de la main propre de son mari, et mourust, trois heures après la prise de ceste médecine.
Elle avoit en son mal quelques intervalles, et par fois quelques bonnes heures, pendant lesquelles elle
3ose retournoit fort à Dieu, et le prioit ardamment, avec plusieurs bons et saints propos -, mais avoit tousjours p. DB l'Estoilb. — i vin 9
,3o PIERRE DE L'ESTOILE Avril 1604
ceste vive appréhension qu'on ne i'estouffast, priant pour cest effect son père de ne la point laisser : « Car aussitost, disoit-elle, mon père, que vous m'aurez laissée, ils m'estoufferont. » Ce qui fut en partie cause de lui faire donner la médecine.
Le dimanche 1 1* de ce mois, jour de Pasques flories, Monseingneur le marquis de Rosni, estant au presche à Ablon, fist le pain bénist à S.-Paul, où on donna pour lui quatre escus au cierge et quatre à Tœuvre. On disoit
10 qu'il estoit de deux paroisses fort différentes, et esloingnées Tune de l'autre.
Il donna aussi trente escus pour la queste du Cordelier portugais, à S.-Paul, qu'il alloit ouïr souvent; et disoit-on qu'on lui avoit bien fait jusques à quatre cens escus, qui estoit plus de proufit qu'on n'eust sceu tirer de ses sermons en quarante ans.
Le samedi 24^ de ce mois, veuille de Pasques closes, ung nonmié Loste, commis principal de M. de Villeroy, duquel il estoit fillol et grandement aimé et favori, aagé
ao de vingt-trois ans seulement, aiant esté descouvert avoir intelligence avec l'Espagnol contre le service du Roy, duquel il descouvroit tous les secrets, jusques à envoler en Hespagne copies des lettres que le Roy escrivoit au Roy d'Angleterre, Comte Maurice, et autres princes et seingneurs ses confédérés, peu amis de l'Espagnol (chose tesmoingnéepar la bouche de Sa Majesté) ; ayant pris sa brisée pour se sauver vers Meaux, accompagné d'un courrier d'Espagne, et se sentant fort poursuivi de près et pressé par lesprévosts des mareschaux, principalement
3o par celui de Meaux, fust trouvé nayé en la rivière près La Fené, joingnant le bacq, où il avoit passé l'eau (soit qu^aprôs l'avoir estouffé on l'y eust jette, ce que beaucoup ont creu et croient; soit, selon l'opinion des autres, qu'il
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y fust tumbé par hazard, ou qu'il s'y fust précipité par désespoir). Le corps mort fust fouillé par tout : on trouva sur lui trente quadruples d'Espagne, ung doublon et ung sol, un cachet, ung camaieux, et ung chappelet de corail marqué d'or, fort beau et de grand prix, avec lequel il Êiisoit ses dévotions à l'église, et, le tenant entre les mains, disoit dessus : Pater noster, Ave Maria, recommençant tousjours et ne faisant autre prière que celle-là, comme je l'ai oui asseurer à un homme d'honneur, assez
10 privé de lui, avec lequel assistant à la messe, il avoit observé toutes ces simagrées et*entendu ces belles dévotions.
Ainsi servoit Dieu par compte, ce bon Catholique, comme il faisoit le Roy d'Espagne, son maistre, selon le comptant qu'il enrecevoit pour trahir le Roy de France, son prince et naturel seingneur : estant, au reste, si bon chrestien, qu'il alloit au conseil aux docteurs pour estre asseuré que Jésus Christ avoit esté fait homme, ne le pouvant nullement croire, ainsi qu'il disoit.
20 II commença ses menées et trahisons, lorsque le Roy envoia M. de la Rochepot en Espagne, avec lequel il alla, à l'instante prière, requeste et sollicitation de M. de Villeroy, son maistre.
Estant là, il descouvrit l'entreprise de Pampelune, de laquelle il n'y avoit que le Roy, Messieurs de Rosni et de Villeroy, son maistre, qui sceussent et qui en peussent parler : ce qu'aiant esté ramentu depuis par Sa Majesté audit sieur de Villeroy, lui osta pour un temps l'appétit et le dormir. Aussi n'estoit^ce ung petit desservie^ fait
3o à Sa Majesté que cestui-là) pour lequel on tient que ce petit maraud avoit touché de l'Espagnol deux mil eseus.
Du depuis il poufsuivist tousjours, et en descouvrit bien
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d'autres, jusques à ce qu'estant décelé par un nommé Raphin à l'ambassadeur de France, qui en donna adris au Roy : désirant ledit Raphin (qui estoit ung des Seize, homme de sac et de corde, et exilé de France, son pays naturel, pour la Ligue) rentrer par là en la grâce de son prince, en la France et en son bien, descouvrit toutes les menées et intelligences de Loste, qui se fioit dudit Raphin comme Taiant tousjours congneu mal affectionné au service de Sa Majesté, et lequel, pour cest effect, es-
10 toit nourri et entretenu de la bourse de l'Espagnol.
Le lundi 26®, le corps mort de Loste fust amené à Paris et mis au Chastelet, où chacun par curiosité Talloit voir. Il fust embausmé et ouvert par les plus experts chirurgiens, qui tous le jugèrent n'avoir esté nayé,etle tenoient comme impossible pour trois raisons : principalement Tune, qu'on ne lui avoit point trouvé d'eau dans le corps ; l'autre, qu'on lui avoit trouvé les mains jointes l'une contre l'autre : ce qui ne se void point en un nayé; la troisiesme, qu'au lieu qu'ung homme qui s'est nayé a tous-
ao jours les jambes fort roides et estendues, cestui-ci les avoit au contraire toutes retirées et quasi resserrées jusques auprès des fesses. Par ainsi concluoient à l'estouffement, après lequel on l'avoit jette dans l'eau, n'y aiant Upparance aucune qu'il eust été estranglé, ni autrement mort, pource que les marques ordinaires y défailloient. Le Roy, fort fasché de cest accident et trahizon,en remaschoit la conséquence plus en son cœur qu'il ne la faisoit paroistre au dehors, faisant, comme on dit, bonne mine en mauvais jeu; plaingnoit les Estats du Pays-Bas,
3o auxquels ce petit coquineau avoit bien brouillé (disoitil) les affaires (et possible plaingnoit autant ou plus les siennes, sans en dire mot); portoit cependant le meilleur visage du monde à Villeroy^ prenant bien la
Avril 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX i33
peine d'aller jusques chez lui pour le consoler et conforter en son ennui, ne lui monstrant aucun soupçon de desfiance pour ce qui s'estoit passé, non plus qu'auparavant, encores moins : tellement qu'on disoit à la Cour que l'heur lui en vouloit bien d'avoir un si bon maistre, pource qu'en matière d'ung fait d'Estat de telle conséquence, les rois et les princes veulent coustumièrement que les maistres respondent de leurs vallets : comme aussi il semble bien raisonnable, mesmement quant la 10 charge respond apparamment au soupçon.
Le peuple, moins retenu que le courtizan, passoit bien plus oultre : car par ses discours il attacchoit au gibet avec Villeroy plusieurs autres, qui à l'avanture n'en pouvoient mais, non plus que lui. Estant aussi peu en la puissance de toute la faculté terrienne d'engarder le peuple françois de parler que d'enfouir le soleil en terre ou l'enfermer dedans un trou.
Sur ces discours, coururent les deux vers latins sui* vans, qu'on attribuoit à M. N. R. :
30 Fabula per varias vulgo trajicîtur artes,
Inque brevem, ut cuique est animus, jactatur olivam.
Brevis oliva. Ung olivier ; Vilbroy.
En ce temps, fust publié et imprimé, à Paris, VAnti^ Soldat françois^ fait par ung nouveau poétastre et escrivaceau de ce temps, nommé Du Souhait, qui est un discours fort peu souhaittable dejtous les gens d'honneur, et si gauffe et mal tissu qu'il ne mérite qu'un Matagot pour response : au reste, qui sent de loin son ame cautérisée Espagnole, rejette à bon droit de tous les bons et natu- 3o rels François.
Deux ou trois jours devant la descouverte de l'entreprise de Loste, comme le Roy s'amusoit à lire le livre du
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Soldat français^ auquel on disoît qu*il avoît prisgoust depuis ung peu, arriva M. de Villeroy, auquel Sa Majesté en riant demanda s'il avoit point veu et leu ce livre. A quoi Villeroy aîant respondu que non : « Il faut, lui dit le Roy, que vous le voiez : car c'est un livre qui parle bien à ma barette, et encores mieux à la vostre. Il dit que vous estes Espagnol : vous sçavez bien ce qui en est. »
En ce mois, moururent à Paris le président Chanr-
loron; ung bedeau de l'Université, nommé Violette, aagé de trente-cinq ans seulement; Madamoiselle de Congis, jeune damoiselle, cousine de feue ma femme; et Madamoiselle Olier, fort jeune aussi, de laquelle le mari avoit eu Testât de Rognais, de Trésorier ordinaire des guerres, lequel on disoit qu'il avoit acheté quarante mil escus.
Sur la fin de ce mois, et le dernier ou pénultiesme d'icelui, mourust, dans le couvent des Jacobins de Paris, François Texere, Portugais, moine de l'ordre
*o S.-Dominique, homme de bien, meilleur François qu'Hespagnol, grand généalogiste, et assez docte pour un moine. Au reste, homme pacifique, et formel ennemi de toute Ligue et faction : ce qui le rendoit odieux à beaucoup de son couvent.
Il venoitfraischement d'Angleterre, où il avoit esté par le commandement du Roy, qui lui avoit fait donner cent escus pour son voiage. Estant là, il avoit veu le Roy d'Angleterre, auquel il avoit fait présent de sa généalogie qu'il avoit faite ; et avoît esté fort bien veu et receu de
3o Sa Majesté ; estant prest d'y retourner, lorsque le mal le prist, qui fust le propre jour de Pasques : c'estoit une rétention d'urine, qui le fist mourir avec grandes et extresmes douleurs.
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Beaucoup ont eu opinion qu^on lui avoit aidé, et que quelque meschant moine (dont ce couvent n'est point desgarni) Tavoit chevillé. Pour moi, je tiens la maison des Jacobins pour une mauvaise retraicte à tout homme (soit moine ou autre) qui fait des volages en Angleterre, au temps présent (si ce n'est pour y mal faire), et qui est recongneu pour bon François et affectionné au service du Roy de France.
La constitution du présent mois d'avril fust fort douce,
10 plaisante et agréable, respondante à Tétimologie de son nom, AçpoSiTYj, et qui avoit une monstre de fertilité de tous biens, la plus belle qu'on eust sceu voir ni regarder : qui eust esté une joie entière au pauvre peuple si elle n'eust esté interrompue (comme sont les choses de ce monde ordinairement) par une appréhension de la maladie contagieuse, qui paroissoit jà en beaucoup d'endroits, et la rage des chiens à Paris, qui estoit comme une chose prodigieuse en une telle ville, et qui sembloit la menasser de quelque triste et funeste accident.
ao * Le vendredi dernier jour du présent mois d'avril, ung mien ami me communiqua une lettre qu'on lui avoit envolée sur Testât des affaires du Pays-Bas; laquelle, pour l'avoir trouvée bien faite et escrite (selon mon jugement) d'une belle plume, je fis doubler sur l'heure, et en pris la copie suivante* : *
« Monsieur, il n'y a rien, parmi nos misères et calamités, qui me desplaise plus que de dire que nous nous allons tousjours repaissans des vaines espérances que Ton nous a données depuis un si long temps sans au-
3o cun effet; et que cela nous fait négliger les moiens de
I. Cet article f raturé dans le manuscrit original de la Bibliothèque publia' que de Troyes^ est remplacé par ces mots en marge : Je Tai fait depuis imprimer par Du Val et Berion.»
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remédier à la ruine et subversion qui nous menace de si près, que nous ne sçaurions dire si nous en sommes à la veuille ou au jour.
« Chacun reconnoist bien que nous ne sçaurions durer en Testât où nous sommes, et qu'il se doit encores bientost changer en un pire; mais peu sçauront ou ozeront en dire les moiens ou remèdes pour nous en tirer. Doncques, pour ne parler en termes généraux, comme plusieurs font, je désire de particulariser ici seulement
io les subjects de nos justes appréhensions et les maux qui nous menacent, afin que s'ils sont sans remèdes, que nous nous résolvions de les supporter constamment, et que s*il y en a quelcun, nous le recherchions soingneusement : car ce n'est rien de descocher ses flèches, sans planter quelque but. ^
« La pire condition d'un Estât travaillé par la guerre, c'est d'y estre tousjours sur la défensive, sans pouvoir à son tour entrer sur l'offensive; d'avoir ses ennemis proches et son secours esloingné; d'y voir augmenter les
ao désordres, à mesure que les moiens d'y remédier diminuent ; et finalement, de ne pouvoir espérer de parvenir à une paix, soit par traicté, ou par l'effort des armes.
« Ces trois conditions se trouvent en la nostre telles que toute espérance de les voir changer nous est interdite.
« Nous ne pouvons, en premier lieu, entrer au pays des ennemis, pour, y portant la guerre, respirer dans le nostre. L'on a tenté en vain par plusieurs fois, et mesmes depuis peu par les costés de Dresberch, de
3o Saghing et de Bommel : ce qui n'a servi qu'aies affermir et fortifier davantage. Ils sont couverts et enserrés de toutes parts, de la mer et des bras du Rhin et de la Meuse, puissans en vaisseaux' et en toutes sortes d'es-
Avril 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 137
quippages nécessaires pour en défendre les passages, ou favorizés d'une telle assiette, bien recongnue de l'antiquité, qui n'a demandé d'eux que ce qu'ils ont voulu bailler. Ils peuvent plus faire de mil soldats que nous de deux ou trois fois davantage.
« En ceste guerre défensive, les peuples sont sans cesse oppressés de leurs forces mesmes, desquelles la fouUe qui s'en ressent est tousjours plus difiBcile à supporter, pour petite qu'elle puisse estre, qu'une bien plus 10 grande venant des ennemis : car le mal redouble, ou du moins le regret qu'on y a, quand il est fait par ceux d'où Ton attend le bien et la conservation.
<c La condition d'un soldat en une telle guerre n*est pas meilleure que celle du peuple : car il ne se peut prévaloir d'aucun butin, qui est sa principale espérance et ce qui le fait plus guaiement exposer aux périls. Les commodités de la campagne lui sont interdites, et la simple paie, dont il est impossible qu'il se puisse tousjours bien entretenir, souvent vient à lui manquer : car 20 les pays oppressés ne satisfont la pluspart du temps à ce qu'ils promettent en espérance d'allégement.
<c Quant au secours qui nous vient de dehors, il a servi, à la vérité, jusques ici à faire durer et prolonger nostre misère, et à nous faire perdre pied à pied ; mais il n'a jamais esté assez puissant, ni ne le peult estre, pour nous en tirer.
« Cest enfin le secours d'Espagne qui vient avec beaucoup de bruit et d'apparat, mais très-peu d'eflfect, et tousjours après les occasions passées, trop tard pour 3o nous défendre, et trop tost pour nous oppresser. Il le faut tirer quasi tout des extrémités de l'Italie et du fonds de l'Espagne, d'où, avant qu'il puisse parvenir ici, la longueur et fatigue des chemins en consomment une
i38 PIERRE DE LTESTOILE AvrU 1604
grande partie ; et ce qui en arrive a tout besoin de repos, sinon qu'on les veuille emploier sans les faire rafraischir, et lors l'on les void fondus comme la neige au so* leil, et ruiner avant qu'ils aient eu moien de se reconnoistre. Là où nos ennemis ne font que frapper du pied en terre, il en sort de tous costés, en un moment, de frais et tout prests à servir, autant qu'ils en peuvent entretenir, dont les plus esloingnés les joingnent en trois ou quatre jours : ce qui nous cause une entresuitte d'acci-
10 dens. Car, comme on dit, le premier coup en vault deux, et ils sont tous) ours plus prests que nous de jetter leurs forces en campagne, desquelles mesmes ils ont cest avantage de se pouvoir descharger d'une partie quand le temps et les occasions de la guerre le permettent ; ce que nous ne pouvons faire : car les nostres viennent de trop loin pour les y renvoier; de sorte qu'il nous en faut tousjours supporter la fouUe et l'oppression.
« Touchant l'argent et moiens de faire la guerre, nous avons veu les années passées que le Roy Catholique,
20 abandonnant le soin de la conservation de ses Estats, s'est volontairement porté à des conquestes imaginaires d'Afrique, d'Irlande et autres, où il a beaucoup emploie; et que ce qui nous souloit venir de ce costé-là nous a souvent manqué au fort de nos affaires. A ceste heure qu'il a des enfans, et que la nécessité des siennes augmente et se descouvre plus grande chacun jour, jugeons ce qui s'en doit espérer.
« L'Espagne, quoi que l'on en veuille dire, est pauvre à l'esgard des grandes charges et extresmes despenses
3o qu'il lui faut supporter. Son trafiq d'espiceries des Indes Orientales est fort diminué et incommodé par les Hollandois; l'or et l'argent des Indes Méridionales et Occidentales n'y viennent plus comme ils souloient. Les
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mines s^y espuisent, comme elles font ailleurs, et puis Ton ne peut faire travailler avec tant de milliers d'hommes que par le passé. Les Espagnols, au lieu de les peupler et méliorer, les ont la pluspart désertées ; et s'y trouve des isles et contrées où il y avoit quatre ou cinq cens mil Indiens quand ils les conquirent, lesquelles à présent, par leur avarice et rudesse, sont presque inhabitées.
« Le feu Roy Catholique usa d'une très grande es-
10 pargne, quelques années devant sa mort, ruina par ses décrets * quelques * quasi tous les marchans qui avoient négocié avec lui; et néantmoins c'est chose bien congneu qu'il laissa sa Couronne grandement endebtée et sans nul fonds.
« Il est bien aisé à juger que le fils est bien plus en arrière que n'estoit le père, puisqu'on sçait qu'il a davantage despendu en une année que son père n'avoit fait en trois ou quatre, la pluspart sans besoing et le tout au gré de celui qui le possède. Ce qui peut apporter de
30 grands désordres et empescher que l'on ne satisfasse aux despenses plus nécessaires et importantes.
« Ainsi nous volons que, par faute de moiens, la confusion augmente chaque jour en ses Estats, où nous avons, outre l'oppression continuelle, des garnizons et des armées amies et ennemies, avec plusieurs mutins formés; et un seul autresfois, qui fust celui d'Alost, renversa tous ses Estats, en une saison mesmes que les mutinés se gouvemoient avec moins de désordre qu'à présent. Il est encores à craindre qu'au lieu de satisfaire à
3oces vieux mutinés qui sont en pied, qu'il ne s'en face davantage et de nouveaux.
« La différence qui se donne aux mutinés et à ceux qui ne le sont pas fera que nous n'en manquerons ja-
HO PIERRE DE L'ESTOILE Avril 1604
mais, quand il n'y auroitque ceste raison-là: car les uns sont logés à couvert dans les villes closes, exemps de travail et péril, et reçoivent, outre ce qu'ils pillent en la campagne, douze ou quinze sols par jour pour soldat à pied, et vingt-quatre et vingt-cinq sols pour celui de cheval; et finalement ont leur paiement entier, là où les autres qui sont exposés à Tennemi et aux fatigues continuelles de la guerre reçoivent si peu qu'ils ne sçauroient suflBre pour entretenir la plus misérable personne du
10 monde, et ne sont jamais contentés s'ils ne se mutinent, encores que, pour dire vrai, ils ne le sont jamais bien : car l'on leur charge et déduit ordinairement le pain, les armes et les habits de munition qu'ils ont receus une fois plus qu'ils ne valent, et plusieurs choses mesmes qu'ils n'ont pas receues; au lieu que les autres princes font déduire toutes munitions à moins qu'elles ne leur coustent, afin que le soldat se puisse entretenir de sa paie.
« Outre ce, l'indignation des soldats où est tumbé
20 nostre Archiduc, et tant de manquemens de ses promesses, font qu'ils se mutinent à chaque bout de champ.
« Il n'y a point eu de Gouverneurs généraux, en ces Estats, depuis ces guerres commencées, sous lesquelles, pour disgrâce qui ait esté, il se soit fait davantage de deux ou trois mutincmensau plus; aucuns les ont évités du tout, quelque nécessité qu'ils aient eue. Mais, depuis l'arrivée de Son Altesse, il s'en est fait vingt formés, que j'escrirai ici, afin qu'on ne pense pas que j'ajouste au nombre, à sça voir celui de Diais,d' Ardais, deCarpen,
3o de Calais, de La Capelle, de Wert, du Castelet, de Dourlans, de Cambrai, de la citadelle d'Anvers, du fort de Saint-André, de Crêvecœur, de tous les vaisseaux de l'amiraulté qui sont sur l'Escault, de deux forts qui sont
Avril 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 141
entre Anvers et l'isle du Sas de Gand, de l'Esduse, d'Hults, du fort de Sainte-Claire devant Ostande, dont nous sommes tous les jours oppressés, comme Ton void.
« L'Archiduc a trouvé, depuis deux ans ou environ, une invention pour frustrer les vieux soldats de leurs avantages signalés et mérités, qui sera encore cause que nous aurons plus de mutinemens que jamais : c'est qu'il ne se fait plus de monstres, comme il souloit. Mais,
lotraictant tous les gens de guerre également, il leur ordonne à chacun quatre sols par jour, qui manquent bien souvent. Les vieux soldats avantagés, voyans cela, ne faudront jamais à se mutiner pour estre paies du surplus qui leur peult revenir, lorsque la somme le vaudra, sçachans bien qu'ils n'en sçauroient rien tirer autrement. Et quant aux Bisongnes et nouveaux venus, ils ne sont pas subjets aux mutinemens, pource qu'il n'y a rien à proufiter pour eux, d'autant que leur solde est si petite et leurs charges si grandes et si excessives, qu'ils devront
2otousjours plustost qu'il ne leur sera deu. Mesmes reconnoissans la triste vie qu'ils passent en une vieille guerre comme celle-ci, où il n'y a rien à gangner que des coups, ils se retirent la pluspart.
c< Ainsi, Son Altesse, voulant tromper les soldats, se trouvera trompée et des jeunes et des vieux, et n'en sera jamais bien servie par les moiens qu'elle tient.
« Les ministres et principaux officiers Espagnols, superbes et incapables, qui manient, tournent et virent tous les ressorts de l' Estât comme il leur plaist, et dis-
3o posent des moiens qui viennent de leur pays, dont ils en consomment la plus grande partie inutilement, suivant leurs passions, sont cause de ces inégalités et nouveautés, et de ce que l'on n'a pourveu à réprimer ceste coustume de
142 PIERRE DE L'ESTOILE Avril 1604
mutinement. Ils s'opposèrent aux moiens qui en furent proposés aux derniers Estats Généraux, et semble parmi eux que ce soit un crime d^en traiaer. Cependant ces mutinemens empeschent que Ton ne puisse rien entreprendre qui réussisse, et consument les deniers destinés pour faire la guerre et les meilleurs soldats qui y devroient servir. Car le plus clair s'en va en Tentretènement et paiement des mutinés; et quand ils sont paies, ils se retirent quasi tous : les uns voulans mettre leur
10 argent en seureté, les autres craingnans les ressentimens; et la pluspart, pource qu'après qu'ils ont esté mutinés, ils ne peuvent plus espérer de grades ni de charges, lesquelles, par conséquent, sont données à gens neufs et inexpérimentés : et par [ce moien, un mal en attire plusieurs,et tous ensemble une ruine inévitable.
<( Touchant les moiens de la paix, nous en sommes si esloingnés que nous n'y sçaurions seulement attaindre avec l'espérance. Nos chefs n'ont pas, à leur advénement, tenu le chemin pour y parvenir : ils ont perdu toute con-
ao fiance, sans laquelle il seroit malaisé de traicter. Et puis, aiant à le faire avec gens de différente Religion, ils ne dévoient avoir permis les supplices qui se sont faits, mesmes celui d'une simple femme, qui fust enterrée vifve, aux faubourgs de Bruxelles tirant vers Louvain : laquelle il eust esté plus à propos de bannir que d'en venir là, attendu qu'elle ne pouvoit enseigner ni dogmatizer. Mais quoi I nous voyons bien clairement que ce n'est pas ce qu'on désire^ que la paix : TEspagne, séparée de nous d'une si grande distance, veult entretenir et faire ici loing
3o d'elle son champ de Mars, conservant cependant toutes les autres provinces et dominations paisibles. Il seroit du tout impossible d'induire les ministres espagnols d'accorder ce qui seroit nécessaire pour faire venir les Hol-
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landois à une paix : car les orgueilleux aiment mieux rompre queploier; et de mesmes dédaigner ce point sur les HoUandois, de se contenter de ce que les Espagnols leur voudront accorder : ainsi ce seroit temps et paroles perdues que d^en traicter.
a Quant aux moiens de parvenir à la paix par la guerre, en surmontant nos ennemis par l'effort des armes, il y a encore moins d'apparance que par le traicté. Nos voisins puissans et redoutables ne la désirent point et ne la
10 doivent désirer par raison d'Estat. La grandeur d'Espagne, suspecte à tous les potentats de TEurope, et laquelle n'est à craindre que par ce costé-ci, en seroit trop accreue ; et outre les difficultés qu'ils apporteront tousjours à ce dessein, il y en a tant d'autres que le temps de les dire défaudroit plustost que le subjet.
« Et quand mesmes les HoUandois seroient abandonnés de tous les princes voisins, et réduits sur la simple défensive, si nous n'avions, pour les entreprendre, d'autres forces et moiens que ceux qu'on y emploie
ao ordinairement, encore ne pourrions-nous espérer d'en venir de longtemps à bout.
« Ceux qui ne connoissent pas bien l'assiette de leur pays peuvent juger par l'eschantillon d'Ostande, qui est loin d'eux, ce qui est du reste de la pièce qui y est joint et contigu. La plus grande partie des villes et forteresses qu'ils tiennent sont maritimes, et ont les ports et havres encore plus libres et ouverts que celui d'Ostande, qui est des moindres : de sorte qu'on ne les sçauroit bien assiéger, ni leur empescher le secours, sans armées navales,
3ooù chacun sçait (et l'expérience l'a monstre) que leur puissance surpasse de beaucoup celle d'Espagne. Ainsi, par le traité ne par la force, nous ne pouvons espérer aucun repos ni allégements
144 PIERRE DE UESTOILE Avril 1604
« Parmi tant d'inconvéniens qui nous menacent, que devons-nous finalement attendre? Jugez, je vous supplie, s'il seroit bien possible que ces pays, espuizés de moiens, continuassent les efforts quUls ont faits après nos Estats, en espérance de quelque allégement; et ceux qu'ils font encore chacun jour, bien que toutes nos espérances soient esteintes et fouldroiées. Jugez aussi, je vous prie, s'ils se relaschent et ne le font, ce qui en peult arriver, puisque, Taiant fait, ils n'ont rien avancé que leur 10 ruine !
« Certes il est inévitable, parmi tant de misères et de ruines, et si peu de conduitte et d'adresse, que le peuple ou le soldat, et peut-estre tous deux ensemble, ne donnent à travers des escueils, et que nos voisins ne se servent, de proche en proche, du bris de nostre navire, sur lequel ils ont l'œil fiché.
a Les travaux et charges modérées retiennent chacun en leur devoir; mais les violentes et continuelles réduisent tout au désespoir. D'ailleurs, tous les moiens et puisse sances humaines, destitués de conseil comme nous sommes, se fondent promptement dessous leur grandeur mesme. Je crains, encores plus que je n'oserois dire, que le bruyant trompette de la France ne nous resveille en sursault l'un de ces matins.
a Les subjets de la guerre sont encore plus grands entre ces deux grands Rois qu'ils n'ont jamais esté entre leurs devanciers, lesquels y ont passé la pluspart de leur aage.
« L'injuste détention du roiaume de Navarre et du
3o comté de S.-Pol et autres, et la facilité de l'entreprise de
ces Estats, sont de grands prétextes et de grands esguil-
lons pour y entendre. Que si, aux termes où nous
sommes, le Roy de France fait seulement congnoistre
Avril 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 14S
qu'il en a le vouloir, tout est perdu, ou si fort esbranlé qu'en attendant la cheute du Général la pluspart s'en esloingneront, délaissans au destin le soin d'en disposer, et iront rechercher leur conservation particulière d'un costé et d'autre, s'estimans bien heureux s'ils la peuvent trouver.
« Ainsi que toutes choses tendent à leur centre, les vœux et volontés des peuples oppressés par la longueur des guerres ne tendent qu'à la paix, et quiconque paroist
10 la leur pouvoir donner, ils lui adhèrent. Nos peuples, qui n'ont veu en tout le cours de leur vie que guerres et désolations continuelles, et qui espèrent que leurs enfans et neveux en pourront voir un meilleur, mais non jamais par le chemin que l'Espagne leur fait tenir, si tost qu'il s'en présentera un autre qu'ils estimeront plus court et plus droit pour attaindre à ce but tant désiré, ils ne fauldront pas de le suivre. Et, venant le Roy de France à se monstrer sur nos frontières, bien ferme dedans ses arsons, nous ne les sçaurons plus retenir ni empescher
20 qu'ils ne s'aillent Jetter d'une course précipitée entre les bras de Sa Majesté, sans traicté ne condition. Et quant aux Grands du pays, que la venue de Son Altesse a tous ruinés pour les extresmes despenses où il les a portés, sans qu'ils trouvent en elle nulle ressource, peut-estre n'en feront-ils pas moins : car Dieu sçait si ce courtois et magnanime prince sçaura bien recueillir tout ce qui se viendra présenter devant lui, sans se contraindre ni forcer.
« Et quand nous voudrions tous ensemble, mesprisans
3o sa bonté et clémence, esprouver sa valeur reconneue d'un chacun, et nous résoudre d'attendre ce dernier chocq de pied ferme, cela ne pourroit de rien servir que d'empirer bien fort nostre condition 1
p. DE L'ESTOILB. — VIII. 10
146 PIERRE DE UESTOILE Avril 1604
« Nous nous trouverions, en un instant, enclos et environnés, de toutes parts, d'ennemis qui sont maistres de la mer. En ce que les Hollandois possèdent, elle nous borne d'un costé, et la France de Tautre; il ne nous resteroît qu'une fortestroite avenue devers le Luxembourg, qui, dès ceste heure, n'est guères libre, et laquelle seroit bientost du tout bouchée quand la France seroit d'un costé, et les Hollandois de l'autre; de sorte que, nous ostans tous les passages de la mer, et ceux de la terre
10 ferme empeschés, nous ne pourrions plus attendre nostre secours que du Ciel, lequel ne s'ouvre pas tous les jours pour faire des miracles et sauver miraculeusement ceux qui ne l'ont pas recogneu quand il en a fait.
ce Mais, laissant les miracles à part, et traictant des choses naturelles qui sont de nostre jugement, lesquelles chacun peult voir à l'œil et toucher au doigt, dites-moi, je vous prie, qui c'est qui nous pourroit donner du bled ici, la guerre avenant, pour nourrir nos armées? Les garnisons et le peuple de la campagne, réfugié dans les
20 villes quand la guerre le presse, en tout le surplus de ce pays, emploient en la composition des breuvaiges plus du tiers du bled qu'on y receuille, où il n'en croist pas le quart de ce qui y est nécessaire, mesme quand le labeur de Hainault et d' Arthois, ouvert aux courses de la France, vient à estre incommodé. Or, où le pain fault, tout est à vendre; outre ce, qui est-ce qui nous pourroit faire venir du sel, du vin, ni plusieurs autres alimens nécessaires à la vie humaine, qui ne croissent en ces Estats, sans qu'il fust très*aisé à nos ennemis de l'empescher ? Il est inévi-
3d table que le prix de ces choses redoubleroit incontinent^ et que soudain après la pluspart viendroient à noua manquer du tout. Quant aux munitions de guerre, Ton sçait bien les défauts que nous en avons, d'où les tirons^
Avril 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 147
et la facilité d'en couper les chemins. Brief, sans nous rien oster et faire autre mal que de nous rien laisser passer, il leur seroit facile de nous réduire en une extrémité du tout insupportable ; et lors nous ne pourrions au plus faire estât de tenir que comme une place assiégée, c'est-à-dire autant que les vivres et munitions que nous aurions devant nous dureroient, ce qui seroit bien peu. Il nous faudroit après recevoir les conditions telles que Ton impose à ceux qui se laissent réduire aux der-
lonières extrémités, et en traicter (comme on dit) le poingnard sur la gorge.
« Les HoUandois, se servans de cette guerre de France, ne perdroicnt pas le temps, et, gangnans cependant quelque place par la force, ils les priveroient, comme ils ont fait la Frise et les autres provinces, de la Religion Catholique (que nous devons nous esvertuer, sur toutes choses, de conserver). Brief, nous serions misérablement affligés et dissipés^ servans de proie et de butin aux uns et aux autres, et de sanglant théâtre sur lequel
20 se joueroient maintes tragœdies, aux despens de nostre imprudence.
« Tous ces maux sont très grands, reconneus d'un chacun, et comme pendans sur nos testes : néantmoins, )e ne tiens du tout les choses déplorées en un Estât, quand il reste quelque moien d'y remédier et qu'on le veut suivre. Nous en avons ung qui pousse à nostre porte, lequel plusieurs sçavent comme moi; mais nul ne Toze dire : il ne leur est permis ni mesmes respirer nos plaintes, qu'on voudroit bien encore faire estouffer du tout.
3o « Par vos dernières lettres, vous me priez de les vous escrire et Je le ferai librement, remettant à vostre prudence d'en user selon qu'elle verra bon estre. « Avant tout, je vous dirai que Je n'approuve nullement
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de nous accorder et unir seuls avec les Hollandois (comme il vous a esté proposé). Nous devons prendre là-dessus conseil de l'avenir sur le passé, et considérer que nous avons esté joints ensemble, et que TEspagne nous a contraints, après beaucoup de feux allumés et de sang répandu, de nous séparer et rentrer soubs son joug. Geste dernière erreur seroit plus à blasmer que toutes les autres. S'il nous faut unir avec eux, il est du tout besoing que ce soit avec quelqu'autre assez puissant pour nous
10 donner la paix, pour nous y maintenir, et pour chasser promptement de nos Estats les garnisons et forces Hespagnoles : car, seuls, nous ne le sçaurions faire-, et puis le Roy de France, s'il n'est intéressé, ne seroit obligé de refuser les passages qui sont en ses mains aux forces et moiens d'Espagne, qui nous viendroient tousjours troubler. Ainsi, voulans sortir d'une guerre, nous entrerions en une autre, qui est tout ce que nous devons craindre et redouter.
(i Le seul remède de tous les maux qui nous pressent,
20 et le moien d'éviter ceux qui nous menassent, aussi de conserver la Religion Catholique et de jouir d'une paix bien ferme et asseurée, c'est de porter et unir ces Estats entiers avec la Couronne de France, suivant l'exemple de plusieurs autres provinces, lesquelles, pour se garantir des guerres qui les oppressoient^ en ont fait de mesme. Et, pour parvenir à cela, il n'y faut que contribuer nostre volonté, à laquelle les Hollandois seront prompts de se joindre; et quand nous le serons ensemble avec la France, il n'y a rien au monde qui puisse, de là
3o en avant, troubler nostre repos, ni par mer, ni par terre.
« Alors nous pourrons bien appendre nos vies et vœux mouillés à Neptune, et nous venter d'avoir eschappé les
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bourrasques des aquilons furieux et pris port assuré contre toutes tempestes.
« Et, encore que les Hollandois n'approuvassent ce dessein, si ne devrions-nous pas délaisser d'y entendre : car, nous estant joints et unis avec un si puissant Roiaume, et si voisin, ils ne nous sçauroient plus nuire; et puis nous sçavons bien qu'ils l'ont fort recherché et désiré autres fois ; de sorte qu'il n'y a point d'apparance de croire qu'ils le voulussent rejetter à ceste heure.
ïo a Les Espagnols, qui seuls se trouveront intéressés en cela, sont fort esloingnés de nous, pour s'y opposer : ils ont perdu le passage de hurs forces par l'Italie, par le traicté de Savoye; et les autres, tant par mer que par terre, leur sont interdits. Ils n'ont garnison que dans neuf places, à sçavoir dans la citadelle d'Anvers, dans celle de Gand, au Sas de Gand, à TEscluse, à Neuport, à Endermonde, à Cambray, à Roiermonde et à Dixunade; encore dedans plusieurs de ces places il n'y a qu'une escouade d'Espagnols, et en aucunes les garni-
20 sons sont meslées de soldats espagnols et wallons, et en d'autres les habitans y sont les plus forts.
c( D'ailleurs, ceux qui ont bien reconneu ces neuf places diront avec moi qu'il n'y en a que trois qui soient fortes et tenables, et que les autres sont très foibles.
« Or, tout cela aiant le pays contraire, et un Roy si puissant et si voisin que celui de France en teste, ne tiendront pas tant contre lui qu'ont fait la Bresse, la Savoye et autres, qui estoient bien unies en elles-niesmes,et avoient au reste toutes les choses aussi favorables pour
3o leur défense qu'elles se trouveront ici contraires. Ce que connoissans les chefs qui y commandent, ils seront très aisés à renger à la raison par le discours ou par la force, et se contenteront de leur retour libre et asseuré en Hes-
i5o PIERRE DE L'ESTOILE Avril 1604
pagne, comme il lem* fut domié par ces Estats pour Sa Majesté Très-Chrcstienne, après la Ligue de la France, « Quant à leur année, chacun sait Testât où elle est réduite, le peu d'hommes de commandement qui s Y trouvent, ayans quasi tous capitaines, officiers et personnes expérimentées qui y souloient servir esté tués et sacrifiés à nostre inexpérience et mauvaise conduitte; et quant à ceux qui Tout eschappé, ils ont esté maltraictés ou congœdiés pour y faire place à d'autres, poussés en
10 avant par la faveur de la Cour, laquelle pourvoit ici en toute la charge des armées plustost que la valeur ne autre mérite. Chacun sait bien aussi le mescontentement des soldats, la haine et le mespris du chef, à qui les armes, où il n*a esté nourri, sont si peu favorables que rien ne lui succède. Ajoustez à cela ce qu'ils ont à souffrir chacun jour, et jugez après Testime qui s'en peut faire. J'entens des forces Espagnoles : car je tiens pour certain que celles du pays embrasseroient nostre résolution, comme elles ont fait autresfois pour un bien moins
%o asseuré que celui-ci ; et quand il y en auroit aucuns si aliénés du repos de leur patrie qui ne le voudroîent faire, ils ne pourroient éviter, avec ceste armée destituée de chefs et de conduitte, d'estre bientost enveloppés et couverts de sa ruine.
« Son Altesse, qui, à la vérité, a plusieurs vertus d'un bon prélat et tous les défauts d'un grand capitaine, considérant la hauteur de son entreprise et le peu d'apparance, aiant failli sous tant de chefs expérimentés, quelle puisse jamais réussir soubs lui; voiant d'ailleurs
3o la foible assistance qu'il tire d'Espagne, seroit bien aise de s'en voir honnestement deschargé ; et Tlnfante estant hors d'espérance d'avoir enfans qui lui puissent succéder en ses Estats, où elle ne reçoit que mescontentement.
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ncdevroit estre marrie de retourner en Hespagne jouir du repos où elle a été nourrie et eslevée, et de quelque partage de provinces et pays paisibles.
« Ce n'est pas ce qu'il faut à nostre Archiduc qu'un Estât troublé : aussi ses parens, qui avoient bien reconneu son inclination, Tavoient voué à l'Église. Il faudroit, pour nous restablir, des mouvemens plus promts et plus gaillards que les siens. Geste grande gravité à laquelle il semble attaché, et dont il n'oseroit sortir, craingnant de lo mesprendre, lempesche de se communiquer à ses subjets, en un pays où il seroit plus requis qu'en nul autre.
<c II se fait servir par les plus grands, et mesmes par ses confrères et compagnons d'ordre, jusques aux choses indignes d estre nommées.
ce L'on void, chacun jour, grand nombre de Noblesse, qui pourroit bien s^emploier à la teste d^une compagnie de cavallerie ou d'un régiment, ne s'exercer qu'à porter des plats sur une table, et d'autres encore à d'autres choses moins nécessaires, ao « La vaine grandeur de ceste Maison (très mécanique, au reste) embarrasse les armées où il va, et remplit toutes les villes où il loge de bouches et de personnes aussi inutiles qus sont les gardes-dames en un pays si froid que le nostre, et qui pis est consument les deniers plus nets et liquides qu'on puisse recouvrer. Mais quoi! l'Archiduc se plaist tant à cela, pourvu que rien ne manque de ce qui despend de sa grandeur imaginaire, qu'il se donne peu de peine du reste.
« Et quant aux affaires de la guerre, il n'y entre que 3opar force et ne s'y plaist nullement, car ce n'est pas son art ni son mestier.
« Aussi toutes les fautes passées ne l'ont pas rendu plus capable qu'il souloit estre : il est tout prest encore d'en
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faire de plus grandes et avec les mesmes outils. Il ne sçait faire marcher, camper, vivre, et encore moins exploiter une armée; et si de cent conseils ou de cent hommes de guerre Ton lui donne le choix, il prendra tousjours le pire.
« Or jugez si cela est propre pour nous restablir ou pour nous conserver, et à quoi le tout tend.
« Au reste, toute la Chrestienté, hors l'Espagne, fourniroit et favoriseroit nostre dessein : car, outre les grandes
10 raisons qu'ils en ont, ces Estats servent de magazins et de descente de plusieurs marchandises à la pluspart de l'Europe, dont le trafficq est empesché et toutes choses enchéries, à cause de la guerre que l'Espagnol y entretient, avec la ruine du pays et incommodités de tous les princes voisins.
« D'ailleurs, ces deux grandes Couronnes, opposées Tune à l'autre, ne pourroient, après ceste union, venir si facilement aux mains que par le passé, aiant la Nature mis de si fortes et grandes barrières aux autres frontières
20 de leurs dominations, qui sont les Alpes, les Pyrénées et la mer, très difficiles à franchir en tout temps, comme l'expérience du passé l'a assez monstre.
<c Ainsi, laissant la Chrestienté en paix, ils tourneroient leurs armes contre l'ennemi commun du nomChrestien. « Ces pays aussi despendroient d'une domination ferme et stable, à cause de la loi Salique qui s observe en France, et ne seroient plus subjets aux mutations et changemens, comme ils ont esté par le passé, à cause des alliances que les filles qui en sortent prennent, et de
3o tumber es mains d'AlIemans, Hespagnols et Gouverneurs estrangers qulls y commettent, chacun desquels apporte ici son impureté et nous veut régir à sa mode. « Quant aux mœurs des François, qu'aucuns de nos
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Hespagnolizés rejettent, je leur avouerai que la nation françoise peut avoir ses défauts, ainsi que toutes autres, car il n'y en a point d'exempts, et la propre qualité des choses mortelles est Timperfection; mais ils m'avoueront aussi que les François ne sont point ordinairement superbes, avares ne cruels, et que leur courtoisie et libéralité conviennent bien mieux avec nostre franche et libre humeur qu'avec l'orgueil insupportable de la nation Hespagnole, que nul autre ne peust souffrir, et dont la
10 nostre est si particulièrement esloingnée qull seroit impossible de faire jamais d'eux et de nous, en quoi que ce puisse estre, une bonne composition. Mais, nous joingnans avec la France par dessein et élection, puisque le plus favorable des accidens qui nous menacent est d'y estre portés par la force, nous pouvons bien faire nostre condition, et traicter de sorte que tout ce que l'on craindroit pour ce regard ne nous sauroît jamais préjudicier. Et puis, ce sont en pays conquesté, et durant les guerres, mères des désordres, que toutes nations se licencient et
20 desbordent; mais, en un Estât qui n'auroit besoing de garnisons ni d'armes et qui seroit pacifique (comme nous rendrions le nostre, usans de ceste prévoiance), chacun se contiendroit en son devoir de vocation, et la justice se rendroit esgalement à tous, ce que nous ne pouvons jamais espérer sous la domination Hespagnole.
« Le Roy Très-Chrestien, lequel, entre les autres vertus qui logent en son ame généreuse, a celle de la clémence si vivement emprainte qu'il en est admiré d'amis et d'ennemis, s'estant déporté envers ses subjets vaincus
3o et soubmis avec tant de douceur que chacun Ua peu voir, ne conserveroit pas seulement nos privilèges, mais, nous portans volontairement sous sa domination , il les nous accroistroit.
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« Quant à la Religion, Ton sçait comme les choses s'accommodent doucement en France, sans que nul y soit violenté : ce qui en effect a remis plus de personnes au droit chemin que n'avoîent fait auparavant toutes les forces qu'on y avoit emploiées.
« Sa Majesté, voiant nostre bonne volonté, la recevroit bénignement, se communiqueroit à nous comme un bon prince, prendroit soin de nostre conservation, nous deschargeroit des insupportables malietostes et impositions
10 dont nous sommes accablés. Brief, procédans avec lui de telle sorte, il nous donneroit (comme l*on dit) la carte blanche, se contentant de nostre reconnoissance, et d'espargner chacun an ung million de livres par nostre moien, que du moins il a emploie à Pentretènement des forces et garnisons d'une si longue frontière que ces Estats font aux siens ; de n'avoir plus, comme il a ordinairement, dans ces pays-ci, des armées voisines de son Roiaume : ce qu'en tout temps apporte des ombrages et de la despense ; et de voir, au reste, la France bornée et couverte
20 du seul endroit par lequel elle a esté et peut estre encores endommagée.
« Le trafficq de toutes marchandises, qui a quasi cessé en ces Estats, seroit remis, et libre de Tune en l'autre province, s'estendant en trois ou quatre cents lieues sans nulle imposition. Celui de la mer seroit incontinent ouvert, et celui des Indes encore ne pourroit tarder de l'estre.
<c Les Hollandois, qui en sçavent déjà bien les chemins, n'ont envie de les oublier. Nous ne verrions pas
3o seulement ces pays restablis en leur ancienne splendeur, mais, qui plus est, jouir de Tavantage de prospérité et grandeur, et de toute commodité, qu'ils n*ont jamais fait.
ATril 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX i55
c C'est, â la vérité, toute autre chose, d*estre sous un grand Roy, où les fortunes se font grandes, au prix d'un petit prince où elles sont réduites ; ou d'estre sous un Roy voisin, ou sous ung qui est esloingné.
« Quand celui d'Espagne semeroit et feroit pleuvoir des Grands et des faveurs, Tenvie de la nation Espagnole, par les mains de qui tout passe, n'en laisseroit tumber une seule goutte sur nous autres, qui ne serons jamais capables, parmi eux, que de foules, de desfaveurs et 10 d'oppressions.
<c Les bénéfices, gouvememens, estats et offices dé ces pays, dont nous voyons les Espagnols et autres estrangcrs pourveus, n'en seroient concédés qu'à nos compatriotes. Brief, nous ne donnerions pas ces pays ici à la France, mais la France à ces pays, qui en ont esté autrefois distraits, et sont aisés à y rejoindre, ne pouvans jamais avoir repos qu'ils ne le soient, comme aussi ils n'en ont point eu depuis leur séparation.
« Il n'y a murailles, mer ni montagne entre eux deux
20 qui Tempeschent. Nos cœurs, nos loix et coustume» sont
semblables, ou très-peu s'en fault, et sommes la pluspart
de mesme langue; plusieurs d'entre nous y sont appa-
rantés, et avons pris origine des uns et des autres.
ce Au reste, nous nous régirions tousjours par nos Estats Généraux, mesme ainsi que font les autres provinces qui se sont portées à la France pour leur conservation, et sans en estre nécessitées, comme nous sommes à présent, qu'il semble que nous ne le sçaurions différer sans prendre un si grand sault qu'il nous soit du tout impos- 3o sîble d'en pouvoir jamais relever. Je prie à Dieu de nous faire la grâce de l'éviter, et, jettans ce dernier ancre de salut qui nous reste en la main, d'embrasser promptement ceste salutaire proposition, vers laquelle toutes
i56 PIERRE DE L'ESTOILE Avril 1604.
celles que l'on nous pourroit faire pour parvenir à une paix et éviter nostre ruine entière, se trouveront, je ne diray pas sans effect, mais, qui plus est, sans aucune apparance qu'elles puissent jamais réussir.
<c Qui est tout ce que je vous escrirai pour ceste heure, sinon que je seray. Monsieur, vostre bien humble et affectionné serviteur, i»
Mai.
Au commencement de ce mois, coururent, à Paris, io des chiens enragés, qui effraient le peuple et en mordent tout plain ; entre autres, le banquier de Sanzay, qui, sortant de sa maison près du cimetière S. -Jean, pour aller à la messe, en fust mordu d'un à la jambe; laquelle M. Duret, le médecin, lui fist cerner, inciser et accoustrer tout à l'heure ; puis Tenvoia à la mer, qu'on tient estre le souverain remède à ceste maladie : comme aussi ledit Sanzay en guérist. On fist faire défenses, par la ville, sur peine de cent escus d'amande, de laisser sortir aucuns chiens des maisons, et qu'on eust à tuer inconti- 20 nent ceux qu'on trouveroit par les rues : ce qui fut observé et entretenu à la mode de Paris.
La peste aussi parust en quelques endroits de la ville, principalement vers le quartier de l'Université, où il y en avoit plus qu'en tout le reste de Paris.
En la rue de S.-Jean-de-Beauvais, y en eust une maison ou deux affligées; près S.-Hilaire, deux ou trois, entre autres celle d'un boulanger. En la rue d'Escosse, ung pauvre libraire, vis-à-vis de mon relieur, qui, en aiant perdu sa femme et ses enfans, s'en alla comme dé- 3o sespéré au coche d'Orléans, en danger (selon la bonne police de Paris) de gaster ceux qui y estoîent, et à
Mai i6o4 MÉMOIRES-JOURNAUX iSj
Tavanture en infecter toute une bonne ville où il alloit. Vers la place Maubert, la maison d'un advocat de la Cour, nommé TEvesque, en fut affligée : ses enfans en moururent, et ne laissoit, pour cela, d'aller ordinairement au Palais. Ung autre advocat, nommé Perier, qui demeuroit en la rue des Lavandières, en mourust en ce mesme temps. De-là les ponts, on n'en parloit guères que vers la Fripperie, où il y en a voit une maison. Couroient aussi force morts subites, nonobstant la constitu-
10 tion du temps, qui estoit belle et saine ; et en mourust, en nos quartiers, ung nommé Renusson, qui, aiant souppé, le premier de ce mois, sur M. Chavanon, et fait fort bonne chère, eust à peine le loisir de gangner son lit pour rendre son ame à Dieu.
Le samedi 1 5« de ce mois, fust exécuté et tiré à quatre chevaux, en la place de Grève, à Paris, le corps mort de Loste, duquel, nonobstant qu'il eust été embaumé, sortoit telle puanteur, que les assistans ne la pouvoient supporter, et le bourreau mesme en cuida estouffer.
20 Le mécredy 19® de ce mois, en la rue de l'Arondelle, à Paris, une jeune fille damoiselle, affligée d'une fièvre chaude accompagnée de resveries, comme sa garde l'eust laissée seule pour aller quérir quelque chose, se laissa tumber du haut d'une fenestre en bas qui respondoit en la rue, et se tua. Son père et sa mère estoient du pays de Poictou, de maison fort noble et honorable, qui estoient venus à Paris pour poursuivre la vidange d'un procès qu'ils venoient de gangner, lequel leur importoit de cent mil francs et plus , et estoient logés en ladite rue de
3o l'Arondelle, en chambre garnie, avec ceste pauvre fille, qui estoit leur unique consolation , principalement du pauvre père, qui estoit un bon vieil gentilhomme, tout gris, qui n'a voit avec ceste fille qu'ung fils, lequel il ne
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vouloir point voir, pource qu'il s'estoit marié contre sa volonté; et estoient prests ledit gentilhomme et sa femme de pourvoir leur fille en bon lieu, sans ceste fortune ou plustost providence de Dieu, qui dispose des choses de ce monde comme il lui plaist, et tout au rebours bien souvent de ce que les hommes ont proposé, et ce, ordinairement au beau milieu de nos belles prospérités et desseins.
Ce jour, se voioient, au Chastelet de Paris, où on les
io avoit portés, quatre corps de gentilshonmies qui s*estoient battus en duel, et s'estoient entretués, au grand mespris des ordonnances de Sa Majesté, et encores plus de celle de Dieu, duquel la loi est vilainement an£rainte et violée de ce costé-là, sans aucune punition, qui est le pis ; estant permis à la Noblesse d'aujourd'hui faire avec toute impunité une profession contraire à l'Évangile : qui est une chose abominable. Entre ces gentilshommes y en avoit ung nommé le baron de Saint-Marc, que chacun plaingnoit pour sa valeur et bon naturel, estant con-
20 gneu et aimé du Roy à ceste occasion, lequel on disoit avoir fait une belle fin; et moi, avec tout bon Chrestien, j'appellerai une mauvaise et pauvre fin, sinon en tant qu'il aura pieu à Celui qui seul d'une mauvaise en peult faire une bonne, par sa grande miséricorde, lui avoir touché le cœur pour se reconnoistre.
Sur la fin de ce mois, moururent, à Paris, la veufvô Kerver, la dame Buon, et la femme du chirurgien Riolant.
En ce mois, advinst, à Orléans,qu'ung bourgeois de la
3o ville qui avoit autresfois esté des capitaines et principaux massacreurs de la S.-Berthélemy, mourust en la Religion^ de laquelle depuis ung an ou environ il avait fait profession avec ung nommé Bassecour, Curé de S.-Ger-
Mai 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX iSy
main, en ladite ville. A raison de quoi estant fort mal voulu du peuple, principalement des mutins, auxquels il avoit servi de porte-enseigne de sédition, animés encores plus de ce qu'à la mort il n'avoit voulu avoir niprestres, ni sacremens, et qu'on le vouloit enterrer au lieu destiné à ceux de la Religion : s'estans assemblés pour Tempescher, menassans de forcer la maison et traîner le corps à la voirie, furent réprimés enfin par la Justice et Chevalier du Guet; et ceux qui s'y trouvèrent, condamnés seule-
10 ment à seize sols d'amande chacun. De quoi le Roy adverti, s'en monstra fort malcontent, et en escrivist à son Lieutenant-général et principaux officiers des lettres bien précises, par lesquelles il les chargeoit d'en faire faire justice exemplaire, ne voulant qu'ung tel attentat contre ses édits demeurast sans punition; et qu'il estoit d'autre conséquence qu'ils ne pensoient pas, veu Testât du temps et de ses affaires. La lettre de Sa Majesté, qu'un mien ami me monstra, portoit ces propres mots ».
Le lundi dernier de ce mois, je receus des lettres de
»oM. de Plomb, de La Rochelle, dactées du 19 du présent mois, par lesquelles, entre autres particularités, il me donnoit avis d'une publique et ample librairie qu'on y alloit dresser, et à laquelle la pluspart des gens de lettres et qui aiment les livres donnoient et contribuoient, m'exhortant à ceste libéralité avec les autres, qui ne demeurera, me mande->il, frustrée des éloges de louange qui leur sont deus, lesquels seront engravés au frontispice de leurs livres. Mais, pour mon regard, je n'ay nulle envie d'eschanger les miens à des éloges de louange, qui
3o ne sont que vent, pource que mes livres m'ont cousté autre chose.