I. La lettre ne se trouve pas daas le manuscrit de Troyes
i6o PIERRE DE L'ESTOILE Mai 1604
La constitution de ce mois de may fut fort belle, saine et plaisante, avec une monstre de grande fertilité et abondance de tous biens.
JUING
Le 5® de ce mois, le Roy receust advis d'un long et furieux assault donné à Ostande par l'Espagnol, qui fust aussi virilement repoussé, comme bravement il avoit esté assailli : si qu'il en demeura une grande quantité de morts des assaillans, desquels on en comptoit de tués 10 jusques à près de deux mil.
Deux jours après, pour emplastre de ceste playe, les François espagnolizés firent courir un bruit à Paris, qui y estoit commun, que le comte Maurice avoit esté assas» sine par un sien valet de chambre, et Ostande rendu; lesquelles nouvelles continuèrent trois jours, jusques à ce qu'on en eust receu certain advis contraire de la part des Estats.
Le 23® de ce mois, qui estoit un mécredi, auquel jour on avoit remis la petite Feste-Dieu, pource que la 20 S. -Jean estoit le lendemain, la procession S.-Supplice des fauxbourgs S. -Germain, qui avoit accoustumé de passer par la rue de Tournon, n'y passa point, pour l'amour de l'ambassadeur d'Angleterre qui y estoit logé, et ne voulust souffrir qu'on tendist devant sa maison, disant qu'il feroit mettre le feu dans les tapisseries qu'on y tendroit.
Sur la fin de ce mois, l'Évesque de Bolongne, accusé
d avoir fait quelques chermes et sorcelleries contre la vie
et estât du Roy, fust mis prisonnier en la Bastille, avec
3o une damoiselle nommée Montpelier, et sa fille, qu'on
disoit aussi s'en mesler. Mais leurs maisons et cabinets
Juin 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 161
fouillés et leurs papiers inventoriés, on n'y trouva que des poulets d'amour, qui estoit la magie que TÉvesque et les damoiselles exerçoient : tellement qu'à faute de preuves furent, peu après, eslargis et mis dehors.
Le comte Dauvergne, en ce mesme temps, s'absenta de la Cour, soubs prétexte d'une querelle qu'il avoit avec M. le comte de Soissons; mais, en effea, pour une nouvelle conjuration dressée contre le Roy par la Marquise sa sœur et le sieur Dantragues son père, de laquelle il estoit 10 des plus avant, avec beaucoup d'autres.
Juillet.
Le vendredi 2* de ce mois, la prétendue promesse de mariage faite par le Roy à la Marquise fust rendue à Sa Majesté, au logis de M. le Chancelier, avec la descharge mise au bas, Dantragues aiant esté menasse de perdre la teste, au cas qu'il ne la rendist.
Le samedi 17* de ce mois, ung nommé Poussin, tondeur de draps à Lyon, frère d'Ancelin, imprimeur du Roy en ladite ville, fust pendu en la place de Grève, à
ao Paris, accusé d'avoir estranglé sa femme : ce qu'il * n'a jamais confessé* et nia jusqu'à la fin. Il estoit de la Religion, et, pour le convertir et faire mourir Catholique, on lui voulust bailler des prcebstres, lesquels il repoussa, mesmement le Curé de S.-Berthélemi, nommé Fuzil. Estant à l'eschelle, il tira de ses chausses une petite paire de psalmes où estoient les prières, lesquelles il dit assez longues, estant appuie sur un des échellons de l'eschelle, puis les donna au bourreau, qui les jetta en sa charrette. Après il se prist à chanter le psaume VI : Ne veuille^ pas,
So 6 sire, etc. , et le chanta tout du long sans estre interrompu : ce que chacun trouva estrange, attendu la fouUe
p. DB l'EsTOILB. — Vlll. Il
102 PIERRE DE L'ESTOILE Juil. 1604
du peuple qui estoît là; au bout duquel se présenta à lui un prestre pour Texhorter de mourir en la foy de l'Eglise Catholique, Apostolique et Rommaine, qu'il rebuta fort rudement, usant de ces mots, qui furent entendus de tout le peuple : <c Retire-loy, Sathan ! » sans que pour cela s'eslevast aucun bruit ne murmure : ce qu'on trouva encores plus estrange.
AOUST
Le dimanche premier de ce mois, ung ministre^ nommé 10 Du Val, qui autresfois avoit esté gardien des Capussins de S.-Omer, conmie il revenoit de faire son presche de la Brie, où estoit son église, fust enlevé par quelques archers du Prévost de THostel et mené prisonnier à Arras, où il fust mal traicté : dont ceux de la Religion se troublèrent fort, et en firent grandes plaintes et poursuites au Conseil et à Sa Majesté, qui s'en monstra fort desplaisante, M. le Chancelier s'estant excusé (ainsi qu'on disoit) d'avoir esté surpris en la commission qu'il en avoit donnée.
Le lundi 2* de ce mois, se voioit en l'abbaye S.-Ger- 20 main-des-Prés une belle jeune femme, morte et nayée, aagée de vingt-deux ans ou environ, laquelle aiant esté peschée vers la Grenouillère, y avoit esté apportée le matin. Elle avoit une grosse pierre au col, une autre aux jambes, un coup de poingnard à la gorge et quelques autres coups. Chacun y accouroit pour la voir et reconnoistre, tant qu'enfin, sur le soir, elle fust recongneue pour une HespagnoUe, Comœdienne, accoustrée de cette façon, ainsi qu'on disoit, par deux Hespagnols aussi Comœdiens, avec lesquels elle avoit dès long-temps privée 2o et familière connoissance, et auxquels elle s'estoit des-
Août 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX i63
couverte de quelques bagues et argent qu'elle avoit, qui furent cause de sa mort.
Les meurtriers enfin furent pris, et, le fait avéré, le jeudi 12* de ce mois, par arrest de la Cour, confirmatif de la sentence du Bailliuf de S.-Germain, furent lesdits deux Hespagnols roués vis-à-vis de la Grenouillère, où ils avoient nayé leur HespagnoUe : lequel meurtre toutefois il ne fust possible de leur faire confesser qu^à la mort, et ce sous la promesse qu'on leur fist qu'ils ne seroient 10 point roués vifs, comme portoit leur arrest : ce qui fust exécuté.
Le vendredi i3*, fust bruslée en la place de &rève, à Paris, une femme convaincue d'estre dès long-temps sorcière.
Le mécredi 18* de ce mois, un Maistre des Comptes de la ville de Rennes, en Bretagne, fust condamné par un arrest de la Cour d'espouser en face d'Eglise une veufve à laquelle il avoit promis mariage, et soubs ceste couverture lui avoit fait un enfant, auquel mesme il avoit donné a« son nom au baptesme.
Il fut dit par son arrest (ce qui est remarquable) qu'il Tespouseroit tout à l'heure, ou, à faute de ce faire, que, dans deux heures après midi, il auroit la teste trenchée: ce qu'il fust contraint d'effectuer, et furent mariés ce matin dans l'église S.-Berthélemi, à onze heures.
Le président Mole lui en prononça l'arrest en ces mots : « Ou mourez, ou espousez, telle est la volonté et résolution de la Cour. »
Ce jour, le Lieutenant-civil Miron, fait Prévost des 3o Marchans, revinst de Fontainebleau saluer Sa Majesté, qui se monstra fort contente de son élection.
Le dimanche 22* de ce mois, le Roy, estant à Fontainebleau, receust les nouvelles de la reddition de la ville
i64 PIERRE DE L'ESTOILE Août 1604
de l'Escluse du jour de devant, dont Sa Majesté se monstra si contente qu'il en voulust dire le premier les nouvelles de sa bouche à PAmbassadeur d^ Angleterre, quUl manda à cest effea, estant jà monté à cheval, dans la cour de Fontainebleau, pour aller à la chasse, et les lui dit en ces termes : « Monsieur l'ambassadeur, TEs- « cluse est rendue; j'en ay receu les nouvelles. Je vous « en ferai voir les articles de la capitulation, que Villeroy «( a; je lui commanderai de vous les bailler. »
10 Ceux de la Religion se monstrèrent, entre les autres, fort réjouis de ceste reddition : tant que le lendemain, dans \^ salle du Palais, où on tient le bureau des nouvelles, un gentilhomme, assez indiscrettement, parlant à M. de Clermont d'Amboise, proféra tout haut ces paroles : « Clermont, à ton advis, cela s'appellerait-il pas « chassemesse ? »
Le samedi 28*, fust pendu à Paris, devant la maison du Chevalier du Guet, un jeune garson, aagé de di^sept ans seulement, qui avoit esté peut laquais audit logis,
20 pour avoir crocheté deux cabinets où il y avoit tout plain de bagues. Ce pauvre garsonnet, comme on le menoit pendre, pleuroit à chaudes larmes, et disoit que c'estoit la première fois qu'il lui estoit avenu.
Le dimanche 29^, M. le Dauphin passa par Paris pour aller à Fontainebleau, où le Roy Tavoit mandé. Il estoit dans une litière descouverte, où Madame de Malissi, sa Gouvernante, le tenoit, et y eust force vtpai criés par le peuple à son arrivée.
En ce temps, le ministre Du Val revinst d'Arras(où il
3o estoit prisonnier) à Paris, aiant obtenu sa liberté par l'entremise du Roy, auquel seul, après Dieu, il en doit la délivrance et la vie. Aussi en alla-t-il remercier * très humblement * tout aussitost Sa Majesté à Fontainebleau.
Sept. 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX i65
Septembre.
Le vendredi io« de ce mois, on me dit les nouvelles de la mort de M. de Plom, mon bon ami, décédé à La Rochelle, quelque temps auparavant, de la maladie : ce qu'on m'avoit celé tant qu'on avoit peu, à cause de mon mal, comme, à la vérité, je reconnois avoir fait perte en cest homme d'une douce, docte et chrestienne compagnie, et lequel, sur toutes choses, craingnoit et aimoit Dieu : ce qui estoit cause que je Taimois et honorois
10 beaucoup, et auquel j'avois délibéré de léguer mes curiosités, comme il m'avoit promis faire les siennes. Mais Dieu en a disposé autrement.
Le jeudi dernier de ce mois, fust pendu et puis bruslé aux fauxbourgs S. -Jacques, à Paris, devant le Jeu de Paume de Bracques, ung misérable tripotier qui servoit ordinairement de nacquet par les Jeux de Paume, et ce pour avoir proféré des blasphesmes horribles et exécrables contre Jésus-Christ et sa très sainte Mère, dont il faisoit mestier et marchandise. Son dicton fust supprimé
20 et son arrest bruslé avec son corps, afin que jamais ne fust parlé, entre le peuple, d'une si grande et vilaine énormité.
Sur la fin de ce mois, grands remuemens â la Cour : la Marquise disgraciée, ses enfans menésà S.-Germain, de l'exprès commandement de Sa Majesté. Fortan et Morgan, Anglois, prisonniers du Roy et de M. le Dauphin, estans accusés de conspiration contre TEstat, accusèrent la Marquise, le comte Dauvergne et Dantragues. En ce mois, moururent à Paris Madame la prési-
3o dente Mole, ma cousine; Madamoiselle Bragelonne,
i66 PIERRE DE L'ESTOILE Sept. 1604
cousine de ma femme; Madamoiselle Dierre, aagée de vingt-quatre ans seulement, et le bonhomme Odeau, beau-père de feu mon frère Du Couldray,
Octobre.
Le vendredi premier de ce mois, fust pendu et estranglé en la place de Grève, à Paris, un certain Gascon qui se disoit gentilhomme, grand faciendaire de l'Espagnol et de TArchiduc, au surplus, homme d'un grand esprit, qui par ses subtilités avoit jà plusieurs fois eschappé la
10 prison et la corde, et duquel le comte Maurice avoit donné avis au Roy de se garder, ne lui aiant jamais esté possible de l'attraper. Mais ce que tous ces gens ici n'avoient peu faire, une garse de Paris, qu'il entretenoit, le fist : car, aiant fait condamner ceste garce au foiiet pour quelques hardes qu'elle lui avoit dérobbé pour s^n sauver, l'accusa, et, aiant esté ouïe là-dessus par M. le Chancelier, donna moien de le prendre prisonnier (comme on fist), et lui faire son procès.
Le mardi 5* de ce mois, à six heures du matin, Mada-
20 moiselle de Bueil, nouvelle maistresse du Roy, espousa, à St-Maur-des-Fossés, le Jeune Chanvalon, jeune gentilhomme, bon musicien et joueur de luth, piètre (ainsi qu'on disoit] de tout le reste, mesme des biens de ce monde. Il eust l'honneur de coucher le premier avec sa mariée, mais esclairé, ainsi qu'on disoit, tant quli y demeura, de flambeaux, et veillé de gentilshommes, par commandement du Roy, qui le lendemain coucha avec elle, à Paris, au logis de Montauban, où il demeura au lit jusques à deux heures après midi. On disoit que son
3o mari estoit couché en un petit galatas au dessus de la
Oct. 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 167
chambre du Roy, et ainsi estoit dessus sa femme; mais il y avoit un plancher entre deux.
Le samedi g% Asconia, nostre voisin, praecepteur de M. St-Denis, mourust.
Le samedi 3o® de ce mois, mourust, à Paris, mon cousin de Monthelon, jeune homme qui avoit esté receu Conseiller de la Cour à la survivance de son père; et, le lendemain, mourust mon bon serviteur Estienne Pillait, en la fleur de son aage, auquel le mariage avança ses 10 jours, comme aussi on disoit qu^il les avoit avancés à mon pauvre cousin, aimé et honoré de tous ceux qui le connoissoient.
Novembre.
Le jour de Toussaints, premier de ce mois, le Curé de St-Paul, à Paris, alla aux Jésuistes, près le petit St-Anthoine, dès le matin, où, aiant trouvé dans iréglise les nappes mises sur la table pour communier, en grande colère osta lesdites nappes, et avec une aspre et sévère remonstrance exhorta le peuple de venir communier
ao chacun dans sa paroisse, et non là où ils ne le pouvoient fsdre sans permission de leurs curés, menassa d'excommunier ceux de ses paroissiens qui s'y trouveroient, prescha au mesme temps contre Tabus des bastons des confrairies, et exconamunia ceux de sa paroisse qui doresnavant les prendroient. Le Curé de St-Eustacé fist le mesme en sa paroisse.
Le 20® de ce mois, le comte Dauvergne, arresté prisonnier par le sieur de Nerestan, en Auvergne, qui s'en saisist par un brave et subtil stratagesme, fust amené
3oce jour et mis à la Bastille, au devant duquel alla La Chevalerie, lieutenant de M. de Rosni, qui, voiant ledit
i68 PIERRE DE UESTOILE Nov. 1604
comte bouflfonner, capréoler et sauter comme de coustume, lui dit assez à propos « que ce n'estoient pas des figures de balets qu'on vouloit jouer ; qu'il estoit question, en son fait, d^autre chose ».
L^advocatDorléans, délivré en ce temps de prison, fist imprimer à Paris un Remerciement au Roy, duquel il dit autant de bien qu'il en a jamais dit de mal; et est ledit discours assez bien fait pour un homme duquel le stile est tourné à la mesdisance.
^^ Prières, en ce mois, par les églises de Paris, et principalement aux Augustins, du commandement du Roy et de la Roine, pour la Conssinne, fille de la nourrisse de la Roine, qu'on disoit estre ensorcellée.
Gosselin, Gardien de la Librairie du Roy, aagé de près de cent ans, homme de bien et grand mathématicien, fust, en ce temps, trouvé mort dans une chaire près de son feu, tout havi et bruslé, et desjà vert, aiant esté laissé seul par son homme, qui gangna tout aussitost le haut et s'enfuit, ayant veu ce prodigieux accident, et
20 craingnant qu'on ne le lui voulust imputer. De fait, son corps, porté au Chastelet, fust visité des chirurgiens, qui lui trouvèrent un coup à la teste, mais ne vouloient asseurer que ledit coup fîist de cheute ou d'effort qu'on lui eust fait. Ce qui rendit le valet plus soupçonné estoit qu'il sembloit malaisé qu'un homme de son aage, tumbé dans le feu, se peust, tout bruslé qu'il estoit, relever et asseoir dans une chaire comme il avoit fait. A quoi on respondoit que le serviteur, qui avoit tousjours esté tenu pour fidèle et esprouvé tel de son maistre, avant que s'en
3o aller, le voulust, tout mort possible, asseoir dans sa chaire pour lui rendre ce dernier service. Mais la descharge principale du valet fut qu'on ne trouva faute aucune ni à son argent, ni â autre chose quelconque qui lui appartinst.
Nov. 1604 MÉMOIRES-JOURNAUX 169
Renouait, Secrétaire du Roy, et Aimeras, Grand Audiancier de la Chancellerie de Paris, tous deux de mes amis, moururent à Paris en ce mois.