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DÉCEMBRE

Le samedi 1 1^ de ce mois, M. Dantragues fust amené prisonnier à la Conciergerie du Palais de Paris par M. Defunctis, Prévost des Mareschaux. Il estoit dans un coche fermé, que Marcoussi, son fils, accompagnoit à cheval, mais sans aucune suitte ni compagnie. Quand il

10 fust arrivé, il demeura un fort long temps sans pouvoir avoir ne feu ne lumière.

A Madame sa fille la Marquise, logée aux fauxbourgs St-Germain, furent baillées gardes et archers du Chevalier du Guet, auquel le Roy en commist la charge très expresse pour lui en respondre sur sa vie.

On disoit que laditeMarquise, qui, pour son adversité, ne se pouvoit rendre ni taire, ains parioit hardiment et aussi librement et effrontément que de coustusme, tenoit ordinairement ce langage, « qu'elle ne se soucioit point

aode mourir; au contraire, qu'elle le désiroit; mais, quand le Roy le feroit, on diroit tousjours qu'il avoit fait mourir sa femme, et qu'elle estoit roine devant l'autre. Au surplus, qu'elle ne demandoit que trois choses à Sa Majesté : un pardon pour son père, une corde pour son frère et une justice pour elle ».

Ses coffres fouillés et ses papiers tous inventoriés, on y trouva force petits poulets amoureux (instrumcns du mestier), et entre autres de Sigongne, * ainsi qu'on disoit*, qui furent cause de le disgracier.

3o La comtesse Dauvergne, toute espleurée, autant douce et humble que la Marquise estoit fière, s'estant jettée aux

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pieds du Roy pour lui demander la grâce de son mari, Sa Majesté, Talant fort courtoisement relevée et saluée, lui dit ces mots : « J'ai pitié de vostre misère et de vos larmes; mais, si je vous octroiois ce que me demandez, il faudroit (prenant la Roine par le bras) que ma femme que voilà fust déclarée putain, mon fils bastard et mon roiaume en proie. »

Ladite dame ayant eu permission du Roy d'envoier de sa part visiter son mari, et lui aiant fait demander ce

10 qu^il désiroit d^elle, il lui fist response qu'elle lui fist seulement provision de bon froumage et de moutarde, et qu^elle ne s'empeschast d'autre chose.

La Marquise, d'autre costé, sollicitée sous main par le Roy de lui demander pardon (dont elle se pouvoitasseurer de n'estre jamais esconduitte de Sa Majesté, eu esgard principalement aux affections passées et à son naturel prompt et enclin à pardonner à quiconque lui avoit demandé), respondit qu'elle n'avoit jamais offensé le Roy, et qu'où il n'y avoit point d'offense il n'y eschéioit point

ao de pardon. Mesmes du Chevalier du Guet, duquel le Roy s'estoit voulu servir à cest effect, lui aiant fait dire que ladite Marquise demandoit fon ledit pardon, et qu'elle lui avoit dit, respondit que c'estoit un meschant homme que le Chevalier du Guet; que jamais elle ne lui en avoit parlé, et que ce qu'il en avoit rapporté[au Roy estoit faux : dont Sa Majesté fust fort mal contente.

Le dimanche 26^ de ce mois, qui estoit le lendemain de Noël, un Turq, aagé de quarante ans ou environ, fust baptizé à Ablon et tenu par M. de Rosni, qui le nomma

3ode son nom Maximilien, Ceux qui y estoient disent que ledit Turq fist en ceste assemblée une fort belle et ample confession de sa foy.

Sur la fin de ceste année, AngeCappel, dit du Luat, fist

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imprimer à Paris ung livre in-folio de dix-huit ou vingt feuilles seulement, lequel il dédia au Roy, sur Tabus des plaideurs, et punition par amande de tous ceux qui s'ingéreroient doresnavant témérairement de plaider et perdroîent leurs procès.

Au commencement de ce beau livre, quMl a fait imprimer à ses despens et fait signifier aux libraires des défenses de n'en vendre ni débiter, pour recommandation de son nom et de ce bel œuvre, comme on présuppose 10 (qui n^est toutesfois estimé que de lui seul), il s'est fait pourtraire en Ange, au dessous duquel pourtrait il a fait mettre un quatrain à sa louange, auquel on a respondu par un autre de ceste façon :

De peur que cest Ange s*eslève.

Comme Lucifer autrefois.

Il le faut faire Ange de Grève Et charger son dos de gros bois.

M. Rappin y avoit mis, au commencement, des vers latins rétrogrades, comme pour recommandation de son

ao œuvre; mais on trouva qu'estant retournés ils disoient tout le contraire, qui fust cause de les faire oster à Taucteur et changer la feuille. Et, s'en estant plaint à Rappin, lui, pour s'en excuser ou plustost s'en mocquer, dit que par hazard ils s'estoient trouvés tels, et qu'il n'y avoit pensé malice en les faisant. * Je ne les ai encores peu recouvrir *.

En ce mois, mourust à Thouars le seingneur de La Trimouille, Duc et Pair de France, grand seingneur et grand terrien, et hors cela (dit quelcun) rien. Il estoit en

3ola fleur de son aage quand il est mort, et si estoit jà affligé des gouttes.

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Le Roy fist, en ce temps, Madamoiselle de Bueil Comtesse de Moret, faisant revivre Tamour en elle, qui estoit comme esteint en sa Marquise.

Geste année 1604 fust bonne en France, fertile en bleds, vins et fiiiicts, avec abondance de toutes autres sortes de biens pour les commodités de ceste vie, que ce bon Dieu nous a départis largement et libéralement.

Mais^ en récompense de ces grands biens de Dieu, nous avons esté mauvais et ingrats envers sa divine malojesté, stériles de toutes bonnes œuvres et abondans en tous vices, luxes et dissolutions, comme si nous voulions prendre occasion d^estre mauvais sur ce que Dieu nous est bon : ce qui me fait craindre son jugement *sur nous * pour les années qui viennent, voire sur les grands et les petits, si chacun en particulier et en général ne s^amande, qui est Tunique moien de destoumer son ire et les grands maux qui semblent nous menasser de fort près.

rSJOSSSifiSSS^^

Année i6oj

Janvier.

L'an i6o5, le lundi 17* janvier, nacquirent à Paris, en la rue de la Buscherie, à Tenseingne de la Ville de Calais, deux jumelles, sur les trois heures après minuict.

Le père s'appelloit Jacques Charpantier, maistre pescheur; la mère Denyse Coudun, aagée de trente-six ans. Elles avoient deux testes, quatre bras, quatre jambes, s'entr'accoUans par les bras : le tout bien formé en ses 10 parties, avec poil et ongles. Chacune avoit sa nature et son siège ouverts. Elles estoient conjoinctes depuis le milieu de la poictrine jusques au nombril, et vinrent au monde avant terme, au huictième mois. La mère eust grand travail à son accoucchement, les pieds estans sortis les premiers, contre nature. Toutes deux n*avoient qu'un arrièrefais commun, lequel enveloppoit les deux testes et les quatre jambes, sans les séparer. Celle qui estoit du costé gauche se présenta la première avec mouvement, indice de vie; l'autre morte, pource qu'elle avoit ao peu de chaleur naturelle, n'aiant qu'une artère umbilicale; l'autre, qui a eu un peu de vie, en avoit deux,

A la dissection des parties intérieures, qui fust faite aux Escoles de médecine, à Paris, il ne s'est trouvé qu'un foie, un cœur, deux estomachs, et tout le reste des parties naturelles séparé par une membrane mitoienne. Le foie estoit fort grand, assis au milieu, pardessus uni et continu par-dessoubs, divisé en quatre

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lobes, dans lesquels se rendoient deux veines umbilicales. Le cœur, pareillement, estoît fort grand, assis au milieu de la poiarine, ayant quatre oreilles, et quatre ventricules et huia vaisseaux, quatre veines et quatre artères, comme si nature eust voulu faire deux cœurs; et, encore qu'il y eust deux ventres inférieurs, il n'y avoit néantmoins qu'une poictrine, séparée d'avec les ventres inférieurs par un seul diaphragme.

Le samedi 29® de ce mois, le comte Dauvergne, 10 mandé à la Cour, est mis sur la sellette, où on disoit qu'il en avoit plus dit qu'on ne lui en avoit demandé. Il dit tout haut, en sortant, qu'il estoit le plus mal avisé de tous, mais le moins meschant. La Marquise y aiant esté aussi mandée, s'en excusa sur ce qu'elle avoit esté saingnée : ce qu'elle avoit fait (ainsi qu'on disoit) tout exprès.

Le lundi dernier du mois, elle y vinst, portant encore le bras en escharpe, parla résolument, comme de coustume, sans aucunement s'estonner; se défendit fort bien et contenta Messieurs, récusa son frère comme aiant ao querelle avec lui. Elle disoit ordinairement qu'elle ne demandoit que trois choses : un pardon pour son père, une corde pour son frère et une justice pour elle.

Ce Jour, dernier du mois, fust trouvé dans le cimetière St-Étienne-du-Mont, à Paris, ung petit enfant nouveau né qu'on venoit d'escorcher et^ qu'on avoit mis dans ung pot, où on le trouva, et y avoit autour dudit pot escrit :

A la boucherie je vay souvent; En ma bourse n'y a point d'argent.

3o On nepeust jamais descouvrir d'où cela venoit, ni qui c'estoit, et aussi peu de ce qu'on vouloit dire par ceste escriture.

Janv. i6o5 MÉMOIRES-JOURNAUX 175

M. Du TiUet, dit Boisrufier, Conseiller en la Grand'- Chambre, mourut en ce mois à Paris. Aussi fist M. de Mareuil, Briou l'apothicaire, qu'on appelloit le Singe, et Madamoiselle Pasté, qu'on nommoit la Dévote et la Mère des pauvres, qui est une bonne dévotion et la meilleure de toutes.

Febvrier.

Le mardi premier febvrier, la Cour de Parlement, par son arrest, condanma à la mort, comme criminels

10 de lèze-majesté, Messieurs les comtes Dauvergne et Dantragues ; et, pour le regard de la Marquise de Verneuil, ordonna qu'il en seroit plus amplement informé, et ce pendant, qu'elle seroit détenue sous bonne et seure garde, à la volonté du Roy.

Le mécredi 2®, feste de Chandeleur, comme le Roy sortoit pour aller à la messe, Madame Dantragues, sçachant l'arrest de mort donné contre son mari (l'exécution duquel devoit surseoir jusques à ce que le Roy en eust ordonné), se vinst jetter, avec sa fille, aux pieds de Sa

ao Majesté, implorant sa miséricorde. Le Roy, avec la larme à l'œil, les releva toutes deux, leur dit qu'il leur vouloit faire paroistre qu'il estoit bon ; qu'il assembleroit son Conseil, dès le jour mesme , pour en résouldre. « Allez prier Dieu (leur dit-il), qu'il le veuille bien inspirer et moy aussi, qui m'en vais présentement à la messe pour cest effea. »

L'après-disnée, ceux du Conseil assemblés conclurent tous à l'exécution de l'arrest-, mais Sa Majesté, estant d'avis contraire au leur, selon sa bonté et clémence ac-

3o coustumées, après avoir tenu quelque temps ce jugement en suspens pour les faire penser à leurs consciences

'76 PIERRE DE L'ESTOILE Fév. i6o5

(comme de vrai ils ne sçavoient où ils en estoient), remist la vie à Dantragues et au comte Dauvergne; et pour le regard de la Marquise, la délivra à pur et à plain (encores que jamais elle ne s'abaissast jusques-là de demander pardon, qui estoit tout ce que le Roy requéroit d'elle). Sur quoi on disoit que TAmour avoit triomphé de la Mort, et en fust divulgué Tépigramme suivant, qu'on trouvoit bien fait :

Mors et Amor dubio Henricœ de funere certant, lo Et voti causas reddit uterque sui.

Jactat Amor formam et molles commendat ocellos.

Mors scelus et miseras crimina nota refert.

Sub Jove res acta est, cœcum qui pectore toto Vulnus alit : victo judice, vicit Âmor.

Pendant la Foire S.-Germain de ceste année, où le Roy alloit ordinairement se proumener, se commirent à Paris des meurtres et excès infinis, procédans des desbauches de la Foire, dans laquelle les pages, laquais, escoliers et soldats des Gardes firent des insolences non

20 accoustumées, se battans dedans et dehors comme en petites batailles rengées, sans qu'on y pust ou voulust donner autrement ordre. Ung laquais coupa les deux aureilles à un escolier dans la Foire, et les lui mist dans sa pochée, dont les escoliers mutinés, se ruans sur tous les laquais qu'ils rencontroient, en tuèrent et blessèrent beaucoup. Ung soldat des Gardes aiant esté attaqué desdits laquais au sortir de la Foire, et atterré par eux de coups de baston sur les fossés S.-Germain, s'estant enfin relevé, en tua deux et les jetta tous morts dans les fossés,

3opuis s'en alla et se sauva. Voilà comme les desbauches, qui sont assez communes en matière de Foire, furent extraordinaires en celle de ceste année, laquelle néantmoins on prolongea jusques à Quaresme-prenant.

Fév! i6o5 MÉMOIRES-JOURNAUX 177

Le dimanche i3® de ce mois, M. de Rohan espouza, à Ablon, la fille de M. de Rosnî. Estant mariée, on lui mit aussi-tost, audit Ablon, la couronne ducale sur la teste, et lui bailla-Fon le manteau ducal; et fust en cest équippage cohduitte à Paris par un bon nombre de seingneurs et gentilshommes, auxquels M. de Rosni avoit donné à dîsner audit chasteau d'Ablon.

Le mardi i5« de ce mois, fust mis en terre, à Paris, l'advocat du Roy Marion, homme accort,fin, subtil, des- 10 guisé, et qui est mort en réputation d'un des premiers honmies du Palais, des plus habiles et des mieux disans (plus éloquent que pieux, dit quelcun), dont le jugement appartient à Dieu, et non aux hommes.

Mars.

Le jeudi 3® mars, fut mis en terre, à Paris, M. Jabin, Conseiller en la Cour, bon juge et incorruptible.

Le dimanche 1 3% le Roy, estant à Chantilli, receust les nouvelles du déceds à Romme du Pape Clément VHP, le 3« de ce mois : Pape pacifique et bon François, qui

20 estoit la cause que le Roy Taimoit et l'honoroit beaucoup. Ceux de la Religion mesme ne le haîoientpas, s^estant tousjours comporté en leur endroit fort gracieusement, et plus que pas un de ses prédécesseurs, jusques à leur octroier des passeports pour aller et venir librement à Romme : ce qu'on ne trouve point avoir jamais esté fait par aucun Pape. Quand il mourust, et long-temps auparavant, ce n'estoit plus de lui qu'une masse de chair, estant perclus de corps et d'esprit, aiant les mains mesmes toutes pourries et crevées : si que quand on lui

3o venoit baiser les pieds, qui èstoient bien puants autant que tout le reste, il lui faloit souslever les mains pour

p. DS L^tTOILB. — VIII. la

178 PIERRE DE L'ESTOILE Mars i6o5

donner la bénédiction. Le Pasquin en parla de ceste façon ^..

Le lundi 14% furent publiées et vérifiées à la Cour les lettres de Garde des Sceaux de France pour M. de Silleri Bruslart.

En ce mois, courust à Paris et à la Cour un Discours, escrit à la main, sur la reddition des villes de seureté, que Sa Majesté avoit accordées à ses subjets de la Religion, dont le terme estoit escheu, et qu'on disoit que le 10 Roy vouloît ravoir. Il estoit intitulé le Gentilhomme Allemand au Roy, discours libre, hardi et bien fait; mais, du surplus, qui sentoit bien son malcontent, et que Sa Majesté, aiant veu, dit tout haut (fust-ce à dessein ou autrement) : « Le duc de Bouillon a passé par cy. »

. Avril.

Le lundi 11® avril, le Roy eust nouvelles comme Alexandre de Médicis, Cardinal de Florence, aagé de cinquante-neuf ans, avoit esté nommé et esleu Pape à Romme le vendredi premier de ce mois, et qu'il avoit 20 pris le nom de Léon XI®. De ceste élection Sa Majesté se monstra fort joieuse et contente, se promettant d'avoir un Pape à sa dévotion et très-afifectionné au bien de son Estât, encoresque les plus avisés, à Romme, tinssent que Sa Majesté s'y fust trouvée trompée à la fin, pour estrc ce Pape du parti d'Espagne. L'Ambassadeur de Sa Majesté Catholique, fasché de ce que la brigue des François l'avoit emporté par dessus celle de son maistre, et estant bien averti du grand argent que Sa Majesté en avoit desbourcé,ne se peust tenir de dire que c'estoit un Pape

3o I. L'Estolle n'a pat écrit c« que le Pasquin avait dit.

Avril i6o5 MÉMOIRES-JOURNAUX 179

qui coustoit bien cher au Roy, pour estre si vieil qu'il estoit. Ce qu*aiant esté rapporté au Roy, n'en fist que rire, et ne laissa pas de commander par tout qu'on en fist feux de joye; mais elle fust bien courte, selon la prophétie de l'autre, car, le mécredi 27® de ce mois, ce bon Pape mourust, n'aiant tenu le siège que vingt-six jours et quelques heures. Sa Majesté en aiant receu les nouvelles huit jours après, qui le faschèrent fort, comme aussi le deuil à Romme en fut grand entre tout le peuple.

10 En quoi se vérifie le dire d'un grand personnage : Pompa htijus mundi, et favor populi (dit-il),/«mtt^ est, et aura subito evanescens. Ad quid tnulœ saginatœ! Ad quid véhicula cœlatat Ad quid phalerœ deauratce! Ista nec dominum meliorem facere aut conservare, nec mulam possunt.

Les Huguenos, qui ne se peuvent jamais taire, principalement en telles matières, publièrent les suivans sur ceste Election'.

En ce mois, se présentèrent deux amples subjects pour

20 exercer les plumes et langues des curieux et mesdisans de ce siècle, à sçavoir : le rasement de la Piramide, qui se devoit faire incontinent, en faveur des Jésuistes; l'autre, la nouvelle catholicité de M. de Laval. A quoi les uns et les autres ne s'espargnèrent, et en publièrent force escrits et discours (desquels je pense en avoir la pluspart), mais avec peu de fruict, estant bien mal aisé de tirer d'une passion une vérité.

Pour le regard de ceux de M. de Laval, ils se trouvent imprimés. Quant aux autres, d'une milliasse, j'ay

3o recueilli les suivans^ :

1. Le manuscrit ne donne pas les épigrammes qu'il annoncée 3. On ne trouve rien de plus dans le manuscrit de Troyes.

i8o PIERRE DE L'ESTOILE Avril i6o5

Le livre des Hermaphrodites fust imprimé et publié en mesme temps, et se voioit à Paris en ce mesme mois, où on en fist passer Tenvie du commencement aux curieux, auxquels on le vendit jusques à deux escus, ne devant valoir plus de dix sols; et en sçai un qui en paya autant à un libraire du Palais. Ce petit libelle (qui estoit assez bien fait), sous le nom de ceste Isle imaginaire, descouvroit les mœurs et façons de faire impies et vicieuses de la Cour, faisant voir clairement que la France 10 est maintenant le repaire et Tazille de tout vice, volupté et impudence; au lieu que jadis elle estoit une académie honorable et séminaire de vertu. Le Roy le voulut voir et se le fist lire, et, encores qu'il le trouvast un peu libre et trop hardi, il se contenta néantmoins d'en apprendre le nom de Tauteur, qui estoit Arthus Thomas, lequel il ne voulust qu'on recherchast, faisant conscience, disoit-il, de fascher un homme pour avoir dit la vérité.

May.

Le lundi g* mai, fiist mis en terre un Maître des Re- %o questes nommé Seneuille, mort à Paris d'un desvoiement hault et bas, qui lui osta la parole, Touie et le sentiment deux jours durant, et, au bout de deux autres, le fist passer en Tautre monde en la fleur de son aage.

Le mécredi 25*, arrivèrent les nouvelles à Paris de rélection du Cardinal Borgèse au Pontificat, le lundi i6® de ce mois, sans que lui ni autres y eussent pensé, ainsi qu'on disoit, et prist le nom de Paul V«.

Le dimanche 29®, jour de la Pentecoste, un Cordelier du couvent de Paris, nommé Bertrand Davignon, jetta Sole froc aux orties et fist profession de la Religion à Ablon.

Juin i6o5 MEMOIRES-JOURNAUX i9f

JuiNG. •

En ce mois de juing, on apporta à Paris, d'Anvers, un livre qu'on y avoit imprimé, in-4®, intitulé : Amphi^ theatrum Honoris, qui couroit soubs main ici et s'y vendoit : livre jésuitique contre cest Estât, très pernicieux et scandaleux, finement desguisé et couvert du prétexte de Religion, tout asnigmatique, escrit d'ung latin antique et comme barbare à la plus part ; injurieux contre le Roy, les princes et les plus grands et doctes person-

10 nages de ce siècle, comme Turnœbus,Scaliger,Casaubon et autres. Sur tout en veult à la justice et aux principaux du Parlement de Paris, desquels il dénigre cruellement; appelle Monsieur le Premier Président le Polyphème de nostre siècle, et de tout le corps n'espargne qu'un seul Président, De Thou, lequel encores en louant il blasme. Parlant de feu messire Loys de Bourbon, prince de Condé, grand-père de Monseingneur le Prince qui est aujourd'hui, l'attaque en la personne des Huguenos^ non tant lui que ceux de sa royale maison et postérité, bat-

20 tant, comme on dit, le chien devant le lion, en ces propres termes, contenus en la page 92^ du livre :

Et quœpars Galliœ intact a? aut quid inausum eis^ quorum hœ de suo capite voces auditœ non semel? Ludovicus XIII, Dei gratta Francorum rex, primus Christianus. Quid dices, Gallia? Quid vos, purpurati patres? Etc.

Il y en a audit livre une infinité d'autres meschans

^raits, desquels un honneste homme et docte, qui en tire

tous les jours la quintessence et l'esclaircissement des

3oaaions jésuistiques y contenues, qui visent droit à la teste

i82 PIERRE DE L'ESTOILE Juin i6o5

du Roy et de Monseigneur le Dauphin, bien que desguisées et couvertes d'œnigmes, m'a donné un extrait contenant dix feuillets; et depuis peu en a parlé à M. de Loménie pour en avertir Sa Majesté, offrant d'entrer en prison, les fers aux pieds, jusques à ce qu'il ait vérifié son dire : à quoi faillant, se soubmectoit à la mort la plus cruelle et ignominieuse du monde. Son zèle a esté loué, et rien autre chose; remis à quand le Roy auroit plus de loisir, c'est-à-dire : « N'en parlez plus. » Et ainsi a cours

10 ce beau livre, qui se vend à Paris comme un autre, sans aucune recherche, à laquelle ne se trouvent point aujourd'hui de livres plus subjets que ceux qui défendent Tauctorité du Roy et manutention de son Estât contre les conjurations de ceste fainte Société.

L'aucteur de ce pernicieux escrit (qu'on ne distribue guères qu'aux confidens de la Ligue) est ung Carolus Scribanus, Jesuista, Rector collegii Antuerpiensis.

Le Chevalier de Savoye^ les Trois Quenouilles^ le Laquais^ de mesme farine que cestui-ci, et de mesme

20 intelligence contre le Roy et son Estât, mais plus descouverts et plus apparamment meschans que r Amphithéâtre, qui l'est couvertement (et d'autant, dit-on, plus dangereux), estoient en bruit à Paris en ce mesme temps ; mais, pour estre imprimés en Savoye et autres terres du Roy d'Espagne, ne se pouvoient voir.

Un pauvre imprimeur, nommé C. Bérion, trempa en ce mois, à Paris, cinq semaines en prison, pour un simple soupçon qu'on eust de lui qu'il avoit imprimé un meschant petit libelle contre les Jésuistes, d'un nommé Broc-

3o chard, auquel, tout fol qu'il estoit, on voulut faire croire qu'il estoit sage, pource qu'il s'estoit meslé d'escrire contre ces gens de bien-là. Il estoit intitulé la Consultation des Doctes, lequel j'ay veu et leu, et avec beaucoup d'autres

Juin i6o5 MÉMOIRES-JOURNAUX i83

ay jugé, avant que jamais le nom de Taucteur fiist descouvert, qu'il estoit sorti d'une cervelle mal faite.

Le mardi 28® de ce mois, mourust à Paris M. Duret, Advocat en la Cour, mon bon voisin et ami, regretté de tous ceux du Palais pour son bel esprit et éloquence. Peu de jours auparavant, estoit mort aussi à Paris le jeune Chouart, Advocat, fort regretté aussi bien que Tautre, aiant esté tous deux inopinément et violemment emportés en la fleur de leurs aages.

10 En ce mois (comme journellement à Paris il se fait tousjours quelque bon tour qui appreste à rire et à parler aux bons compagnons), advinst qu'un jeune Conseiller de la Cour, de fort amoureuse manière, mais qui, pour se faire aimer des dames, tenoit une procédure un peu bien vilaine et bien orde, leur faisant ordinairement monstre de ses pièces principales pour les mettre en rut et en appétit, le voulant prattiquer à l'endroit d'une jeune et belle Dame des fauxbourgs S. -Germain, vis-à-vis de laquelle il estoit logé, et lui faisant monstre de sa mar-

20 chandise par une fenestre qui respondoit droit à la sienne, fust tiré d'une arbaleste à jalet, dont le coup donna droit à la teste de son kats : ce qui l'offensa tellement qu'il en fut long-temps à la litière. Sur lequel inconvénient furent publiées les drolleries suivantes :

Un homme rempli de cautelle^ Fourni d'un ca\\e de mulet, Pour tromper une damoiselle, Monstroit de loin son flageolet.

Priapus se mist en colère, 3o Voiant que cest asne doré

Profanoit le sacré mistère Dont il est sur tous honoré.

i84 .PIERRE DE L'ESTOILE Juin i6ob

Adonc il prend une arbaleste, Et, poussant un roidejalet, Il donne tout droit par la teste Du V.. de Monsieur le Mulet.

Le vilain, pliant son bagage.

De mal s'escrie en souspirant ;

« Ha! le meschant! Cest qu'il enrage

De ce qu'il n'a le v.. si grand. »

Requeste présentée par la damoisellb, femme du conseiller,

10 QUI se PRÉTENDOIT intéressée en la principale Plk:E DE SON MARI.

Messieurs, Je viens à vous présenter ma Requeste Du V.. de mon mari, qu'on a blessé à tort.

Pour trouver quelquefois en dommage une beste, Il n'est pas de besoin la condamner à mort!

Que la douce pitié dans vos cœurs puisse naistrel Hélas! Messieurs, prenez vostre cœur à autrui : Si les vostres aviei monstre par lafenestre.

Voudriez qu'on vousfist comme on a fait à lui?

^^ La grosseur de ce v.. n'estoit point malhonneste; Il est homme d'honneur, Conseiller en la Cour. Considère:^, Messieurs : de lui couper la teste Seroit me faire tort, car il seroit trop court!

Jamais, en son vivant, il n'avoit eu reproche. Maintenant l'offenser d'un malheureux jalet ! Je vous donne plus tost mes chevaux et mon coche. Et me faites raison de mon v.. de mulet!

Puisque fay un engin pour loger quinze pouces, De m'en oster les cinq ce n'est pas la raison! 3o Plustost que me frustrer de ces choses si douces, J'aimerois mieux qt^on mist le feu en ma maison!

Juin i6o5 MEMOIRES-JOURNAUX M

Mesdames, <fest à vous à supporter ma cause : Ce V.., par charité, vous fera quelque bien.

Si avie^i essaie que peult ce maistre Chose, Pour le resusciter vous rfespargnerie:^ rien!

Arrest.

La Court, en aiant veu la Requeste et Deffeme^ Le malheur à ce v..par ha:{art avenu.

Dit qu'il est chastié doucement pour V offense. Puisque comme effronté il estoit là venu; 10 Que, voulant faire droit, par arrest elle donne Qu'avec juste raison on luifist cest excès; Que, pour la qualité, néantmoins, elle ordonne Que les parties soient hors de Court et de procès.

M. de Messe en composa Tépigramme suivant, qui vaut mieux que toutes ces poétastries françoises :

* Dum constate palam vellet sua dona Priapusi

Peneque propenso soUicitare Deas, Cœlicolas, tremuli mensura incognita nervi

Terruit, et poterat nuUa patere deo.

20 Un Almanach de ceste année, fait par un qui se faisoit appeler le Grand Moissonneur, imprimé à Lyon, estoit en ce temps en grand bruit à Paris, et n'y avoit fils de bonne mère qui n'en voulust avoir, pource qu'il disoit merveilles, et avoit mesmes prédit la mort du Pape et celle du fils du duc de Savoye, au mesme temps qu'elles estoîent avenues : à raison de quoi Son Altesse l'avoit fait emprisonner à Thurin, et disoit-on qu'il le vouloit faire pendre. Pauvre science, laquelle fait prendre et pendre ses maistres pour des balivernes et badineries!

3o En ce mois de juing et le 3* d'icelui, selon l'avis qui en fust apporté ici sur la fin dudit mois, mourust en

i86 PIERRE DE L'ESTOILE Juin i6o5

Polongne le Chancelier du roiaume, nommé Joannes Samoiscius, grand personnage, et duquel toute la Polongne mena grand deuil. II estoit aagé de soixante-trois ans, et mourust d'une apoplexie.

Sur son tombeau il fist graver ces mots :

Joannes Samoiscius, quicquid mortalitatis habuit, hue recondere Jussit. Postea accersitam ad se conjugem Jiliumque suum salutavit, et placide absque ullo doloris sensu obdormivit.

10 Le dernier de ce mois, on eust nouvelles des grandes magnificences et feux de Joie faits par toute l'Espagne en congratulation de la paix d'Angleterre.

Juillet.

En ce mois de juillet, un livre latin, imprimé à Granat, en Hespagne, l'an 1602, en petit folio, par lequel Taucteur prétendoit prouver que le Roiaume de France appartenoit au Roy d'Espagne, se voioit à Paris, mais rarement, à cause qu'on en avoit peu apporté, Adrian Perier en vendit un à M. deCheman, duquel on a tiré le ao suivant extraict, pour de ce petit eschantillon juger le reste de la pièce :

TiTULUS LlBRl

De dignitate Regum Regnorumque Hispanias, et honoratiori loco eîs, seu eorum Legatis a Conciliis, ac Romana Sede jure eis debito. Auctore Jacobo Valdesio. In Granata, 1602.

I. Ex qua longi Sanguinis et Genealogiœ descriptione colligi" tur, quod si etiam attendatur Lex Salica, quafœminœ in succèssione regni Francorum excîuduntur, solumque masculi succedunt, Regnum Franciœ ad Philippum tertium, Regem Catholicum 3oHispanice, pertinetyjure successionis et primogeniturœ, recta masculina linea, a masculo in masculum.

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