‹ Mémoires, lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de Charles-Ferdinand-d'ArtoisChapitre 19 sur 64 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'armée de Condé se met en marche pour rejoindre les troupes alliées. Mariage de S. A. R. Madame et de Msr le duc d'Angouléme.

La Russie s' étant déterminée à secourir l'Autriche , à délivrer l'Italie , et à porter la guerre en France , le corps de Condé reçut, en Volhinie, l'ordre de se tenir prêt à marcher. Cet ordre ranima , dans le cœur des vaillans proscrits , leur double passion pour les combats et pour la patrie : chacun se défit de ce qui lui restoit pour s'équiper ; les lambeaux de la fidélité furent vendus

a5 janvier pour acheter les armes de l'honneur. L'ar-

mée s'étoit formée en trois colonnes : la

première , commandée par M§r le prince de Condé , la seconde par M§r le duc de

(59) Berry, et composée du régiment noble à I'*Part.

cheval, du régiment d'infanterie de Du- Lit. II. rand, et de l'artillerie ; la troisième sous les ordres de Mgr le duc d'Enghien.

Tandis que ces guerriers s'avançoient vers la France dans l'espoir d'en ouvrir le chemin à leur Roi, le ciel accomplissoit une partie de leurs vœux. Madame donnoit sa main à M>r le duc d'Angouléme. Des témoins oculaires nous ont transmis des détails de cette pompe , qui n'a presque point été connue : nous les laisserons parler. Hélas! nous avons vu et nous raconterons les solennités d'un autre mariage ! Il s'étoit fait au sein de la patrie , sous des auspices bien plus favorables. Dieu avoitses desseins sur les deux frères.

CoiTesp.

manusc. et

Mittau, 5 juin 1797. otf.deMJe

comte de

« La Reine arriva hier, après un long al'~c #}*fe y> et pénible voyage. Le Roi se proposoit fmMgM«.

(6o) Ie Part. » d'aller à quatre milles d'ici : il la rencontra Ut. il. » à moitié chemin de cette distance. Leur » entrevue excita tout l'intérêt que doivent » inspirer deux augustes époux , séparés » depuis huit ans, et cherchant dans leur » réunion quelque adoucissement à des » malheurs inouïs.

» Madame Thérèse est arrivée le lende- » main : le Roi étoit parti de grand matin » pour aller à sa rencontre. La première. » maison de poste étoit indiquée pour le » rendez-vous ; mais la Princesse ayant fait » la plus grande diligence , ce fut aussi sur :» le chemin qu'ils se rencontrèrent. Nulle » expression ne pourroit peindre un pareil » moment. Le même sentiment fit s'élancer » à la fois hors de leurs voitures le Roi , » M>r le duc d' Angoulême etMADAME Thé- » rèse. Le Roi courut vers Madame en lui » tendant les bras ; mais ses efforts ne purent » suffire pour l'empêcher de se précipi-

(6i) » ter à ses pieds. Des larmes et des san- ï^Part. » glots furent les premiers témoignages Jlv- i[ » des sentimens profonds dont le cœur étoit » rempli. Le premier tribut payé à la na- » ture et au souvenir de tant d'infortunes 7 » fit place aux expressions de la plus tendre » reconnoissance. Mgr le duc d'Angouléme , » retenu par le respect , mais entraîné par » mille sentimens divers, arrosoit de ses » pleurs la main de sa cousine , tandis que >» le Roi , dans la plus vive émotion et les » yeux mondés de larmes , pressoit contre » son sein cette Princesse , et lui présentoit » en même temps l'époux qu'il lui donne, » Ce Roi si bon, si digne d'un meilleur 2> sort, placé ainsi entre ses t • fans d'adop- » tion, éprouvoit, pour la première fois, » qu'il peut encore exister pour lui quelques » instans de bonheur.

» Tous les Français qui entourent S. M. ^ * avides de voir, de bénir, d'adorer Tau-

PTart. » guste fille de Louis XVI , s'étoient postés Liv. il. „ cn foule dans les cours et les escaliers du » château. A l'instant où elle a paru , des » larmes d'attendrissement couloient de » tous les yeux , et l'on n'entendoit plus » que des vœux adressés au ciel.

» On admire dans les traits de Madame » Thérèse , dans son maintien , dans son » langage et le mouvement de sa physio- » nomie , l'aisance , la noblesse et les grâces » de Marie- Antoinette. La France, avec » autant de joie que de douleur , retrouvera j> dans sa figure les traits de l'infortuné » Louis XVI, embellis par la jeunesse, la ;» fraîcheur, la sérénité ; et par un heureux » accord , qui sans doute est un don du ciel, » la Princesse rappelle aussi Mme Elisabeth. » Les regrets universels que la cour et » les habitans de toutes les classes de la ville » de Vienne ont témoignés au départ de t> Madame Thérèse , le respect et la véné-

» ration qu'elle inspire à tous ceux qui ont Ire Part. » le bonheur de l'approcher, sont un garant Liy- IU » certain des sentimens d'amour dont la » France entière fera hommage à cette » adorable Princesse. »

Millau, 10 juin 1797.

« Le mariage si long-temps désiré de » Mgr le duc d'Angoulême avec Madame, » Thérèse de France , s'est célébré aujour- » d'hui dans une grande salle du château où » l'on avoit dressé un autel entouré de » fleurs. S. Em. M^ le cardinal de Mont- » morency , grand-aumônier de France , » leur a donné la bénédiction nuptiale. » Le clergé catholique de Mittau assistoit » à cette cérémonie. L'abbé Edgeworth » étoit auprès du prie - dieu des jeunes » époux. Monsieur , que l'état actuel des y> choses retient à la proximité de la France, » et Madame, à qui sa santé n'a pas per-

ïn Part. » mis d'entreprendre un aussi long voyage ;

Liv.ii. » n'y ont pas été présens. Toutes les per- » sonnes les plus considérables de la ville se » sont empressées de s'y rendre , ainsi que » le prêtre grec et le pasteur luthérien. Les » Français qui se sont trouvés à Mittau » dans ce beau jour ont eu le bonheur de » voir former ces liens. La Famille royale » avoit pour escorte ces cent gardes du » corps , respectables vétérans de l'hon- » neur et de la fidélité , à qui l'empereur de » Piussie a donné pour récompense de leurs » longs services la fonction d'entourer leurs » maîtres. MM. les ducs de Villequier, de » Guiche, de Fleury, le comte de Saint- » Priest (qui a reçu le contrat de mariage), » le marquis de Nesle , le comte d'Avaray, » le comte de Cossé, et quelques autres » officiers ou serviteurs du Roi, ont eu ;> l'honneur de signer comme témoins y> l'acte de célébration.

(65) » Une Fille de France et un petit-fils de Ire Part.

» France ne pouvant trouver qu'à six cents Liy. il.

» lieues de leur patrie un autel ou il leur fut

» permis de déposer leurs sermens , lhé-

» ritier présomptif de la couronne de

» Louis XVI et les précieux restes du sang

» de ce monarque unissant leurs destinées

» à Mittau sous les auspices de l'empereur

» de Russie, quel spectacle, et que de ré-

» flexions il fait naître !

» Le Roi, qui trouve dans l'union de sa » nièce et de son neveu tout ce que le sen- » timent a de plus doux réuni à ce que la » politique peut avoir de plus important, » jouit maintenant de son ouvrage en y » recormoissant une nouvelle marque de » l'amitié du digne successeur de Pi erre-le- » Grand. Ce magnanime souverain signera » le contrat de mariage , et en recevra le » dépôt dans les archives de son sénat. »

Ainsi s'accomplit dans une terre étran-

( 66) pe Part, gère , au milieu des religions étrangères, le Liv. il. mariage dont un des témoins fut le prêtre étranger qui assista Louis XVI àl'échafaud. Un sénat étranger reçut l'acte de célébration. Il n'y avoit plus de place pour le contrat de mariage de la fille de Louis XVI dans ce trésor des Chartres où fut déposé celui d'Anne de Russie et de Henri Ier, roi de France.

Ire Part.

Liv. Iï.

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