‹ MémoiresChapitre 12 sur 36 · TOMB III · texte numérisé non relu

TOMB III

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«les juges, disait-il, mon langage sera toujonrs ce conforme à la vérité et pour l'intérêt de la ce patrie. » Il eut le tort sans doute de ne pas prévoir qu'on lui imposerait silence avec le cordon des muets du sérail.

« Cette mort (de Pichegru), ajoute le chef de « la gendarmerie d'élite de l'époque , cette mort <c donna lieu à tant de bruits absurdes et calom- • « niiewa:^' qu'elle a besoin d'être expliquée.» Observons d'abord que ces bruits, que M. Savary qualifie di absurdes et calomnieux ^ formèrent alors la conviction de la France entière. On conçoit qu'il importe essentiellement à celui qui était pourvu de la garde militaire du Temple, de réfuter ces bruits , et de jeter sur l'événement le voile le plus épais. Mais il est triste de ne pouvoir détourner le soupçon d'avoir été l'instrument d'un crime, qu'en attaquant le fait dans son essence, qu'en s'efforçant de lui donner une face nouvelle, qui n'est autre chose qu'un masque. '

Que de précautions oratoires dans le narré de M. le général Savary ! Avant de nous expliquer la mort de Pichegru , il nous parle de l'état moral de cet illustre proscrit, comme s'il avait lu dans son âme et reçu ses plus secrètes pensées. « Pi- « chegru avait pris, dit-il, la résolution de cesser « de vivre. »

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Première supposition gratuite.

« Il avait fait prévenir M. Real de venir le voir, « et le pria de lui envoyer quelques livres, entre « autres Sénèque. »

Qu'avait-il besoin de faire demander M. Béai, qui ne cessait de venir l'interroger? On verra d'ailleurs bientôt pourquoi un Sénèque va figurer là à point nommé. Poursuivons.

(c Sa chambre était au rez-de-chaussée , la tête ce de son lit contre. la fenêtre, de manière que la « tablette lui servait à mettre la lumière jpour lire. « dans son lit. »

Ici je m'inscris en faux. Cette chambre, c'était précisément celle que j'avais occupée dix -huit mois, et que j'avais fait tapisser; or, j'ai eu le temps de la mieux étudier que M. le général Savary . Elle était au rez-de-chaussée , il est vrai ; mais il n'est pas vrai que le lit fût contre la fenêtre. Il était impossible de l'y placer, puisque l'embrasure de la fenêtre avait au moins cinq pieds d'épaisseur, et se terminait en pointe. Comment Pichegru aurait-il mis son lit dans un endroit où, étant sans rideau, il aurait été vu, même couché, par le factionnaire qui se promenait tout près de la , fenêtre ? D'ailleurs cette embrasure , outre qu'elle était trop étroite, se trouvait exposée, plus que toute autre partie de la chambre.

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à des vents coulis, qui n'auraient pas permis à Pichegrii de s'y établir, surtout dans le cœur de l'hiver. Le lit était placé dans une encoignure visà-vis la porte d'entrée ; il n'est pas vrai non plus qu'il y eut une tablette ou saillie intérieure à la fenêtre. Tout ceci est imaginé pour accréditer la fable de la lecture du Sénèque, telle que nous allons la voir arrangée.

« J'étais aux Tuileries , ajoute M', le général « Savary, lorsque vers huit heures du malin ^nn a officier de gendarmerie qui commandait ce jour- « là le poste de la garde du Temple , me donna « l'avis, à cause de la singularité du fait ^ qu'on tf venait de trouver le générai Pichegru mort dans a son lit le* matin. »

Comment ! M. Savary a su l'événement vers huit heures du matin aux Tuileries, tandis qu'au Temple il n'a été su et connu qu'à neuf heures? Ici toutes les circonstances doivent être pesées et soumises à l'investigation de l'hisitoire ; j'y procéderai avec autant de franchise que de bonne foi. le n'ai pas besoin de rappeler combien j'étais intéressé à vérifier par moi-même, je ne dirai pas la singularité , mais V horreur du fait. N'étais-^jc pas celui qui , bien innocemment sans doute , avait poussé Pichegru dans une carrière devenue pour lui si fatale ?

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J'interrogeai le porte -^clefi Popon : il ét^iit entré le premier dans la chambre du malheureux Pichegru. Il me confiraia premièrement que le lit n'avait pas été déplacé. Voici sa version simple et naïve. « J'entrai à sept heures du matin pour « faire du feu au général , et le général ne faisant « aucun mouvement , je crus qu'il dormait II en a fut de même une demi^heure après ; enfin , à « neuf heures y je m'approche du général, que je « trouve sans mouvement.

— *• « Que fites-vous alors ? lui dis-je.

— « Je fus vers M. Fauconnier, l'avertir que le c( général était étranglé.

— « Que fit M. Fauconnier?

— « Il se rendit chez M. Thuriot , juge-instrucr «teur.

« Comment! sanb venir voir si le général était « mort réellement ou avait besoin de secours ?

— *- <t Oui, et ce ne fut que vers midi que «M. Fauconnier, M. Souper et d'autres vinrent « examiner le corps , et que pour voir clair nou$ «c transportâmes le lit vers la fenêtre. »

Quelle connexion y a-t-il entre cette relation et celle de M. le général Savary ? Aucune ; l'une est sincère , l'autre ne l'est pas. On voit ici clairement que M. Savary a arrangé sa version du sêUdde sur d^ ciroonstances évidemnient con-

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trouvées; il n'a pas même su foire concorder les heures avec la marche de l'événement; mais en revanche, il pousse la complaisance pour ses lecteurs jusqu'à employer toute une page à leur expliquer minutieusement ce suicide , comme s'il en avait vu le procédé par le trou de la serrure. On sent bien qu'il n'oublie pas la cravate câblée autour du cou de Pichegru, et le morceau de fagot, de la longueur du doigt, qui lui servait de tourniquet. «Dans cette situation, dit-il, Fapocc plexie ne pouvait pas tarder d'arriver. » Quelle sagacité ! Poursuivons. « Pichegru avait sur la « table de nuit (ce n'est plus cette fois la saillie «intérieure de la fenêtre, qui n'existait paà) un « livre ouvert et renversé. » Voici venir le Sénèque pour figurer là tout exprès. Ce livre renversé était précisément le Sénèque de M. Real , ouvert à la page où le précepteur de Néron dit que celui qui veut conspirer doitj aidant tout ^ ne pas craindre de mourir. Comme si Pichegru, pour apprendre à mourir, avait eu besoin de se pénétrer de cet apophthegme ! Voilà le complément du récit fabuleux de M. Savary. Mais pourquoi, selon lui, Pichegru. a-t-il préféré mettre fin lui-même à son existence? «Parce qu'il s'était placé, dit-il, dans la « situation de perdre la vie sur un échafaud , ou « dans la nécessité de recourir à la clémence du

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V premier oonsal. j» Perdre la vie sur un échafaud pour tait de conspiration contre l'oppresseur de son pays , y avait - il là , pour une âme forte , quelque humiliation ou quelque déshonneur?

Strafford et Sidney, Louis XVI et Malesherbes, n'ont -ils pas péri sur l'échafaud? Quant à la clémence de Buonaparte , il est très vrai que Piçhegru n'y aurait jamais eu recours. Plutôt la mort 9 "vingt fois^ la mort \ Miis les sentimens religieux que je lui connaissais ont toujours écarté de ma conviction l'idée d'un suicide. Piçhegru d'ailleurs avait assez manifesté le besoin et même la nécessité de parler au public , de s'expliquer devant ses juges, de démasquer l'homme puissant, l'oppresseur qui l'avait tenu injustement en exil, et qui le tenait dans les fers. Voilà la ^raie cause du meurtre de Piçhegru. Je citerai ici à l'appui de mon opinion celle d'un écrivain politique qui est aujourd'hui dans les mains de tout le monde, de l'abbé de Montgaillard , frère de celui qui a tant diffamé Piçhegru. « Il est ina animent vraisemblable , dit-il ', que Buonaparte « aura voulu prévenir la révélation en audience « publique de quelques circonstances qui lui

* Page 339 de V Histoire de France. Voyez aussi la 4* édition de Y Histoire de Fraricef depuis la fin du règne de Louis XVÎ jusqi/en x8a5.

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«c seraient personnelles; circonstanoes connues de « Pichegru , chef du parti renversé au i8 fruoatidor (4 septembre 1797). Leuif publicité au- «c rait pu nuire à la popularité dont le grand coi^ « sul était plus que jamais obligé de s'enurironner « dans la conjoncture décisive de la transfonnaction de sa dignité. Amené devant ses juges, «Pichegru eut sans doute hautement démenti « une £Dule de ftate énoncés daps des libelles r^ ff cemment publiés ptxr ordre j et dans lesqu^ sa a conduite politique , en 1 796 , 96, 97 , était artir « ficieusement présentée sous des couleurs défaa vorables. Un meurtre dandestin va prévenir « cette effrayante publicité ; et sa coïncidence avec « la catastrophe du duc d'Engfaien peut servir à If l'explication de cette époque de l'histoirCé »

Ajoutons que Pichegru a été interrogé dix à douze fois; que ses interrogatoires , très longa, se faisaient ordinairement dans sa chambre, où venaient M. Real et M. Desmarets ; qu'il n'était appelé dans la chambre d'instruction que lors*qu'on voulait le confronter à tel ou tel autre prisonnier; ajoutons que le public n'a eu connaissance que du premier interrogatoire , qu'aucun autre n'a paru , mais que les minutes existent , et paraîtront un jour inévitablement. Redisons que ce fut à la sortie d'un de ces inteirogatoîres

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que M. Real s'éeria : « Quel bomme que ce Pichegru l... »

Je tiens de Barras lui-même que Fouché lui a dit que Pichégru ai^it été expédié parce que, dans ses interrogatoires, il parlait outre^mesure C4>ntre Buonaparte. le reproduis ici religiease* meut \^ mots.

(^e n'eùt-il pas dit sHl eût été devant ses juges? Les prisonniers eux*-mémes ne pouvaient se rendre raison qu'on eût soustrait à la publt'^ cité ses interrogatoires. Je puis affirmer que le bruit courut dans le Temple même que Pichégru avait montré un. vif désir de s'expliquer devant le tribunal.

Yoiâ d'autres témoignages : remarquons d'a<> bord que la chambre occupée par Greorges Cadoudal était au rez-de-chaussée de la tourelle du sud , et que celle de Pichégru n'en était séparée que de quelques pas. M. le général Savary esi convient. Or , Georges était tout-à-feit à portée d'entendre ce qu'on disait dans la chambre de î Pichégru, pour peU qu'on parlât à haute voix,

d'autant plus que la voix résonnait sous ces voûtes à un tel point que Fauconnier me disait souvent : « Quand votre neveu vous lit dans la Bible que ce je vous ai prêtée, nous l'entendons distinctece ment. ^ Or, dans la supposition que Pichégru

lis JHÉMOIRES

a été étranglé, et qu'il s'est débattu sous les efforts de ses assassins, Georges a dû nécessainement en avoir plus ou moins l'éveil et en ressentir quelque impression auditive. Hé bien ,- c'est ce qu'il a toujours dit et répété hautement, avec serment, à tous ceux qui l'approchaient au Temple. Selon Georges, Pichegru avait été assassiné avant minuit , et avait fait beaucoup de résistance. Voilà qui explique la grande cicatrice à la joue dont parle le procès -verbal. Georges ajoutait ironiquement qu'il 'devait ainsi s'attendre à être lui-même pîchegrutisét

Je répète qu'il n'y avait pas un seul prisonnier au Temple qui ne fût moralement convaincu que Pichegru avait été assassiné. On verra qu'un sort semblable était réservé au malheureux capitaine Wright..

Selon M. le général Savary, les trois hommes que l'on peut interroger sur cet événement, sont, 1°. le concierge du Temple Fauconnier; ^•. MM. Mauginet et Bellanger, officiers de gendarmerie , employés alors au Temple.

• Quant à Fauconnier, aujourd'hui même s'il n'avait pas cessé de vivre , ce n'aurait été ni dans ses opinions , ni dans ses sentimens , ni dans ses intérêts de confesser une pareille horreur. Le jour même , ou le lendeniain de l'événeuient , je

me désolais devant lui de la triste fin de Fichegru. « Eh ! M. Fauche , me dit-il , vous êtes celui a qui devrait le moins le regretter ; car s'il était (K monté sur l'échafaud, vous y seriez monté avec « lui. — ' Non , lui répondis-je , nous nous serions <c défendus l'un et l'autre , et justice nous aurait a été rendue. » Il n'en est pas moins vrai que Fauconnier avait raison, et que j'aurais été mis au moins ,en cause , si Pichegru avait paru devant le tribunal. Son meurtre clandestin était donc résolu déjà, quand^ par délibération de la haute police , il fut décidé que je ne serais pas impli-* que dans la procédure ? Ne suis-je pas fqndé à l'inférer en réfléchissant au sens des paroles de Fauconnier à cette occasion ?

j • Quant au témoignage des deux officiers de

I gendarmerie , Mauginet et Bellanger, auquel nous

renvoie M. le général Savary, c'est comme s'il nous disait : a Voqs n'avez qu'à m'iriterroger moij « même » ; car ces deux officiers étaient alors sous

sa main , et immédiatement souis ses ordres. Que diraient-ils aujourd'hui, s'ils existent encore? De qui recevaient - ils l'impulsion pour l'exécution des ordres clandestins et des mesures secrètes ?

Mais pourquoi ne désigne-t-il que ces deux officiers ? Pourquoi ne parle-t-il pas du brigadier de gendarmerie Spon , qui n'a pas désemparé du

t4o MÉACOIRES

Temple depuis le jour de Tentrée de Pichegru

jusqu'au jour de sa mort ?

Vokî ce que j'ai écrit à son sujet en 1807 et en' 1 8 « 5 % et je ne le rétracte ni le désavoue : « Je me ce suis convaincu que cet assassinat a été commis <t par le nommé Spon , brigadier de la gendar* (c merie d'élite , accompagné de deux guichetiers ^ à dont l'un, quoique très vigoureux, tnourut deux a mois après l'événement ; Tautre , nommé Savard, «ta été reconnu pour l'un des septembrbeurs a de 1792. Le brigadier Spon avait accompagné <r Buonaparte en Egypte ( de même que M. Savary ) , <K et il. était devenu l'un de ses hommes d'exécu- « tion. »

Il avait , quand je l'ai connu au Temple , de vingt-huit à trente ans ; c'était un grand et beau blondin. Sachant qu'il s'était trouvé là avec Popon , quand ce dernier, entrant dans la chambre de Pichegru, l'avait trouvé mort dans son lit, je l'interrogeai également fil répondit à mes ques«tions avec un thème tout fait. Il me parut singulier que cet homme, sans aucune espèce de culture , eût remarqué à côté de Pichegru un livre ' que, dans son mauvais langage, il appelait Sai" neque^ et dont le sainet, disait-*il, marquait la

■ Précis historique , et Notice sur Pichegru et Moreau,

page où Saineque dit qu'il ne fout pas craindre la mort. Aujourd'hui que M. le général Savary répète, à quelques variantes près, la noéme his* toriette que son brigadier, je vois clairement que cet homme d^ exécution avait été endoctriné, même au sujet du Sénèque de M. Real.

Et ce fut sous de si effrayans auspices que la motion fut faite au tribunat ' par un tribun aposté de confier le gouvernement de la république à un empereur, et de déclarer l'empire héréditaire dans la personne de Napoléon Buonaparte. Le tribunat adopta , comme on le pense bien , oette proposition ! presque tous les tribuns étaient vendus, ou intimidés, ou séduits. Le vœu du tribunat ne manqua pas d'arriver au sénai^conservateur, qui , docile par terreur, adulateur par calcul , déclara qu'i7 était du plus grand intérêt du peuple français de confier le gouvernement de la république à Napoléon Buonaparte 9 ^/tpereur héréditaire. C'est ainsi qu'il arriva au trône sur le corps de l'innocent; c'est ainsi qu'il réussit à mettre sur sa tête Je diadème que n'osèrent ceindre, ni César à Rome, ni Cromwell en Angle* terre. Dès-lors s'évanouit ce gouvernement républicain pour l'établissement duquel tant de mil-

' Le 3o ayril i8o4.

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Hers de ï'rançais avaient péri. Les vestiges du gouvernement représentatif ne tardèrent pas non plus à s'effacer. Déjà Napoléon étend le; bras de fer du despotisme sur la France : il né relèvera pas les ruines dfe la Bastille ; mais il redonnera une odieuse célébrité à la tour du Temple , au donjon de Vincennes , et il établira bientôt huit prisons d'État : en un mot , il se placera au milieu de l'Europe civilisée comme s'il régnait à/ Constantinople.

Pendant que se jouait cette représentation impériale, les familiers du nouvel empereur, accéléraient l'instruction du grand procès commencé au Temple , et qqi offrait plus d'un contraste.

Les prisonniers y étaient encore remplis de consternation et pénétrés de l'idée qu'on avait étranglé le malheureux Pichegru , lorsqu'on vit arriver au Temple le général Savary, en grande tenue, accompagné d'un état-major nombreux, où figurait Louis Buonaparte, attiré par la curiosité de voir Georges Cadoudal. Georges , dans ce moment , venait d'être rasé; il était couché sur son lit, ayant les mains liées sur le ventre avec des menottes. Deux gendarmes étaient autour de lui , et remplissaient en quelque sorte la petite tourelle où on l'avait placé. Ejle tenait au chauffoir, et était presque toujours ouverte; ma chambre était

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vis-à-vis, de sorte qu'à travers la serrure, je pouvais voir dans l'intérieur de la tourelle. J'aperçus distinctement cinq à six officiers supérieurs, et Iç général Savary en particulier. Ils paraissaient jouir de la triste situation du général Georges, qui, de son côté, semblait très contrarié de leur présence. En effet, lorsqu'ils se furent retirés, il demanda à l'un des gendarmes ce que c'était que ces habits brodés; et je le vis faire un mour vement d'indignation quand on lui eut dit que , dans ]e nombre de ces visiteurs, se trouvaient Louis Buonaparte et le général Savary.

Cependant l'instruction du procès étant achevée , les prisonniers dès ce moment eurent plus de liberté, sans doute pour les observer dans

leurs rapports. On nous laissa libres de nous promener ensemble dans, le jardin. Georges et ses compagnons d'infortune s'amusaient à jouer aux barres et à la paume, sans s'inquiéter du sort qui leur était réservé : messieurs de Polignac et le marquis de Rivière se distinguaient par leur adresse et leur agilité dans ces divers exercices. . Le régime de la prison était tout-à-fait militaire depuis que le général Savary en avait la garde et le commandement supérieur. Les prisonniers le trouvaient d'une dureté exces^ve. Moreau coînmeiiçant un jour sa promenade et apercevant

SâTârj, fit un mouvanelit d'indignatioii, et se retira aussitôt. A quelque temps de là Savary excita dans le Temple une indignation plus gé^ nérale. Voici à quelle occasion : L'infortuné Villeneuve , dit Joyau , grand , beau jeune homme , aide -de -camp du général George^, mardiait à côté de son gendarme ; il avait le bras en écharpe, ayant été blessé au moment de son arrestation. En passant il coudoya le général Savary, qui Tapostropha de là manière la plus brutale. La réponse que lui fit le prisonnier, fut qu'il était sur son terrain , et que lui , Savary, pouvait s'aller promener. Ce dernier* le saisit à l'instant par le ùoUet de son habit, qu'il déchira, et après Ta voir ainsi maltraité , il fit mettre aux fers ce malheureux jeune homme pendant vingt-quatre heures, cè qui révolta les autres prisonniers, et le concierge hii-méme.

Plus humain que Savary, Fauconnier avait éludé f exécution de cet ordre , donné ab irato y et quand je vins lui parler en Êiveur de Villeneuve : « Soyez tranquille , me dit-il tout bas , il « n*a pas les fers. » Taperçus en effet le prisonnier à sa fenêtre , ayant les deux bras pla^cés comme sUl avait les fers, mais iie les ayant pas réellement. Là se borna sa punition.

Les autres compagnons de Georges montraient

une résignation admirable. Coster Saint-Victor, par exemple, passait son temps à jouer aux échecs, sans marquer aucune inquiétude sur sa triste position. Mon nereu se rappelle que le beau Roger,' dit Laiseau, s*étant un peu échauffé à courir dans la cour, ôta sa cravate et ouvrit le col de sa chemise. Sur l'observation que lui fit un prisonnier, qu'il pouvait se vanter d'avoir le cou d'Antinous, il répondit en riant : « Oui, parbleu! il vaut bien m la peine de m^en faire compliment, dans huit <c jours il sera coupé. »

Quant au général Moreau , rien n'était phis touchant que de voir les marques de respect et d'attachement que lui prodiguaient les militaires de service dans l'intérieur de la prison. Dès qu'il s'asseyait un moment pour se reposer, ils l'entouraient tous en cercle pour parler de la guerre, et ils lui racontaient des anecdotes qui parfois le faisaient sourire. La plupart de ces soldats n'avaient pas servi sous lui; mais on apercevait dans leur air qu'ils étaient heureux de le voir. Personne au Temple ne doutait qu'ils ne fussent prêts à se sacrifier pour Moreau au moindre signe de sa volonté.

Mais Moreau se montrait toujours calme et résigné : il trouvait surtout un grand adoucissement à ses peines , dans la facilité qu'on lui ac-

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