TOME III
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pinraxiière auberge où je devais m'arréter était une prison. J'y fus fouillé selon Fusage en entrant, et j'y restai cinq mortels jours à attendre cette correspondance , qui n'était autre chose que les bandes de conscrits et de dései^teurs que la gen^ darmerie faisait rejoindre de brigade en brigade.
A peine entré dans la prison, je fus conduit dans une grande chambre où je trouvai plusieurs prisonniers qui, avant de me dire un m6t, me mirent le balai à la main pour nettoyer leur misérable taudis. Je m'en défendis, et il en résulta du tapage, que le concierge apaisa. Il m'expliqua que c'était l'usage parmi les prisonniers d'en agir ainsi avec les arrivans, que cela s'appelait leur bierk-venue : Je leur fis délivrer deux bouteilles d'eau-de-vie.
Le moment de partir de ma première station étant arrivé, je fus bien plus étourdi encore de voir qu'on se disposait à prendre avec moi les mêmes précautions qu'avec un malfaiteur* On me lia le corps avec une corde, dont mes deux gendarmes tenaient un ^es bouts, chacun marchant à côté de moi ; et comme on parlait encore dans ce temps-là des brigands appelés chçuffeurSf les habitans des campagnes, en me voyant passer ainsi garotté^ ne manquaient pas de me prendre pour un dte ces brigands. *
Cè lia fut pas sans beaucoup de difficultés que j'obtins d'avoir un cheval à mes frais. Je fus conduit -ainisi jusqu'à Langres, où la recommandation de Fauconnier me fut réeUement utile auprès du brigadier de cette résidence, qui , d'ailleurs, était un très bravé homme. Il me procura utie chaise de poste et deux gendarmes qui, de brigade en brigade, m'accompagnèrent jus** qu'à Aix-k'^Chapelle.
• Arrivé à Aix-la-Chapelle, je fus remis à un offîder'de gendarmerie^ qui vint avec moi chez les parens de mon frère, MM. de Loewenigh; ils me reçurent avec un empressement affectueux , et obtinrent du commandant que ce noiême offi* cier, homme d'honneur, m'accompagnerait jus* qu'à Wesel.
Quel ne fut pas mon . étonnement en passant à Munster de reconnaître M. Leclerc Boisvalon dans la première personne qui entra en même temps que moi dans l'auberge où je descendis. Le lecteur se rappellera peut-être que j'avais été adressé à M. Leclerc quand je vins de Londres à Paris auprès du général Moreau. Le leiide^ main de ma mise au secret au Temple, Fauconnier, se promenant avec moi sur l'une des galeries, affecta de me mener en face de la tourelle, vis-à-vis de la mienne, où tout fraîchement était écrit en gros caractère, avec de la craie, le nom
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de Leclerc. A cette vue, ne doutant plus que. ce dernier ne fut arrêté , je retins tout mouvement de surprise devant Fauconuier, qui paraissait avoir la mission de me sonder adroitement. Depuis, en m'interrogeant, M. Real m'avait demandé si je connaissais Leclerc, celui qui. avait un dragon dans Toeil. Je lui avais répondu que je ne connaissais qu'un M. Leclerc qui avait été secrétaire de M. Wickham. — « Non , ce n'est pas. a ça, ce n'est pas ça, me dit-il. » J'avoue qu'il me vint à l'esprit de singuliers rapprochemens lorsque arrivé, à Munster, où la police et M. Real lui-même avaient voulu tracer ma marche, je trouvai, pour ainsi dire à point nommé, M. Leclerc. Il me dit qu'il avait été assez heureux; pour se soustraire aux poursuites de la police en s'évadant de Paris et de France, dans le mois de février 180^9 lors de la découverte de la conspiration de Georges et de Pichegru.
J'allai me présenter au général Blûcher,.qui avait le commandement de la ville, et j'y allai accompagné de M. le colonel prussien d'Yvérnois, frère de sir Francis d'Y vernpis , si connu par ses écrits, et l'un, des exilés de Genève à Londres. Je ne me doutais guère ce jour-là que ce même Blûcher deviendrait si rapidement l'un des généraux les plus célèbres de l'Europe.
A mon arrivée à Wesel j'allai voir aussi le gé-
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néral-major prussien de Mosch, à qui je remis la recommandation du marquis de Lucchesini. Le général-major me donna lui-même la lettre que m'écrivait le baron de Hardenberg. Ce ministre m'annonçait que Sa Majesté prussienne n'avait obtenu ma Jiberté qu'à la condition que je ne retournerais point à Neuchàtel , étant là trop voisin de la frontière de France, et que le Roi conséquemment m'autorisait à choisir la ville de ses États où je désirerais me fixer.
De sorte qu'ayant cru d'abord, d'après l'avis de mon ambassadeur, qu'il me serait permis de poursuivre ma route où bon me semblerait j je me voyais définitivement exclu de mes foyçrs satis pouvoir aller puiser de douces consolations au sein de ma famille, et cela après avoir passé trente -trois mois loin d'elle dans la plus dure captivité.
Certes , je ne pouvais imputer une si rigoureuse restriction qu'à l'ascendant que Napoléon prenait en Europe, où commençaient à prévaloir ses volontés impérieuses. Quant à mon gouvernement^ si sa bienveillante intercession ne m'avait pas déjà été démontrée, le rescrit du Roi, qui fut envoyé au conseil d'État de Neuchâtel pour être communiqué à ma famille , aurait seul levé tous les doutes.
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Yoid oette pièce, aussi honorable pour moi que poui* les nûens :
« Frédérîc-Gùillauitie , par la grâce de Dieu , a roi ■ de Prusse ; etc. , etc. , etc.
(( Ames et féaux, salut : selon le rapport de a notre ministre à Paris, le marquis de Lucche- « sini , du 1 5 dé ce mois, et une lettre du ministre « des relations extérieures qui y était jointe, la <c remise en liberté du sieur Fauche-Borel venait oc d'être ordonnée par l'Empereur, en conséquence ce de notre intercession , et le ministre de la police «c générale était chargé de cet ordre. Quoique nous ce ne doutions pas que la famille de M. Fauche ce ne soit instruite de ce succès, et que ce dernier « ne soit déjà en pleine liberté , nous avons voulu (X cependant vous en donner avis par la présente, a pour pouvoir l'en informer s'il en était besoin a encore , puisque c^est par votre canal que ses a représentations nous sont parvenues. Sur ce , a nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte et a digne garde.
« Berlin, le a6 février i8o5.
« Par ordre exprès du Roi ,
« Signé, BAAON DE HARDENBERG. »
Je fis mes dispositions pour me rendre à Berlin par Brunswick : mais il ne me restait plus le sou ;
r>£ FAUCHË-BOIŒL. , iSB
j'avais vidé ma bourse dans les lùains du brave ofËcier qui m'avait accompagné. J'en fus réduit à mettre en gage mes deux montres chez le banquier Piautas, qui avait été lui-même prisonnier au Temple ; il me les renvoya à Brunswick contre le montant de son prêt.
Arrivé dans cette ville j'allai rendre mes devoirs à Sou Altesse Sérénissime le duc régnant ^ qui me reçut avec une bienveillance toute particulière. Après l'avodr remercié de ses bontés, je lui fis sominairément le récit de tout ce qui m'était arrivé pendant ma détention au Temple. Il y prit u|Q grand intérêt , et me recommanda expressément d'en faire connaître toutes les particu-* larités au Roi, et surtout ce qui avait rapport au duc d'Ënghien , aux généraux Pichegru et MoreaU.
A Brunswick , je me liai d'amitié avec le respectable Meçkel de Bâle^ fameux graveur. Il me proposa de |aire voyage ensemble jusqu'à Berlin. J'y consentis d'autant plus que je savais combien cet artiste célèbre était aimé et estimé de Leurs Majestés. Lui - même avait senti que , dans ma position ^ il me serait aussi nécessaire qu'utile d'être présenté au Roi et à la Reine. Nous allâmes ensemble à Potzdam. Je crus , à mon arrivée , devoir commencer d'abord par ia voie officielle,
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et je -m'adressai à M. Lombard, secrétaire intime du cabinet > pour en obtenir une audience du Roi.
Je trouvai M. Lombard dans un doux téte-àtéte. Il se remit pourtant, ce qui diminua un peu mon embarras. Je lui annonçai que je désirais être préj^enté à Sa Majesté, pour lui témoigner toute ma gratitude des bontés dont elle avait daigné m'honorer. Mais ce secrétaire intime, dont je ne connaissais pas alors assez les principes , me fit entendre (m'il y aurait de rindiscrétioù de ma part à demander cette nouvelle faveur. J'avoue que je ne comprenais pas comment je pouvais de-* venir importun ou indiscret en cherchant à satis* faire ainsi le besoin de mon cœur vis-à-vis de mon souverain , dont une des vertus était l'aflfobilité. Je fus réellement affligé de cette observation. J'en parlai en sortant à M. Meckel, au moment même où il se rendait à la cour; je l'accompagnai jusqu'à la porte du château ; et là , taivdis qu'il me donnait l'assuraiice qu'il se chargeait de m'annoncer au Roi, le Roi descendit son, grand esta* lier, reconnut M. Meckel, et lui demanda quelle était la personne qui était avec lui : « C'est , ré- « pondit-il , M. Fauche-Borei. » Alors Sa Majesté, avec une bonté toute paternelle, m'adressa ces paroles : «Je suis bien aise de vous voir, monsieur
DE FAUCBE-BOREL. i85
a Fauche; revenez à onze heiires, je vous présence, terai à la Reine après la revue. » On comprend aisément quelle fut ma joie.
J'eus donc le bonheur d'obtenir l'audience que je désirais tant : Leurs Majestés daignèrent m'accueillir avec une bonté touchante, has paroles du Roi étant burinées dans mon cœur par ki re^ connaissance, je rendrai ses propres expressions; il me dit : « Je suis bien aise, M. Fauche , d'avoir ce pu vous être utile , et très fâché que les cirer constances ne m'aient pas permis de le faire <c plus promptemént ; vous avez beaucoup soufa fert , je le sais. Je vous ai suivi depuis huit .ans , ce et n'ai rien ignoré de vos. constans efforts pour ce le service du roi de France : vous avez été bien « malheureux d'avoir affaire avec ce comte de « Montgaillard , dont j'ai lu les Mémoires »
Leurs Majestés écoutèrent avec attendrissement tout ce que je leur racontai touchant le meurtre du duc d'Enghien , et la fin déplorable du générai Pichegru.
Le Roi daigna m'engager, à la fin de l'audience, à former un établissement à Berlin. « Le gouver- « nement français , me dit ce bon Roi , ayant mis « à votre sortie la condition que vous ne retource neriez pas à Neuchàtel , vous pouvez compter ff sur ma protection. En tendez- vous avec les suc-
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<K cesseurs de Métra % et je protégerai vot^e élacc bHssement. » A quoi l'a Reine ajouta avec une bonté angélique : ce Oui, IML Fauche, nous vous <c aiderons , vous ferez bien vos affiiires ici ; nous « vous aiderons* Vous avez des enfans; il y a long^ «c temps que vous ne les avez vus; je sens tout ce « que cette privation a dû vous coûter ; mais vous « les reverrez. »
Ici je fus accablé par un sentiment que je ne puis décrire. En sortant de chez Leurs Majestés , j'étais à la fois plein de reconnaissance et de sou* venirs douloureux. Je me rappelai à Tinstant mon respectable père , mort de chagrin par suite de ma détention '. Je me disais : « En mé faisant grâce <xde la vie, l'oppresseur de la France- m*a im^^ a posé une privation pire que la mort. Hélas ! il (( ne m'est pas même permis d'aller revoir ma oc femmie et mes enfiins ! » D'un autre côté, j'éïais soutenu par les paroles toudiantes et les encouragemens pleins de bonté de mon Roi, et de cette Reine vraiment adorable pour laquelle j'aurais volontiers versé mon sang et donné nia vie. Je
? Cet établissement de M. Blétra était un magasin de librairie très considérable et une collection de tableaux : je voulais j ajouter une imprimerie.
* Je perdis, trois mois après /ma mère et deux de mes soeurs. *
puisai dans les sentinieiis qui m'animaieiit de nouvelles forces avec des grands motife de cou** soktions et d'espoii*. ^
J'allai voir le chevalier Jadtson , ministre d'Angleterre , et je lui fis des communications confid^atieUes. Je lui parlai ensuite de la malheureuse situation du capitaine Wright et de l'intercession cju'il m'avait recommandé de réclamer auprès de lui. Le chevalier Jackson reçut mes informations avee beaucoup d'intérêt ; il prit note de tout ce que je lui rapportai de la part du prisonnier anglais Wright. Il en fit l'objet d'un rapport à son gouvernement ; mais on ne put obtenir que la mise en liberté de l'équipage de la corvette y et encore, /parce que cela entrait dans les vues de Buonaparte : il saisit Toccasion de laisser le seul capitaine Wright au Temple comme une vie-»
time inise en réserve pour un nouveau sacrifice humain.
Aussi apprimes-nous sa mort peu de mois après. Il s'était, disait-on, coupé la gorge après avoir lu dans le Moniteur l'entière défaite des Autrichiens à Ulin. Quelle £able grossière ! Nous dirons de ce malheureux ce qu'on a dit du noble enfant
dont il habitait la chambre :
Le monde apprit sa iin , la tombe sait le reste.
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Voici ce qu'on m'a rapporté depuis sur cette fin tragique. Wright , compagnon d'armes de sir Sidney Smith avait été témoin à Saint-Jean d'Acre des revers de Buonaparte; il en parlait au Temple sans aucune retenue à Fauconnier qui en faisait des rapports à la police; il avait d'ailleurs connaissance de certaines négociations qui avaient eu lieu sur la côte d'Egypte , entre Buonaparte , qui méditait sa fuite , et la croisière devant Alexandrie; Sur aucun point, il ne ménageait Buonaparte, qui, de son côté d'ailleurs, ne lui pardonnait . pas d'avoir jeté en dernier lieu sur la plage de Béville, Pichegru , Georges et leurs partisans : il eut, donc le même sort que Pichegru, et à peu près par les mêmes motifs. Comment se serait-il coupé la gorge ? Comme Pichegru, il était au secret, et ne devait pas avoir de rasoir?
Du reste, qu'on lise son article dans la Biographie universelle % et on restera persuadé que Wright, de même que Pichegru, a succombé sous un attentat clandestin. Ce que j'ai rapporté de ses tristes pressentimens coïncide avec les témoignages sur lesqueb is'eât appuyé le biographe scrutateur à qui les annales contemporaines sont redevables de l'article à la fois curieux et touchant sur le malheureux capitaine Wright.
* Publiée par M. Michaud.
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. Je n'insisterai pas davantage sur un fait postérieur de quelques mois aux récits qui m'occupent.
L'Europe était à la veille d'éprouver un gfand ébranlement et une nouvelle crise, au commencement de i8o5 ; sa situation calamiteuse n'avait échappé ni à la Grande-Bretagne ni à la Russie. Dès le mois de janvier ces deux cabinets s'étaient rapprochés.
Dans l'intei^valle Napoléon s'empara de la couronne d'Italie ; et à cette occasion , s'étant rendu au sénat, il dit : « Le génie du mal cherchera en a vain des prétextes pour mettre le continent en «f guerre. Ce qui a été réuni à notre empire par «les lois constitutionnelles de l'État y restera « réuni, aucune noui^elle puissance ny sera a incorporée: Mais les lois de la république ba- <c tave , l'acte de médiation des dix-neuf cantons « Suisses * , et ce premier statut du royaume i<, d'Italie^ seront constamment sous la protec- « tion de notre couronne, et nous ne souffrirons « jamais qu'il y soit porté atteinte »
Vingt jours s'étaient à peine écoulés depuis que ces paroles de défi avaient été proférées , que déjà la Russie et la . Grande-Bretagne formaient
' Alors il n'y avait que dix-neuf cantons , aujourd'hui il y en a vingt-deux.
le noyaa ^une troisième coalition continentale % clans le bat de reprendre le Hanovre, de soustraire à Finfluence de Napoléon la Hollande et la Suisse,. d'obtenir pour l'Autriche une frontière qui la protégeât , de faire évacuer le royauipe de Naplés par les troupes françaises, et enfin de rétablir le roi de Sardaigne ^i Italie.
^ Bien que ces actes précurseurs d'une nouvelle guerre fussent tenus secrets , tel est aujourd'hui Tétat de la civilisation en Europe , que lès combinaisons occultes de la politique y échappent difficilement à la pénétration des observateurs attentif. On préjuge d'abord la marche des événement d'après des indices, et, de même que dans les convulsions de la nature, des bruits sourds précèdent le brifit des armes et les éclats des commotions sociales.
Berlin ne pouvait guère échapper à la. triple influence de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Paris : on s'y perdait dans les spéculations croisées d'une politique contradictoire; mais il était visible qu'une nouvelle crise européenne fer-* mentait.
Je sentis dès-lors que rien ne m'empêcherait de suivre la ligne que me traçaient la conscience
* Traité de Saint-Pétersbourg 9 du 11 ayrii i8a5.
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et rhooneur; que servir de nouveau la cause du roi de France, ce serait servir celle de tous les souverains; et que par-là, d'ailleurs, j'exercerais contre l'oppresseur qui m'avait tenu trente-trois mois dans les fers , là seule et légitime vengeance que le ciel m'eût en quelque sorte réservée.
Je pensai à me procurer des informations plus positives sur les dispositions des grandes puissances, car on ne voyait. encore alors aux prises avec le pouvoir envahisseur de Napoléon que la Grande-Bretagne seule.
Je songeai à m'aboucbcfr avec le comte d'Antraigues, dont la sagacité était incont^table en politique* Je savais que depuis son évasion de Milan il se tenait à Dresde, où je le supposais en observation pour le compte dé la Russie ; je savais en outre , qu'ayant appris mon arrivée à Berlin , il désirait faire ma connaissance personnelle. Je lui écrivis , et voici la réponse que je reçqs de lui le aS avril i8o5.
ce U y a long-temps , mon cher monsieur, que a je n'ai reçu aucune nouvelle aussi agréable que « celle que vous me donnez par votre lettre du a 20 avril. En tout ce à quoi je pourrai vous être « utile, comptez sur mon zèle.
«Si vous êtes observé, je le suis aussi, non a que cela me gêne : je n'ai pas crainte le monstre
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oc dans son labyrinthe à Milan ; je le crains encore « moins ici. Je le mets au pis , et le pis qu'il me <r peut faire ne pouvant jamais être de lui obéir , ce tout le reste m'est égal.
«Mais, pour nous vpir librement, venez ici K sous le prétexte de Leipsick ; changez de nom, « le vôtre est trop connu par votre bonne con- « duite et vos principes. Prenez celui de Borel « sans l'autre.
«c Je suis toujours ici ; je vous donne mon a adresse au bas de la lettre.
<!( Allez loger à Vjingé d'or^ où il y a beaucoup « de monde allant, et venant.
« Ne voyez personne ici que lorsque nous nous a serons vus.
oc. Venez le plus tôt possible, et aussitôt avéra tissez-moi du jour de votre arrivée.
« Voici mon adresse :
« j4u comte d^Antràigues , conseiller d'État m de S. M. I. des Russiesp conseiller de « légation , et correspondant du ministère ce de V instruction publique. »
Je vis au ton de la lettre de M. d'Antraigues et à l'étalage de ses titres, qu'il s'occupait réellement de spéculations politiques pour le compte du cabinet de tSaint-Pétersbourg. Nul, en effet, n'était
D£ FAUCHE tBOK£L. tg%
plus en état que lui de £sisciner les esprits, et d'éx:^ citer la curiosité par une correspondance pleine de rapprocfaemens et de prévisions, en un mot, captieuse et piquante. C'est ainsi qu'il était parvenu à captiver l'empereur Paul P^. On verra bientôt comment il s'attira la bienveillance de l'empereur Alexandre.
M. d'Antraigues m'accueillit avec transport. Je vis en hii un bomme transcendant, et je m'ouvris sans réserve. Notre conversation roula d'abord sur Pichegru, sur Montgaillard et sur l'événement si fatal du 1 8 fructidor, auquel M. d'Antraigues n'avait pas été étranger.
«Lorsque mu par mon zèle, lui dis -je, en- «c core plus que par mes instructions ou les don- « nées qu'on m'avait indiquées à suivre, j'allai au «milieu des armées républicaines, non pas pour « séduire la fidélité de Pichegru , mais pour lui « offrir l'occasion de déployer les sentimens géa néreux qu'il conservait «i secret dans son «cœur, je n'avais alors d'autres garanties du « succès Ae la démarche que je hasardais si té* « mérairement , que l'espoir qu'un soldat avide «de gloire le serait aussi d'amour pour son « pays ; qu'un général qui avait refusé de s^on- « der les vues sanguinaires des conventionnels , « ne refiiserait pas l'occasion de foire rentrer la
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« France sous la domination de ses princes légi- «times. Si mes conjectures.se fussent trouvées «fausses j'aurais été fusillé; si Pichegru, n'ente trant pas dans mes vues , m'eût considéré comme a un émissaire de ses ennemis, j'aurais été sacrifié ce certainement à sa prudence , en ce cas excu- «sable. Mais, ne voyant dans mes traits aucune a marqué de crainte ni de trahison, il me jugea <c au premier coup d'œil : nous nous entendîmes ce avant de nous parler, et j'eus la satisfaisante a certitude , peu de temps après l'avoir vu, qu'un ce général en chef de la république française se « dévouerait lui-même pour la bonne cause.
« Le secret de cette négociation ne fut confié « sur le continent qu'à S. M. Louis XVIII , au « prince de Condé, à son excellence M. Wickham, (c à l'honorable sir C. W. Flint et à moi ; en Ancr gleterre, Sa Majesté Britannique et lord Gren- « ville en furent seuls informés. Plût à Dieu que Qc la connaissance n'en eût pas été plus étendue ! a Actuellement l'Europe serait sauvée , et Piche- « gru, couvert de gloire, vivrait après avoir relevé <c la monarchie , au rétablissement de laquelle il « s'était dévoué sans réserve.
« Malheureusement le prince de Condé crut a devoir immiscer Montgaillard dans la connais- « sance des préliminaires de cette négociation ;
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<c mais Montgaillard ne savait d'autres détails que « ceux que scjn imagination lui faisait entrevoir, ce « qui fut cause du développement singulier qu'il « y donna dans ses entrevues avec vous à Venise, « et dans le document trouvé parmi les papiers de a votre portefeuille. Voilà comment cette affaire <c parvint à la connaissance de Buonaparte , qui « voulait perdre Pichegru et le parti royaliste.... »
Aux noms de Montgaillard et de Buonaparte les traits de M. d'Antraigues se contractèrent , et cet homme, qui était ordinairement du plus grand sang-froid, et qui discutait avec poids et mesure, perdit toute sa modération. Il s'éleva avec une violence extraordinaire contre Montgaillard et contre Buonaparte : la passion et la haine enflammaient ses regards, et donnaient une mobilité inaccoutumée à sa figure superbe, et surtout si imposante.
Il employa toute sa rhétorique à me prouver qu'il avait été maltraité par Buonaparte , et que Montgaillard seul Tavait fait tomber, par ses intrigues, dans les pièges que Jui avait tendus le. conquérant de l'Italie.
Je vis qu'il s'attachait surtout à .m'expliquer les deux événemens de son arrestation et de son entrevue avec Buonaparte de manière à dissiper tout soupçon que l'un et l'autre eussent pu avoir
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été concertés. Bien que j'aie indiqué quelques traits de cette conversation dans le );iiapitre XIY de ces Mémoires, j'en rapporterai ici tcmte la substance pour en mieux signaler la couleur locale et les traits caractéristiques, d'après les notes qiie j'ai retrouvées d.epuis dans ines pa*piers. M. d'Antraigues me dit qu'il avait été interrogé par Buonaparte seul, et qu'il s'étonnait que Clarke et Berthier eussent signé le procès- Yerl>al de son interrogatoire ; que Buonaparte lui avait offert de le faire rentrer en possession de ses biens , évalués à deux millions de francs , et en outre de lui donner une somme de cinq cent mille éeus s'il voulait s'attacher à son service^ et abandonner son légitime souverain, lequel, à ce que disait Buonaparte ironiquement , ne pouvait rien faire pour lui; qu'ayant refusé ces offres , et Buonaparte n'ayant pu surmonter sa résistance , ordonna qu'on le fusillât dans les vingt^quatre heures. Ici M. d'Antraigues amenait un autre acteur sur la scène pour expliquer pourtfuoi BoonapaHe, «ayant eu en son pouvoir un agent de Louis XYIII et de la Russie , un homme qui, depuis plusieurs années, avait été initié dans des secrets dont le Directoire désirait le plus d'««re informé, ne laissait échapper l'occasion d'âCenottrè en lui la <^on6ance de son gouverne-
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ment qu'en modérant lui*>méme son caractère ▼iolent et ambitieux. Le nouvel acteur, c'était la femme de M. d'Antraigues , qui, entendant prononcer la sentence de mort de son mari, et gisant usage de tous ses tdlens tragiques, lança d'abord un torrent d'imprécations contre Buo* naparte, entouré de son état-major; et prenant ensuite dans ses bras , comme je l'ai d^à rapporté, son enfant, âgé alors de trois ans, le lui offrit en faii disant : (cTi^anis, dévore^ le aussi; il « est déjà assez mûr pour toi ! »
« Cette exclamation , ajouta M. d'Antrai^ues , €c produisit dans le cœUr de Buonaparte les se- « mences de pitié et d'humanité que firent éclore « l'arrivée subite et les sollicitations de madame « Buonaparte , et je fus renvoyé sou^ la garde du
«général Kilmaine Vous savez le reste : je
« parvins à m'évader , à me soustraire à ce tigre « altéré de sang »
J'ai expliqué, autant qu'il a été en moi, com-^ ment a pu s'opérer à Milan la délivrance de M, d'Antraigues , sur laquelle je n'obtins de lui à Dresde aucune nouvelle lumière; mais il était visible pourtant qu'il nourrissait un violent ressentiment contre Buonaparte, qui vraisemblablement l'avait trompé et compromis. Je puis dire qtie M. d'Antraigues ne dierchait qu'à susciter
contre lui une nouvelle guerre : il y travaillait sincèrement , et c'est ce qui me donna beaucoup de confiance en lui.
C'est alors qu'il me parla confidentiellement de ses rapports avec la Russie, oc Voici , me dit-il , « comment je m'y pris pour intéresser, dès son «avènement au trône, le jeune successeur de <c Paul r', et ce que je vais vous dire je l'ai fait a uniquement dans l'intérêt des souverains ; car, «pour les éclairer, il faut savoir se mettre en (c rapport direct avec eux , et en saisir à propos c( les occasions. L'empereur Paul, avec qui j'étais a en correspondance secrète, venait de m'envoyer (X un mandat sur M. de Romanzow, alors à Vienne, « pour toucher quinze cents ducats, et sans doute « pour m'indemniser des frais de mes services et épistolaires. Je recevais précisément ce témoia gnage de la munificence du Gzar au moment ou « un courrier, allant porter à Vienne la nouvelle ((de sa mort inopinée, passait par Dresde,. où (( j'étais alors. Que fis-je ? Le même jour un cour- (( rier partant de Dresde pour la cour de Russie, (( je calculai tout de suite de quelle manière je (( pourrais faire servir l'accession du nouvel Èm- (( pereur à consolider mon crédit à Saint-Pétersa bourg : voici le moyen que j'employai sur une a âme dont je pressentais déjà la noblesse et la ge-
« riérosité, sur un prince qui allait enfin exercer en c( Europe une si grande influence. J'antidatai de « suite une lettre à Paul P*^, par laquelle je lui accu- <c sais la réception de la somme de quinze cents (c ducats, qui m'avait été comptée par son ambas* « sadeur à Vienne, en déclarant que je me croyais « obligé en conscience de refuser les trois cent cciïiille roubles que Sa Majesté Impériale m'avait c< offerts pour ra'encourager à étendre ma corce respondance. J'observais en même temps que a l'argent n'était pas une compensation pour les « informations de la nature de celles que j'avais « les moyens de me procurer , ni convenable à «des correspondans du rang d'où étaient ceux « dont je me servais, puisque je pouvais me glo- « rifier de compter parmi mes correspondans « l'impératrice d'Autriche et la reine de Naples; «que conséquemment je ferais une action in- « digne d'un homme d'honneur en acceptant une « si forte somme pour une correspondance qui ne « me coûtait rien. Une pareille preuve de désin- « téressement si peu commune frappa tellement « l'empereur Alexandre lorsqu'il eut pris con- « naissance des papiers secrets de son père , que , « n'osant plus offrir de l'argent à un homme qui «avait refusé trois cent mille, roubles , il me a nomma conseiller de cour avec des honoraires
« de huit mille roubleft , et accorda en outre à « mon fils un titre et des émohimens. Tous voyez , « mon cher^ me dit-41 , comment il faut savoir a captivw Fattentioa et l'intérêt des souverains « pour les mieux servir. »
. Voilà dans quelle disposition je trouvai SL d'An* traigues à Dresde. Il en vint au diapitre de lii Prusse, et tint beaucoup à savoir comment la Reine m'avait reçu. L'ayant satisfait sur ce point , il s'exprima sans détour et avec beaucoup de . pénétration sur l'ensemble de la situation de l'Europe* ce La présence des armées de Buonaparte a sur les dunes de Boulogne , me dit-il ^ fatigue et a irrite un peuple qui ne vit jamais ses foyers a menacés avec tant d'arrogance. Si l'Angleterre « ne redoute pas le succès complet de l'invasion «annoncée avec un déchaînement si sauvage, « elle considère les inconvéniens d'une descente « partielle que la réunion de beaucoup de hasards «pourrait favoriser jusqu'à un certain point, c Voilà pqurquoi elle vient de s'unir à la Russie ; « mais les Russes n'arriveraient pas sur le Rhin , «et n'c^éreraient qu'une faible diversion, si « l'Autriche et la Prusse n'accédaient point à la ce coalition naissante.
a L'Autriche, bien que deux partis divisent tou- « jours ses conseils , sent néanmoins qu'elle n'a
DE FAUCBB-BOREL. tai.
« plus aucune garantie dans l'ayenir, puisque déjà « les stipulations de LunéviUe sont enfreintes. Où <x en est sa puissance depuis qu'elle est sous Tin- « fluence malfaisante de son parti français et paci- «fique? Ses États sont ouverts et réduits; sa a doiïlination est anéantie en Italie, et sa puissance «fj^dérative est détruite en Allemagne. Pressée d depuis les. bouches du Pô jusqu'aux sources du « Mein, il ne reste plus à son orgueil qu'à dévo*- « rer en silence les outrages du dominateur, qu'à « se préparer à recevoir le coup mortel , si elle ne a court point aux armes une troisi^e fois. Aussi flc puis*je vous le dire : elle est à la veille d'accéd der formellement à la coalition.
« Ce ne serait point encore assez : sans le con-» <i cours loyal de la Prusse , on ne parviendrait a point à ébranler le colosse ; mais le cabinet de a Berlin est encore plus divisé que celui de Vienne. « L'élite de l'armée et de la cour présente les oc symptômes d'une sorte de léthargie et de dé* « cadence morale , fatale aux nations ; mais on (c trouvera de grandes ressources dans le fond de « la nation et de l'armée prussienne. Que ne pour- « rait d'ailleurs cette Reine adorable , compagne «inséparable d'un Roi plein de courage et de « vertus ! Dans une monarchie comme la Prusse , « un roi tel que Frédéric-Guillaume m , si digne
aoi MÉMOIRES
ce d*occuper le trône , ne saurait mai*cher longci temps dans de fausses voies , ni être long-temps <c égaré par son amour pour la paix »
Ce fat au milieu de cette conversation, dont je ne rapporte ici que les principaux traits, que le comte d'Antraigues eut la pensée de cette heureuse et noble fiction qu'il publia peu de temps après sous le titre de <« TYoduclion d un fragment « du XFIIP^ livre, de Poljrbe , trouvé dans le « monastère Sainte-Laure au mont AtJws. » Je reviendrai sur cette publication, qui fit tant de sensation en Prusse.
Après s'être concerté avec moi sur la marche que je devais suivre à Berlin , M. d'Antraigues me donna une lettre de recommandation p'articulière pour le comte de Nowosiltzoff , ambassadeur de rempereuï* Alexandre à la cour de Prusse. Il lui disait, en parlant de moi : ce C'est bien un autre c< homme à entendre que l'échappé du Temple ' a Girod '. Voyez-le, et surtout écoutez-le. »
' Irlandais , qui , du Temple , avait été transféré au fort de Joux , d*oii il s'était évadé avec M. de Frotté, frère du général, MM. Moulins et Hauteroche. Us y laissèrent M. le marquis de Rivière, cpii ne voulut pas se joindre a eux pour ne pas violer sa parole. Ils arrivèrent à Neuchatel, en février i8o5, au milieu de la nuit, dans le plus pitoyable état, et se rendirent chez moi, oii ma femme et mon neveu Vilel leur facilitèrent les moyens d*allcr en Allemagne.
D£ FAtJCfiË-BOREL. aoa
A mon retour à Berlin , j'écrivis au comte de Nowosiltzoff , qui m'accorda de suite une conférence; c'était le 3 juillet i8p5.
Je lui fis part des instructions que j'avais reçues du général Moreau pendant notre séjour au Temple. Je lui exposai le caractère de ce général, son opposition naturelle ou systématique à certaines propositions, et celles qu'on pouvait lui faire sans blesser ses principes. Je lui indiquai enfin le poste qu'il convenait de lui assigner, et' les avantages qu'on pouvait se promettre de son intervention. L'ambassadeur russe me demanda une note à ce sujet, en m'assurant qu'il la communiquerait à sa cour. Voici cette note, qui fut rédigée par M« le comte de Mouslier, ministre de Louis XVm à Berlin.
Norn remise à M. le comte de Nowosiltzqffy
Ambassadeur de Russie à Berlin ^ le 5 juillet
i8o5, par Louis Fauche-Borel , d'après les
instructions qu'il avait reçues du général Mo'
reau ^ pendant son séjour au Temple.
« L'idée d'employer le général Moreau dans le « cas où il serait devenu inévitable , ainsi que l'on « peut le présumer, de viser au renversement de « l'usurpateur du gouvernem^it de la France , « dont l'existence politique doit être reconnue
ao4 MÉBtOIRES
<K inoompatible avec la sûreté de l'Europe , est « digne de la sagesse de ses auteurs. «
a Mais pour que Texécution puisse remplir plus «sûrement son objet, il y a divers points ^ui « méritent une considération particulière.
. ff Le premier est que le général Moreau ne soit « requis que sous des conditions qui cadrent avec «ses principes.
a Le second , que la proposition qui lui sera a faite lui parvienne par un intermédiaire tette- 'a ment connu personnell^nent de lui, qu'il puisse ce prendre une entière confiance dans les arratia gemens qui seraient convenus*
« Le troisième , que Ton porte à l'extrême «toutes les précautions qui peuvent garantir le « secret le plus absolu sur le dessein d'employer « le général Moreau.
a Le quatrième , que toutes les mesures qui « peuvent être jugées nécessaires pour parvenir a au général Moreau, et à le retirer des lieux où «sa sûreté pourrait être compromise, soient « toutes prévues et arrêtées avant que Ton entame « le fond de l'affaire , et qu'à cet égard il soit pris « telles précautions qui écartent jusqu'aux moin- « dres soupçons , qui seuls suffiraient pour corn- « promettre la personne du général Moreau.
«Le premier point, qui doit être considéré
D£ FAUCHE- BpREL. ào5
« comme la base de tous arrangemens ultérieurs, ft donne lieu à plusieurs observations. 3e dis que a l'on ne saurait considérer le général Moreau «( que comme le principal agent de la restauration <r de la nionarchie légitime de France , ce qui est « en réalité le principal motif qui puisse le déter- <( miner : eu effet , d'une part sa haine contre (c Buonaparte ne l'aveugle pas à le porter à sacri- « fier l'intérêt de la France au désir de ne satisa faire que ce sentiment, et d'une autre part « sa modération et sa profession antérieure ne « s'accordent pas avec un autre but que celui de « produire dans la France un ordre de choses « propre à garantir sa prospérité par des disposi- « tions analogues à des principes qui s'accordent « avec ceux des Etats les mieux gouvernés.
ce II convient , par ceà motifs , que le général «Moreau puisse écarter dès le commencement « de son apparition sur la scène politique jus* « qu'à la moindre apparence qui pût prêter aux « inculpatiofis qui pourraient lui être faites par « les ennemis qu'il aurait à combattre , ou, pour « parler plus proprement, qu'il devrait isoler, en oc attirant sous ses drapeaux les troupes dans les*- « quelles seules se trouvent l'appui de ses ennemi».
ce Ce qui importe essentiellement pour rmiplir « cet objet, c*est qu'il soit pourvu à inspirer toute *
fto6 IJfÉMOIRES
«confiance à ces troupes en général, relativece ment à leur destination ultérieure , ce qui pour c( elles se réduit à une question qui ne saurait « être trop simplifiée ; savoir , leur ralliement
«instantané à leur souverain légitime, pourvu
<( de moyens suffisans d'acquitter leur solde , et « de fournir à leur subsistance , et pour les office ciers de tout grade la conservation de leurs « emplois , et l'espérance solide de récompenses <c plus spéciales en raison des services distingués « que les uns et les autres pourraient rendre.
« Le général Moreau ne peut donc être destiné a qu'au Commandement d'un corps de troupes « qui ait le caractère le plus indubitable d'auxi- « liaires , et à la tête desquelles il puisse rendre « une déclaration franche et perspasive des intense tions formelles des puissances de ne tendre qu'à a des résultats propres à concilier l'intérêt réel «de l'Europe, et à'mettre fin d'une manière so- « lide au système funeste qui a causé les désorct dres de la France , et les inquiétudes des autres (( Etats du continent.
« Sans élever aucun doute sur la pureté des
€c motifs qui amèneraient les diverses puissances
a combinées pour une fin aussi désirable, on ne
« saurait s'abstenir de faire envisager la différence
• <c énorme qu'il y aurait à faire paraître le général
a Moreau à la tête des troupes de telle puissance a plutôt que de telle autre. Les obstacles à ses c< succès 9 et la résistance qu'il pourrait rencon- « trer, seraient les mêmes en raison de la prévenue tion qui existe contre les desseins spécialement « de la Grande-Bretagne et de l'Autriche.
« Le général Moreau ne peut donc paraître a qu'à la tête d'un corps de troupes appartenant (c à une puissance qui n'inspire aucun soupçon a quelconque , ou d'un corps tout formé sous la « dénomination d'armée royale de France*, qui , ce quelque faible qu'il fût dans le commencement , « déterminerait plus positivement le caractère ce d'auxiliaire dans les troupes étrangères dont ce le commandement serait confié au général Moc< reau. De même que, par un effet des préven- (t tions qui prévalent parmi la nation et les troupes c( françaises , le général Moreau ne saurait se mon^ <e trer sous les drapeaux de la Grande -Bretagne « ou de l'Autriche, il pourrait paraître avec avance tage sous ceux de la Russie , de la Prusse y ou « même de la Suède.
ce C'e^t à la sagesse des souverains qui peuvent ce ou qui pourraient avoir adopté un système ce dans la poursuite duquel l'intervention du génëa rai Moreau aurait été envisagée comme pouvant «avoir l'efficacité la plus prompte et la plus
aog afÉMOIKES
Qt étendue, à considérer de quel coté U serait le « plus avantageux d'opérer le rapprochement du «général Moreau et des troupes françaises, et A sous quels drapeaux il conviendrait de préfé- < rence qu'il se montrât.
(T L'objet essentiel , si l'objet d'une coalition <c n'est pas de réduire la France par une suite de « victoires éclatantes à subir toutes les conditions « du vainqueur, (mrait devoir être de convaincre c la nation et les armées françaises que les desseins a des puissances combinées ne tendent essentielce lement qu'au renversement d'un usurpateur, <E pour rétablir en France un gouvernement légi- « time de la nature de celui que la nation jBran- <K çaise a appris, par une trop funeste expérience, A être le seul convenable.
«De même que ce n'est que pour parvenir à « ce but que le général Moreau pourrait se dé* « cider à prendre le commandement d'une armée <K (cftr, pour qu'il puisse réussir, il ne dcât pas «être employé en second), de même son in ter- « vention est également conv^iable comme un « moyen de former d'une part, toi accord entre le ff roi de France et les Français , tant en masse ti qu'individuellement ^ qui seraient disposés à «rentrer sous son obéissance, et de l'autre, et pour établir le concert qui se formera entre ce
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«même monarque et les autres souverains de «FEurape.
« Ces diverses considérations ne sont ici préce sentées que comme des indications, des ré- « flexions qui , peut-être même , auraient pu avoir c( été déjà conçues, touchant là suite qui pourrait <c être donnée à l'idée de faire servir le général ccMoreau d'agent essentiel dans l'accomplisse^ a ment des vues salutaires qui peuvent animer les «c autres puissances ; elles ont incontestablanent « le dessein de mettre fin, d'une manière stable^ au «bouleversement du continent, qui n'est qu'une <c conséquence inévitable du renversement des «c anciens principes , tant en France que dans «d'autres parties de l'Europe; or, il paraît très «naturel de conclure que, pour détruire des « effets dont la cause est reconnue , c'est cette «cause même qu'il importe d'anéantir. Tant « qu'une source de malheurs publics subsiste ^ il «doit nécessairement en découler de nouveaux, «c en plus ou moins grande abondance, soit dans « un. temps soit dans un autre, quand même on « parviendrait momentanément à contenir ou à « diminuer, cette source. »