‹ MémoiresChapitre 7 sur 36 · TOME in · texte numérisé non relu

TOME in

fin de décembre , c'est-à-<lire à une det*nière rétt^ nion , je conviai mes hôtes pour le premier de Fan. Ils prirent tous Fengagem^it de n'y point manquer.

. Cependant mon nevmi Yitel avait déjà &it modeler son masque en cire , et il me l'avait apporté fugitivement La ressemblance était frappante. Mon neveu s'était procuré également une seconde carte d'entrée et de sortie du Temple, en feignant d'avoir perdu la première. Tout étant prêt pour l'événement, voici comment s'ouvrit la double scène de ce premier de l'an 1804, qui m'est restée si fortement gravée dans la mémoire. Dès cinq heures du matin, mon neveu , chargé de débuter par deux visites essentielles , se présenta d'abord chez le général IMloreau. Le vieux domestique du général annonça aussitôt à son maître cette visite matinale. Au nom de M. Yitel, Moreau fit entrer de suite ; mon neveu le trouva dans son salon, couché sur un canapé, et tenant ui\ livre à la main : le salon était éclairé par deux bougies couvertes d'un garde-vue. Mon neveu , après avoir présenté au général les complimens de bonne année de la part de M. l'abbé David et de son oncle M. Fauche, le supplia de vouloir bien agréer en leur nom le petit cadeau dont il était porteur : c'était le modèle en carton de la

tour du Temple, rempli de bonbons '. A la vue de ce préseilt: , Moreau , comme s'il eut été saisi du pressentiibent que cette tour dont on lui présentait le simulacre serait bientôt sa prison, s*écria douloureusement : a Ah mon Dieu ! M. Yitel, «( quel cadeau tous me faites là , et dans quel « jour !» U lut le billet qui accompagnait ce singulier bpmmage, n'y fit aucune réponse par écrit, et dit seulement à mon neyeu : «c Tespère ce que vous n'aurez rencontré personne à cette « heure dans ma rue , et qu'on n'aura pas pu con- « naître que tous portiez quelque chose. Allons , ce c'est bon ! Une antre fois ne Tenez pas aussi ma- « tin , et quand tous aurez quelque chose à me a dire , je préfère que tous Teniez le soir; car ma « maison est obserrée , et dans cette saison c'est « une heure indue que celle de cinq heures du <c matin. » Mais mon ncTeu n'aTait pas eu le choix de l'heure : il fallait ne pas être tu des espions, et se ti^ouTer libre le reste de la journée.

Il quitta le* général Moreau pour aller faire aussi saTisite à l'abbé Pichegru , frère du général, qui demeurait rue de Yaugirard. Le jour commençait à poindre : il le trouTa lisant son bréTiaire. Voici ce qu'il en tira, pour toute réponse au billet

' Fruit des loisirs de deux prisomiiers, le marquis de Pvlj- Tert et le chevalier de Mézières.

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qu'il lui remit de la part de Tabbé David : « Qu'il « était sans nouvelles de son frère le général dece puis quelques mois ; qu'il n'avait aucune occa- « sion sûre pour lui donner des siennes ; que « quant à lui , il vivait dans une appréhension « continuelle que son frère né vînt à quitter le a lieu sûr qu'il habitait ; que depuis quelque « temps j il était beaucoup question die lui dans <r tous les salons de Paris , et que cela l'inquié- « tait. » Il ajouta : a Qvte si l'on avait occasion dé « lui écrire, il fallait se contenter seulement de a lui faire savoir que son parent de la rue de Vau- « ^irard se portait mieut , et qu'il lui recommana dait beaucoup de circonspection. »

Ces deux visites finies , mon neveu vipi m'en rendre compte, et tne prêter son assistance. Je fiis frappé de ce que lui avait dit l'abbé Pîchegru , que son frère était l'objet de toutes les conveî'r sations : il était visible qu'on s'attendait à une tentative de sa part pour rentrer en France. Ceci me fit sentir encore plus la nécessité de i^e pas remettre à un autre jour l'exécution de mon pro- * jet d'évasion : nous agîmes en conséquence. Sou« le prétexte des étrennes , j'avais fait boire dès le matin les guichetiers , si difficiles à désaltérer, et je continuai de les abreuver à discrétion pendant le reste de là jouniée. De letlr coté , mes

convive» fureat exact» au rendez-vous ; c'étaient le poète Gqichard , l'abbé Sicard , madame Roux « qui tenait l'hôtel d'Irlande, rue de Beaune, quelque» autres dames, l'abbé David, prisonnier comme moi , et d'autres camarades d'infortune , outre le conderge et mon neveu YiteL Avant d'entrer dans la prison , mon neveu , qui feignait , et pour cause, d'avoir un grand mal de dents, avait eu la précaution de se couvrir la joue avec un mouchoir qui lui dérobait la moitié de la figure. Le dîner fut des plus gais ; la table était dressée dans une salle au premier étage à coté du greffé. Ceux des convives qui étaient dans mon secret ^ m'excitaient , suivant nos conventions , à boire outre mesure du vin de Champagne. J'y vx)yai8 deux avantages : le premier de renforcer de plus en plus ma hardiesse , le second de me fournir d'avance une excuse d'égarement , si je venais à être surpris en me dirigeant vers les dernières portes de la prison. J'avais aisément accoutumé le concierge à me voir lever de table pour aller chercher, dans ma diambre , soit quelques bouteilles de vin, soit de la liqueur. Vers tieuf heures , au moment où nOus allions prendre le café, une dame , ainsi que nous en étions con^ venus, demanda du thé. Je me levai sur«le-cbamp , sous ieprétexte d'en aller diercfaer d'excellent que

f avais dans ma chambre, et y prendre en même temps de la crème desBarbades, liqueur que j'avais annoncée au concierge, qui en était très friand : son gosier et son estomac l'aspiraient déjà. Parvenu à l'antichambre de la salle du festin, je m'afïublai précipitaniment du manteau de mon neveu ; je me couvris la figure de son masque de ctre, et dans ce nouveau costume je gagnai l'escalier. Au moment d'arriver au premier guichet , j'improvisai une scène de ventriloque pour donner le change au guichetier : c'était un prétendu dialogue entre moi et mon neveu , qui était censé me quitter pour s'en aller, ^e parlais comme si je le congédiais ; je parlais encore pour faire ses réponses : «Adieu, mon onde. — Va, va bien « vite te faire arracher la dent qui te fait souffrir, <c et reviens demain. — Bonsoir, » et je descendis avec mon masque, des traits duquel je déguisai l'immobilité avec le mouchoir qui couvrait ma prétendue fluxion ; non seulement le guichetier fut parfaitement la dupe de cette petite ma« nœuvre, mais je le trouvai à moitié endormi dans les fumées du vin de la journée. Je lui présentai la carte d'entrée de mon neveu , qu'il me rendit sans la lire , et il m'ouvrit son guichet. Le second guichetier se montra encore moins difficile que le premier, et me voilà dans la grande cour du

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Temple. Là , je trouvai plusieurs ^ndarmes qui étaient de service^ et qui se promenaient de long en large; mais comme j'avais frauda les deux redoutables guichets, il ne leur vint pas à la pensée que je fusse un prisonnier, et ils ne firent nulle attention à moi. H ne me restait plus à passer que la porte cochère. Arrivé devant le VMistas àa portier, qui se régalait avec sa femme des bribes de notre diner , j'avançai la tète , et demandai le cordon. Trompé par mon masque, sur lequel je tenais toujours mon mouchoir. Je portier me prenant pour mon neveu, me demanda comment allait ma fluxion ? « Je souffre comme un « diable », lui répondis-je; et je qe mentais pas. Là-dessus il tire le cordon, la porte s'ouvre, et je suis dans la rue. Le masque officieux est brisé, rejeté d'une main ingrate , mais prudente ; et tandis que déjà on me cherche avec rumeur dans la cour de la prison, qu'on y retient prisonniers mes^convives, je me rends en fia^cre au café des Bains Chinois, où devait m'attendre M. Scholl, parfaitement au fait de mes desseins, et à qui j'avais donné rendez-vous pour huit heures. Là , quel frit mon étonnement de n'y trouver que mon compatriote M. Guébard le banquier, lisant les journaux! Me croyant arrivé récemment de la Suisse, il me demanda des nouvelles de sa famille^

Je vis qu'il n'avait eu aucune connaissance de ma détention, et je me hasardai de lui donner de ses parens des nouvelles satisfaisantes. Quant à M. SchoU-, croyant que je n'avais pas réussi, il s'en était allé. Je cours chez lui, rue Saint-Lazare, n"" 4^9 où il m'avait offert un asile; je m'y croyais eiï sûreté , et je combinais déjà ma fuite auprès de Pichegru en Angleterre*

On conçoit facilement ma joie : elle était loin d'être sans mélange. Je me voyais en liberté; mais mon neveu Vitel était encore au Temple, et je n'étais pas sans alarme sur le traitement qui l'attendait lorsqu'on aurait la certitude de mon évasion. Mes pressentimens n'étaient que trop fondés ; laissons-le parler lui-même.

a II y avait déjà quelques instans que mpn oncl^ a avait disparu, lorsque M. Fauconnier remarqua a qu'il était long-tentps à revenir, et manifestant a de l'inquiétude , il sortit pour l'aller chercher, a Je jugeai que le temps était précieux , et que si a je laissais revenir le concierge , outré de l'évaa sion de mon oncle , il me ferait un mauvais parti, a Je pris donc sur-le-champ ma résolution , et « profitant de son absence , je descendis au prea mier guichet, que l'on m'ouvrit sans trop hési^ <c ter ; de là au second, qui s'ouvrit de même ; seule lement un des guichetiers ivre , et à moitié enr

(X dormi , nie demanda : Mais n'étes-vouft pas déjà tf sorti , M. Vîtel ? — Je me contentai de lui répon- «dré, oui; mais ne m*avez-vous pas vu rentrer? a Je traversai la cour, et là ayant demandé le corcr don , je sortis mêlé à différentes personnes qui « étaient venues fêter le jour de Fan avec d'autres « prisonniers. On voit comment cette espèce de a saturnale favorisa l'évasion de mon oncle et ma <c sortie. Je n'eus rien déplus pressé que de courir « au rendez-vous que m'avait donné mon oncle, tf rue Saint-Lazare ; j'y arrivai presque au même « instant que lui. Nous nous concertâmes aussi- <c tôt ensemble sur les moyens de dérober à la <c police la connaissance de sa retraite , jusqu'à ce ' « qu'il pût s'embarquer pour l'Angleterre ; mais «jusque-là mon oncle se crut parfaitement en a sûreté chez M. Schôll. Je partageai sa sécurité ^ ce et mon oncle n'ayant plus besoin de mes soins , « je le quittai , et rentrai chez moi. Le lendemain , a ^ janvier, je courus toute la journée pour les « affairés de mon oncle , et à peine étais-je rentré « le soir , excessivement fatigué de mes courses, ce que mon domestique vint me dire que des mes- « sieurs me demandaient, et à l'instant même je <c vis entrer Fauconnier avec un commissaire de ce police, accompagné d'une douzaine d'algua- « zils. •— Où est votre oncle .^ me dit Fauconnier

« en fureur. — Suivez '-moi, me dit le commisce saire ; et sans me laisser le temps de répondre , « ils m'entraînent à la Préfecture de police. Arrive vés dans Une salle basse : Vous ne voulez donc « pas dire où est votre oncle? s'écrient Fauconnier « et le commissaire ; mais nous allons vous faire « parler : Quon lui mette les poucettes. C'était « une sorte de question , au moyen de laquelle on « me pressa fortement les pouces pour me forcer ce à dire où était mon oncle ; mais ce fut en vain « qu'on me tortura. Voyant que la douleur n'avait (c aucune prise sur moi , on me menaça de me ce jeter dans un cul de basse-fosse.

ce Comme ils se montraient disposés à me tenir «parole, et à faire pis encore, je voulus me « donner quelque garantie en informant de ma « situation quelque haut personnage qui put , au r< besoin , me revendiquer. Parmi les maisons que « je fréquentais à Paris , j'avais surtout été ac- « cueilli chez M. le sénateur Perregaux mon com- « patriote ; mais comment lui faire connaître ma <c fâcheuse position ? N'ayant pas le choix des «moyens pour me mettre en rapport avec lui tf dans cet instant critique , où je voyais ma vie «compromise, voici celui auquel je m'arrêtai: « je dis que les voies de rigueur ne réussiraient « jamais avec moi ; que si j'avais des révélations

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«à faire, ce serait à quelque personnage recom- (( mandable qui m'inspirerait de la confiance , et (c non pas à des êtres que je ne connaissais pas , ce ou plutôt que je ne connaissais que trop bien. «Croyant déjà tenir mes dépositions : Nommez, a me dirent-ils, quelqu'un de votre connaissance, a et nous irons le chercher. — < Je nommai sans a hésiter le sénateur Perregaux , et je ne fus pas (c long-temps sans le voir entrer en habit de gala. <c On était allé le chercher en toute hâte, et ^C(mïme on ne l'avait pas trouvé chez lui, on « l'avait relancé jusque dans un bal , au milieu et d'uii cercle brillant et joyeux. Il serait difficile « de peindre l'étonnément de cet honnête sé- «nateur^ qui certes n'était jamais tombé aussi a subitement dans un pareil contraste. Stupéfait « d'être ainsi amené en présence d'un jeune «homme pour qui il avait témoigné quelque « bonté, et à qui deux gendarmes serraient force tement les pouces, il se crut d'abord destiné à oc jouer malgré lui un rôle dans quelque conspi- « ration, et ne put que balbutier quelques paroles : « — Que me voulez-vous , monsieur?.... De quoi « s'agit-il ? Quel motif a pu vous autoriser à me ce faire venir ici ? — Sa colère concentrée , et son <^ embarras visible, m'auraient dans toute autre « occasion apprêté à rire. Je me recueillis cepen-

a daiit ^ et je lui dis avec simpUcité : Je vous de- «mande pardon, monsieur le sénateur; je n'ai « rien à vous dire ; je voulais seulement vous faire « voir comment ces messieurs me traitent. Je dois « vous prévenir aussi qu'ils m'ont menacé de me «jeter dans un cul de bas^e-^fosse , et s'ils le fai* « saieut , j'espère que vous voudriez bien me «réclamer.

« Je hie tus alors et M* Desmarets m'ayant de- « mandé si je n'avais rien à ajouter, ordonna, sur «ma réponse négative, de me reconduire au « Temple , où j'arrivai à minuit , et d'où je ne de^ « vais sortir qu'au bout de neuf mois. Lorsque « je me vis seul dans mon cachot, je ne pus me « défendre, dansl'aniertumede.mon âme, de-me « rappeler la phrase prophétique que le général « Moreau , et pour lui et pour moi , avait articulée à « la vue du modèle en carton de la tour du Temple «que je lui avais présenté la veille. «Ah mon Dieu! « M. Vitel 5 quel cadeau vous me faites là , et dans « quel jour ! » Mais je croyais mon oncle sauvé , « et j'en supportais mes peines avec plus de « courage; que dis-je? avec une sorte de conso- « lation »

Hélas" ! moa neveu s'abusait. La police attachait tant d'importance à tne reprendre, que plus de quarante maisons avaient déjà été visitées à

mon é\l jel , entre autres celle du général Dessoles. J'avais pris danstnon asile quelques heures de repos , dont j'avais grand besoin après une journée si agitée. A mon réveil, je fis toutes les dispositions pour mon prochain départ : j'écrivis à ma femme une lettre pleine de douces images » où je lui annonçais' ma prochaine arrivée à Neuchàtel.

Dans cette lettre, j'en insérai ime à l'adresse de Fauconnier , en recomnoandaot expressément à ma femme de la mettre à la poste sur-Ie*champ. J'infoitnais Fauconnier de mon heur^ise. arrivée à Neuchâtel, et du bonheur que j'avais éprouvé en embrassant ma femme et mes enfans. J'ajoutais que le sachant bon père et bon épouK^ j'étais sur qu'il se ferait {4us que tout autre une idée de mon bonheur. Cette lettre , qui avait pour but de dérouter la police et de paralyser ses recberdies, ne manqua point son but.

Déjà je me croyais sur les côtes d'Angleterre; je n'attendais plus que la nuit pour sortir de ma retraite, lorsque vers les cinq heures du soir, pendant que je prenais un léger repas , on vient frapper à ma porte ; on ouvre : que vois^je ? le commissaire de police Commingès , aecompagné de l'inspecteur de police Pacques , suivis de huit ou dix gendarmes qui m'arlnêtent de nouveau dans

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Vamie perfide où je m'étais réfugié plein dé sécu* rite et de confiance.

C'était mon hôte lui-même qui avait fait connaître au ministère le lieu de ma retraite. Devais- Je^m'y attendre? On a vu que cet homme avait épousé une de mes parentes : il m'avait conseillé lui-même de m'évader, sans doute pour avoir occasion de me livrer et de me vendre. O siècle de corruption ! l'avancement qu'il sollicitait à l'armée sans succès , lui fut aussitôt donné , et là ne se borna point sa récompense; cent mille francs lui furent comptés pour avoir livré son parent. N'était-ce pas vouloir reproduire au sein de la nation la plus polie et la plus civilisée des temps modernes, l'ère affreuse des délateurs de lancienne Rome sous les plus mauvais empe^ reurs? Je sus dans ce temps-là que cet homme m'avait trahi ; mais je n'ai su que vingt-quatre ans plus' tard 9 d'une manière positive, l'énorme prix que la police de Buonaparte avait mis à ma réincarcération en 1 8o4«

i^s sbires qui m'arrêtèrent me conduisirent devant M. Desmarets : il débuta par me dire qu'il était impossible que je me fusse échappé du Temple, la plus forte prison d'État de France, sans avoir eu des intelligences au-dehors; qu'il connaissait les motifs de mon évasion ; que mon

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ioteintion était de me rendre en Angleterre; mais que l'ordre avait été donné pour que la plua stricte surveillance fut exercée sur toutes les routes; qu'un courrier avait été envoyé à Buona* parte, alors à Boulogne 9 pour Tinformer de mon évasion; que j'occasionnais au gouvernement des frais immenses , et qu'à l'instant même il dépêchait à Buonaparte un second courrier pour l'instruire de ma réintégration dans la prison du Temple ; qu'au surplus il ne doutait pas que je ne fusse un des agens les plus actifs de la conjuration dont la police tenait tous les fils.

Bien certainement je n'étais pour rien dans cette conjuration ; elle m'était absolument étrangère y et c'est dans l'enceinte même du Temple que j'en appris les détails.

Si, au lieu d'avoir été si lâchement trahi , j'avais pu aborder les côtes d'Angleterre, peut-être serais-je arrivé à temps pour détourner Pichegru de se hasarder en France. J'étais libre le j'' de janvier ; le lendemain je me proposais de gagner la cote; or Pichegvu n'ayant point encore débarqué, il ne m'eût pas été impossible de l'arrêter sur le bord de l'abîme.

Le ciel ne le permit pas. Au contraire, par suite de cette nïalheui'euse tentative d'évasion , j'aggravai, bien malgré moi sans doute, la

surveillance dont mes compagnons d'infeitnne étaient l'objet; j'occasionnai l'arrestation de plus de trois cents personnes sur tontes les routes de France, et la violation de plus de quarante domiciles; je fus également la cause que mon neveu fut arrêté, qu'il souffrit la question, qu'il pas^a neuf mois renfermé au Temple , et qu'il fut en* suite banni de France et perdit son état.

Reconduit au Temple par mes capteurs irrités^, je fus mis au secret dans un horrible cachot, près de l'août de la tour, dont les vapeurs mé^ phitiques étaient d'autant plus insupportables qu'elles pénétraient par les vitres brisées de ma fenêtre. L'humidité qui m'enveloppait était si froide , que sans mon fidèle Deschamps , qu'heureusement on ne m'avait pas ravi , j'aurais succombé : il demanda pour me couvrir la capote de mon neveu, ce qui me sauva. Mon neveu était détenu avec la même rigueur que moi. Je n'en fus point étonné : le concierge et ses geôliers avaient tous été menacés de perdre leurs places si jf n'étais pas repris ; or ils étaient extrêmement courroucés du tour que nion neveu et moi leur avions joué ; ils s'en vengeaient en gens dignes d'être les suppôts d'un gouvernement despotique.

Mon neveu m'a dit depuis qmt dans la prison étroite où on l'avait mis, il avait eu pour com-

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pag&on d'infortune , dans le cachot voisin , un vieillard de quatre-vingts ans, dont il n'était séparé qup par une simple cloison , à travers les ouvertures de laquelle il pouvait lui parler et l'entrevoir. Autant qu'il s'en souvint, il senommait La Morandière : c'était un vieillard vénérable , d'une grande taille , s'exprimant avec autant de facilité que de grâce , et avec un son de voix qui allsdt au cœur. Ses infirmités étaient fort graves : il était asthmatique et souffrait beaucoup de la pierre. Il raconta à mon neveu une partie de ses infortunes. Ce vieillard avait un fils qui avait été employé dans les bureaux du Directoire, et qu'cm accusait d'avoir soustrait des papiers très importans que Buonaparte voulait avoir en sa possession. A défaut du fils , on arrêta le père, sur le seuil de la porte de l'église Saint-Thomasd' Aquin , où il allait tous les matins faire ses dévotions.

Il fut emmené au Temple sans qu'on lui eût permis de retourner chez lui , et de prévenir ses autres enfans de ce qui lui arrivait : il était sans linge, et souffrait excessivement de son asthme. Mon neveu l'entendait prier avec une ferveur attendrissante, n était obligé, la nuit, de se tenir debout des heures entières , pour satisfaire au besoin cuisant auquel son infirmité principale

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