‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 107 sur 393 · CONTRE LE MARQUIS DE VARDES · texte numérisé non relu

CONTRE LE MARQUIS DE VARDES

des visites au Marais. Comme ils descendoient ensemble le degré, mon père feignit d'avoir oublié quelque chose en haut, s'excuse et remonte, puis redescend, trouve la Roque Saint-Chamarant, très-brave gentilhomme qui lui étoit fort attaché et qui commandoit son régiment de cavalerie, qui lui devoit servir de second, monte avec lui en carrosse et s'en vont à la porte Saint-Honoré. Vardes, qui attendoi au coin d'une rue, joint le carrosse de mon père, le frôle, le coupe : coups de fouet de son cocher, riposte de celui de mon père; tête aux portières, arrêtent, et pied à terre. Ils mettent l'épée à la main. Le bonheur en voulut à mon père : Vardes tomba et fut désarmé. Mon père lui voulut faire demander la vie ; il ne le voulut pas. Mon père lui dit qu'au moins il le balafreroit; Vardes l'assura qu'il étoit trop généreux pour le faire, mais qu'il se confessoit vaincu. Alors mon père le releva et alla séparer les seconds. Le carrosse de mon père se trouvant par hasard le plus proche, Vardes parut pressé d'y monter. Mon père et la Roque Saint-Chamarant y montèrent avec lui, et le remenèrent chez lui. Il se trouva mal en chemin, et blessé au bras. Ils se séparèrent civilement en braves gens, et mon père s'en alla chez lui.

Mmc de Châtillon, depuis de Meckelbourg, logeoit dans une des dernières maisons, près de la porte Saint-Honoré, qui, au bruit des carrosses et des cochers, mit la tête à la fenêtre, et vit froidement tout le combat. Il ne tarda pas à faire grand bruit. La Reine, Monsieur, Monsieur le Prince, et tout ce qu'il y avoit de plus distingué, envoyèrent chez mon père, qui peu après alla au Palais-Royal, et trouva la Reine au cercle. On peut croire qu'il y essuya bien des questions, et que ses réponses étoient bien préparées. Pendant qu'il recevoit tous ces compliments, Vardes avoit été conduit à la Bastille, par ordre de la Reine, et y fut dix ou douze jours. Mon père ne cessa de paroître à la cour et partout, et d'être bien reçu partout. Telle fut la fin de cette affaire, qui ne passa jamais que pour ce qu'elle parut, et Vardespourl'agresseur. Ileutun grand chagrin de son triste

succès, et un dépit amer de la Bastille. Oncques depuis il n'a revu mon père, qu'à la mort: à la vérité sa disgrâce le tint bien des années en Languedoc. Son retour fut de peu d'années : il mourut à Paris, en 1688, d'une fort longue maladie. Sur la fin, il envoya prier mon père de l'aller voir. Il se racommoda parfaitement avec lui et le pria de revenir; mon père y retourna souvent, et le vit toujours dans le peu qu'il vécut depuis.

L'autre aventure étoit pour finir comme celle-ci, mais elle se termina plus doucement. Il parut des Mémoires de M. de la Rochefoucauld; mon père fut curieux d'y voir les affaires de son temps. Il y trouva qu'il avoit promis à Monsieur le Prince de se déclarer pour lui, qu'il lui avoit manqué de parole, et que le défaut d'avoir pu disposer de Blaye, comme Monsieur le Prince s'y attendoit, avoit fait un tort extrême à son parti. L'attachement plus que trèsgrand de M. de la Rochefoucauld à Mme de Longueville n'est inconnu à personne. Cette princesse, étant à Bordeaux, avoit fait tout ce qu'elle avoit pu pour séduire mon père, par lettres; espérant mieux de ses grâces et de son éloquence, elle avoit fait l'impossible pour obtenir de lui une entrevue, et demeura piquée à l'excès de ne l'avoir pu obtenir. M. de la Rochefoucauld, ruiné, en disgrâce profonde, dont la faveur de son heureux fils releva bien sa maison, sans en avoir pu relever son père, ne pouvoit oublier l'entière différence que Blaye, assuré ou contraire, avoit mise au succès du parti, le vengea autant qu'il put et Mme de Longueville, par ce narré.

Mon père sentit si vivement l'atrocité de la calomnie, qu'il se jeta sur une plume, et mit à la marge : L'auteur en a menti. Non content de ce qu'il venoit de faire, il s'en alla chez le libraire, qu'il découvrit, parce que cet ouvrage ne se débitoit pas publiquement dans cette première nouveauté. Il voulut voir ses exemplaires, pria, promit, menaça, et fit si bien qu'il se les fit montrer. Il prit aussitôt une plume, et mit à tous la même note marginale. On peut juger de l'étonnement du libraire, et qu'il ne fut pas long-

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