DE LORGES ET DE JOYEUSE
congé de fort bonne grâce, et je m'en allai à Paris par Metz, où je vis M. de Scève, qui y étoit premier président du parlement. G'étoit un des plus intègres et des plus éclairés magistrats, qui avoit été fort des amis de mon père.
Avant de rentrer dans Paris, il faut réparer un oubli. Lorsque nous étions au camp de Gaw-Bôcklheim, la Bretesche fut chargé d'aller reconnoître quelque chose vers Rhinfels. G'étoit un gentilhomme qui avoit perdu une jambe à la guerre, qui avoit été partisan distingué, qui avoit acquis une capacité plus étendue, très-galant homme d'ailleurs, et en qui le maréchal de Lorges se fioit fort. Il étoit un des lieutenants généraux de son armée, et, nonobstant ce grade, il ne voulut prendre avec lui que deux cents hommes de pied et cent cinquante dragons. Arrivé à la nuit, après une grande traite, à un village à quatre lieues de Rhinfels, il s'y arrêta, posta son infanterie, tint quelques dragons à cheval dehors, et le reste attacha ses chevaux à une haie devant la grange, où la Bretesche se mit à manger un morceau avec les officiers. Gomme ils étoient à table, la lune, qui étoit belle, s'obscurcit tout d'un coup, et voilà un orage affreux d'éclairs, de tonnerre et de pluie. Aussitôt la Bretesche, craignant quelque surprise par ce mauvais temps, fait monter les dragons à cheval, y monte lui-même, et dans cet instant entend une grosse décharge qui justifie sa précaution. Il donne ses ordres à celui qui commandoit les dragons, et s'en va à son infanterie et la dispose. Il revient tout de suite à ses dragons, n'y en trouve plus que deux ou trois, avec un seul capitaine, et nuls autres. Au désespoir de cet abandon, il retourne à son infanterie, charge les ennemis, profite de l'obscurité et du désordre où il les met, les pousse et les chasse du village, quoique trois fois plus forts que lui, et est légèrement blessé au bras et à la cuisse, et parce que le jour alloit poindre, se retire en bon ordre à Êberbourg. En chemin il rencontra une des troupes de dragons qui l'avoient abandonné. Le capitaine qui la menoit eut l'impu-
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dence de lui demander s'il vouloit qu'il l'escortât, et s'attira la réponse qu'il méritoit, sur quoi les dragons se mirent à faire des excuses à la Bretesche, et à rejeter cette infamie sur leurs officiers, qui les avoient emmenés malgré eux. De notre camp àÉberbourg il n'y avoit que trois lieues. La Bretesche, qui étoit fort aimé et estimé, fut fort visité de toute l'armée; j'y fus des premiers. Il en fut quitte pour y demeurer dix ou douze jours. 11 eut la générosité de demander grâce pour ces dragons, et le maréchal de Lorges, naturellement bon et doux, la facilité de la lui accorder. Il ne faut pas ôter à Marsal, capitaine des guides, Thonneur qui lui est dû : il avoit suivi la Bretesche, ne le quitta jamais d'un pas, et fit très-bien son devoir. Il eut depuis une commission de capitaine d'infanterie, et il entendoit fort bien son métier. 11 avoit commencé, disoit-on, par être maître de la poste d'Hombourg, d'où la Bretesche étoit gouverneur et d'où il l' avoit tiré.
Ce fut dans le loisir de ce long camp de Gaw-Bôcklheim que je commençai ces Mémoires, par le plaisir que je pris à la lecture de ceux du maréchal de Bassompierre, qui m'invita à écrire aussi ce que je verrois arriver de mon temps.
Nous trouvâmes à notre retour le maréchal d'Humières mort. G'étoit un homme qui avoit tous les talents de la cour et du grand monde et toutes les manières d'un fort grand seigneur ; avec cela homme d'honneur, quoique fort liant avec les ministres et très-bon courtisan, ami particulier de M. de Louvois, qui contribua extrêmement à sa fortune, qui ne le fit pas attendre ; il étoit brave, et se montra meilleur en second qu'en premier; il étoit magnifique en tout, bien avec le Roi, qui le distinguoit fort et étoit familier avec lui. On peut dire que sa présence ornoit la cour et tous les lieux où il se trouvoit. Il avoit toujours sa maison pleine de tout ce qu'il y avoit de plus grand et de meilleur. Les princes du sang n'en bougeoient, et il ne se contraignoit en rien pour eux ni pour personne; mais avec un air de liberté, de politesse, de discernement, qui lui étoit