‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 183 sur 393 · GRANDE ACTION DE MONSIEUR DE NOYON · texte numérisé non relu

GRANDE ACTION DE MONSIEUR DE NOYON

demanda grâce, fit valoir la jeunesse de l'abbé, la tentation de profiter du ridicule du prélat, et surtout la réponse corrigée et augmentée de la main de Monsieur de Noyon, qui, puisqu'il Favoit examinée de la sorte, n'avoit qu'à se prendre à lui-même de n'y avoir pas aperçu ce que tou! le monde avoit cru y voir. Cette dernière raison, habilement maniée par un ministre agréable et de beaucoup d'esprit, fit tomber la lettre de cachet, mais non pas l'indignation. Pontchartrain, pour cette fois, n'en demam doit pas davantage. Il fit valoir le regret et la douleur de l'abbé, et sa disposition d'aller demander pardon à Monsieur de Noyon, et lui témoigner qu'il n'avoit jamais eu intention de lui manquer de respect et de lui déplaire. En effet, il lui fit demander la permission d'aller lui faire cette soumission; mais l'évêque outré ne la voulut point recevoir, et après avoir éclaté sans mesure contre les Caumartins, s'en alla passer sa honte dans son diocèse, où il demeura longtemps.

Il faut dire tout de suite que, peu après son retour à Paris, il tomba si malade qu'il reçut ses sacrements. Avant de les recevoir, il envoya chercher l'abbé de Caumartin, lui pardonna, l'embrassa, tira de son doigt un beau diamant, qu'il le pria de garder et de porter pour l'amour de lui; et quand il fut guéri, il fit auprès du Roi tout ce qu'il put pour le raccommoder: il y a travaillé toute sa vie avec chaleur et persévérance, et n'a rien oublié pour le faire évêque ; mais ce trait l'avoit radicalement perdu dans l'esprit du Roi, et Monsieur de Noyon n'en eut que le bien devant Dieu par cette grande action, et l'honneur devant le monde.

L'orgueil du cardinal de Bouillon donna vers ce même temps une autre sorte de scène. Pour l'entendre, il faut dire qu'il y a dans la province d'Auvergne deux terres particulières, dont l'une s'appelle le comté d'Auvergne, l'autre le dauphiné d'Auvergne. Le comté a une étendue ordinaire et des mouvances ordinaires d'une terre ordinaire, sans droits singuliers et sans rien de distingué de

f 1694 J DAUPHINÊ ET COMTÉ D AUVERGNE. 209

toutes les autres. Comment elle a retenu ce nom, et le dauphiné le sien, mèneroit à une dissertation trop longue. Le dauphïné est encore plus petit en étendue que le comté, et bien qu'érigé en princerie, n'a ni rang ni distinction par-dessus les autres terres, ni droits particuliers, et n'a jamais donné aucune prétention à ceux qui l'ont possédé. Mais la distinction du nom de prince-dauphin avoit plu à la branche de Montpensier, qui possédoit cette terre, dont quelques-uns ont porté ce titre du vivant de leur père avant de devenir ducs de Montpensier. Le comté d'Auvergne, tel qui * vient d'être dépeint, étoit entré et sorti de la maison de la Tour par des mariages et des successions. Ce nom étoit friand pour des gens qui minutoient de changer leur nom delà Tour en celui d'Auvergne, et ils firent si bien auprès du Roi lors et depuis l'échange de Sedan, que cette terre est rentrée chez eux, et c'est de là que le frère du duc et du cardinal de Bouillon porte le nom de comte d'Auvergne.

Le dauphiné d'Auvergne étoit échu à Monsieur par la succession de Mademoiselle, et aussitôt le cardinal avoit conçu une envie démesurée de l'avoir. Il en parla à Bechameil, qui étoit surintendant de Monsieur, au chevalier de Lorraine, et fit sa cour à tous ceux qui pouvoient avoir part à déterminer Monsieur à le lui vendre. A la fin, et à force de donner gros, le marché fut conclu, et Monsieur en parla au Roi, qui s'étoit chargé de son agrément comme d'une bagatelle ; mais il fut surpris de trouver le Roi sur la négative. Monsieur insista, et ne pouvoit la comprendre : '« Je parie, mon frère, lui dit le Roi, que c'est une nouvelle extravagance du cardinal de Bouillon, qui veut faire appeler un de ses neveux prince-dauphin ; dégagez-vous de ce marché. » Monsieur, qui avoit promis, et qui trouvoitle marché bon, insista; mais le Roi tint bon, et dit à Monsieur qu'il n'avoit qu'à faire mander au cardinal qu'il ne le vouloit pas.

Cette réponse lui fut écrite par le chevalier de Lorraine de la part de Monsieur, et le pénétra de dépit. Ce nom singulier, et propre à éblouir les sots, dont le nombre est

Page 1