‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 216 sur 393 · MALADIE DU MARÉCHAL DÉ LOUGES · texte numérisé non relu

MALADIE DU MARÉCHAL DÉ LOUGES

L'armée, informée qu'il s'agissoit de prendre un parti, déclara par la bouche de tous ses officiers, qui nuit et jour assiégeoient la maison du malade, qu'il n'y avoitpoint d'extrémité quelle ne préférât au moindre danger de son chef, et ne voulut jamais qu'on fit le moindre mouvement.

Le prince Louis de Baden offrit par des trompettes toutes sortes de secours, de médecins et de remèdes, et sa parole de toute la sûreté et de tous les soulagements de vivres et de fourrages pour le général, pour ce qui demeureroit auprès de lui, et pour l'escorte qui lui seroit laissée si l'armée s'éloignoit de lui, avec l'entière sûreté pour la rejoindre ou aller partout où il voudroit, avec tous ces accompagnements, sitôt qu'il le voudroit. 11 fut remercié comme il le méritoit de ces offres si honnêtes, dont on ne voulut point profiter.

Peu à peu la santé se fit entièrement espérer, et l'armée d'elle-même en fit éclater sa joie par des feux de joie à la tête de tous les camps, des tables qui y furent établies, et des salves qu'on ne put jamais empêcher. On ne vit jamais un témoignage d'amour si universel ni si flatteur. Cependant M,nc la maréchale de Lorges étoit arrivée à Strasbourg, puis à Landau, dans une chaise de M. de Barbezieux, des gens à lui outre les siens, pour la conduire plus diligemment, et la Cour, capitaine des gardes de M. le maréchal de Lorges, qui avoit été dépêché sur son extrémité. Le Roi l'avoit entretenu près d'une heure, à Marly, sur l'état de son général et de l'armée, avoit lui-même consulté Fagon, son premier médecin, et avoit paru extrêmement sensible à ce grand accident. Toute la cour en fut infiniment touchée : il n'y étoit pas moins aimé et honoré que dans les troupes. Enfin, dès qu'il fut possible de transporter M. le maréchal de Lorges à Philisbourg, Mmc la maréchale de Lorges y vint de Landau l'attendre : on peut juger de la joie avec laquelle ils se revirent. J'avois été au-devant d'elle jusqu'à Landau. Toute la fleur de l'armée avoit accompagné son général à Philisbourg, et la plupart des officiers généraux. Le lendemain, M. le Maréchal de Lorges, entre deux draps,

en carrosse, et Mme la maréchale en chaise, s'en alla à Landau, suivis de lout ce qu'il étoit venu de plus distingué àPhilisbourg. Il s'établit au gouvernement, chez Mélac, qui lui étoit fort attaché, et moi chez Verpel, ingénieur, dans une très-jolie maison tout proche.

Dès le lendemain nous repartîmes tous, et allâmes rejoindre l'armée. Nous couchâmes à Philisbourg, où des Bordes, gouverneur, nous dit avoir défense du maréchal de Joyeuse de laisser passer personne pour son nouveau camp, tellement qu'il nous fallut longer le Rhin en deçà, et le passer en bateau au village de Ketsch, où ondressoit un pont. Gomme l'escorte et la compagnie étoit nombreuse, le passage fut fort long; nous prîmes les devants pour la plupart, et allâmes à trois lieues de là, où nous trouvâmes l'armée, sa droite à Roth et sa gauche à Waldsdorff, où étoit le quartier général; nous y apprîmes que le maréchal de Joyeuse avoit perdu une belle occasion de battre les ennemis en venanten ce camp, qui s'étoient présentés avec peu de précautions sur les hauteurs de Malsch. Gomme je n'y étois pas, je n'en dirai pas davantage. Le lendemain de notre arrivée, une partie de l'armée monta à cheval ou se mit sous les armes, sur les sept heures du matin, pour une légère alarme. Le général Schwartz, avec dix-huit mille hommes de contingents de Hesse, de Munster et de Lunebourg, parut sur les hauteurs de Weissloch, et s'y allongea comme pour joindre l'armée du prince Louis de Baden. On reconnut bientôt qu'il prenoit un camp séparé : d'un lieu un peu éminent à notre gauche on découvroit très-distinctement les trois armées.

De notre gauche à la droite de Schwartz il n'y ivoit guère que demi-lieue, et un petit quart de lieue de notre droite à la gauche du prince Louis, qui étoit à Kisloch. Tout étoit séparé par des défilés qu'on jugeoit inaccessn blcs, mais on ne laissoit pas de monter toutes les nuits un bivouac à chaque aile, avec un lieutenant général à l'un et un maréchal de camp à l'autre. Gelui de la gauche étoit aux trouées et au moulin du ruisseau de Weissloch, tout

proche du pont où le pauvre d'Àverne avoit été tué la dernière campagne. Mon tour de le monter n'arriva qu'une fois; ce fut sous Vaubecourt, pour maréchal de camp, et Harlus, dans la brigade duquel j'étois encore. Schwartz avoit un assez gros poste au neuf Weissloch, et nous au château du vieux 1, qu'Argenteuil, lieutenant-colonel d'Harlus, qui étoit un officier de distinction, alla relever avec beaucoup d'adresse. Sur les trois heures du matin, nous entendîmes cinq ou six fortes grosses décharges sur la droite; Vaubecourt y voulut courir de sa personne, et Harlus en ce moment-là n'étoit pas avec nous. Je représentai à Vaubecourt que ce ne pouvoit être qu'un poste attaqué ou une escarmouche de notre bivouac de la droite; qu'au premier cas tout seroit décidé et fini avant qu'il y pût être, qu'au second c'étoit un engagement de combat qui ne s'exécuteroit point sans un concert du prince Louis et de Schwartz, lequel attaqueroit bientôt le nôtre , qui étant le poste du maréchal de camp, il seroit fâché de ne s'y être pas trouvé. Jl me crut, et envoya au maréchal de Joyeuse, qui lui manda que les ennemis avoient voulu surprendre un poste que nous tenions dans l'église de Lehn, à cinq cents pas derrière notre droite, au delà d'un ruisseau; qu'ils en avoient été repoussés avec beaucoup de perte, et qu'il ne nous en avoit coûté que quelques soldats, avec le capitaine, qui étoit un fort bon officier et qui fut regretté.

Cependant nous manquions tout à fait de fourrages, le nez dans les bois, fort en gaufre 2 entre ces deux camps, et acculés au Rhin, tandis que lesennemis avoient abondance de tout, et se faisoient apporter de loin tout ce qu'ils vouloient : c'étoit à qui décamperoit le dernier. Toute communication nous étoit coupée avec Philisbourg, et tout moyen d'y aller repasser le Rhin sous la protection de la place. Le prince Louis avoit occupé le défilé des Capucins. Lui et Schwartz étoient postés à nos deux flancs, et étoient en-

Voy

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