‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 346 sur 393 · BELLE RETRAITE · texte numérisé non relu

BELLE RETRAITE

débouché tous les bois et étoit entrée dans la plaine de Stolhofen. Ceux des généraux impériaux qui se trouvé- | rent à la promenade accoururent de toutes parts sur les bords de la Murgpour voir ce décampement, mais il fut si prompt qu'il ne leur donna pas loisir de faire la moindre contenance d'inquiéter cette retraite, l'une des plus belles )ju'on ait vues.

Somières, capitaine de cavalerie au régiment de la Feuillade, avoit été pris à ce fourrage du marquis de Chamilly dont j'ai parlé, et fut renvoyé quelques jours après cette retraite. Il rapporta au maréchal de Choiseul, en i ma présence, que les Impériaux, fondés sur ce convoi de Saint-Frémont, ne crurent point que notre armée marchât de quelques jours; que le 49 juillet, jour de cette belle retraite, le prince Louis de Baden rentroit de la promenade avec le duc de Lorraine, et venoit de mettre pied à terre, lorsqu'on le vint avertir à toutes jambes que nous décampions; qu'il répondit que cela n'étoit pas pos- i sible, fondé sur ce que lui-même venoit de voir un ins- | tant auparavant travailler encore sur cette hauteur de \ notre droite; qu'en même temps il lui vint un second avis semblable, qui le fit aussitôt remonter à cheval et courir aux bords delà Murg, où ce capitaine prisonnier le ; suivit. Ils ne virent que l'arrière-garde se dérober à leurs i yeux, ce qui remplit tellement le prince de Baden d'éton- m nement et d'admiration, qu'il demanda à ce qui Faccom-lloi pagnoit s'ils avoient jamais vu rien de pareil, et il|i ajouta que pour lui il n'avoit pas cru jusqu'alors qu'une armée si considérable et si nombreuse pût disparoître ainsi en un instant. Cette retraite en effet fut honorable et hardie, et en même temps sûre. Elle se fit en plein jour, mais si promptement que les ennemis n'en purent tirer aucun avantage, et quoiqu'en plein jour, si proche de la nuit que l'obscurité la favorisa presque autant que si on l'eût faite dans les ténèbres. Elle fut fière, belle, bien entendue, savante, et digne enfin d'un général qui ;;veit si bien appris sous les plus grands maîtres.

Sa gloire en cette occasion eût été sans regrets, sans un accident qui arriva. Blansac menoit une colonne d'infanterie et fut surpris de la nuit dans les bois. Un petit part qu'il avoit sur son aile entendit quelque cavalerie marcher fort près de soi. Ce peu de cavalerie étoient des Impériaux égarés, qui reconnoissant le péril où ils se trouvoient, au lieu de répondre au qui-vive, se dirent entre eux, en allemand : « Sauvons-nous. » Il n'en fallut pas davantage pour leur attirer une décharge du petit parti françois, à laquelle ils répondirent à coups de pistolet. Ce bruit fit faire, sans le commandement de personne, une décharge de ce côté-là à toute la colonne d'infanterie, et Blansac, voulant s'avancer pour savoir ce que ce pouvoit être, en essuya une seconde. Il eut le bonheur de n'être point blessé, mais cinq pauvres capitaines furent j tués et quelques subalternes blessés.

L'armée ne fut pourtant point troublée par cette escopetterie, et passa la nuit auprès de nos deux brigades, dans la plaine de Stolhofen, comme chacun se trouva. Le lendemain 20, dès le matin, elle en passa le défilé, et campa la droite et le quartier général à Lichtenau, la gauche peu éloignée de Stolhofen, l'abbaye de Schwartzach vers le centre, un gros ruisseau à la tête du camp, et le Rhin à trois quarts de lieue derrière nous. Nous y demeurâmes dix ou douze jours, pour voir ce que deviendroit le prince Louis de Baden, qui demeura dans son même camp de Muckensturm; de là nous prîmes celui de Lings, puis celui de Wilstedt, si proche du fort de Kehl qu'il rendit notre pont de bateaux inutile, et que par le pont de Strasbourg la communication étoit libre sans escorte, et continuelle entre l'armée et cette place.

Le comte du Bourg fut chargé là d'un grand fourrage, ce qui, joint à quelques autres bagatelles, brouilla le marquis de Renti avec le maréchal de Choiseul, son beaufrère. Renti étoit un très-galant homme, vaillant et homme de bien, mais avec cela épineux à l'excès. Le maréchal *'étoit fait une autre affaire avec Revel. G'étoit à lui à être

de jour celui de la retraite, et par conséquent à faire celle des deux arrière-gardes, où le maréchal nétoit pas. Le bonhomme la Freselière, que toute l'armée aimoit et honoroit, et qui le méritoit, étoit lieutenant général aussi, et son tour tomboit immédiatement avant celui de Revel. 11 étoit aussi lieutenant général de l'artillerie, il la commandoit, et par là il ne pouvoit prendre jour de lieutenant général dans l'armée, ni marcher à son tour qu'une fois dans la campagne. Il voulut prendre sa bisque d'être de jour à la retraite; le maréchal, qui l'aimoit et qui comptoit sur sa capacité, déciua en sa faveur, et Revel fut outré. Du camp de Wilstedt nous allâmes prendre celui d'Offembourg.

Cet été ne fut que pluies universelles et débordements partout, qui interrompoient le commerce. Paris et ses environs furent inondés, à ce qu'on nous mandoit, et ce que nous éprouvions ne nous donnoit pas de peine à le croire. Cela duroit depuis deux mois, et notre général en gémissoit, dans l'impatience d'exécuter un projet qu'il avoit fait approuver à la cour : c'étoit d'aller attaquer des retranchements faits dès le commencement de la guerre pour garder les gorges qui sont l'entrée delà Franconie, delaSouabeet de la Bavière. Schwartz et un comte de Furstemberg gardoient ces lignes, qui, par leur étendue, étoient difficiles à conserver. Le maréchal de Ghoiseul mouroit d'envie de s'y faire un passage dans des pays abondants et qui de- I puis bien des années n'avoient point souffert de guerres, 1 1 d'essayer à y prendre des quartiers d'hiver, et de brûler un pont d'une structure particulière, qui se jetoit en peu d'heures sur le Rhin, et qui, étant toujours là tout prêt, inquiétoit toutes les campagnes, sitôt que notre armée descendoit le Rhin. } fc

Le marquis d'Huxelles étoit resté à Spire, d'où il n'avoil bougé, avec Locmaria et les troupes que ce dernier avoit amenées, depuis que l'armée avoit passé le Rhin, et ce passage n'avoit point été de son goût. Pendant que le maréchal méditoit l'exécution de son projet, et que le temps

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