‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 376 sur 393 · PRINCE DE HËSSE-DARMSTADT · texte numérisé non relu

PRINCE DE HËSSE-DARMSTADT

Les princes étrangers effectifs, c'est-à-dire souverains ou de maison actuellement souveraine, beaucoup moins les prétendus et les factices, ni ces seigneurs de francsalleux qu'ils appellent un état, n'ont aucun rang ni aucune sorte de distinction en Espagne. Les grands de toute classe ne font pas même aucune sorte de comparaison avec eux; ils y sont comme la noblesse ordinaire. C'est pour cela que lorsque des princes veulent s'attacher à cette cour, et que cette cour veut elle-même les y attacher, elle les fait grands à vie, mais de première classe, au moyen de quoi ils peuvent être de tout et aller partout, parce qu'à ce titre de grands, ils ont le premier rang partout, et un rang parmi les autres grands, qui ne peut embarrasser leur chimère s'ils en avoient quelqu'une , parce que ce rang est égal pour tous les grands de même classe, et les traitements aussi, et tous très-distingués partout, et tous très-réglés et très-établis sans dispute , et qu'entre les grands ils affectent de marcher comme ils se trouvent, et de n'avoir aucune ancienneté parmi eux. Je ne dirai pas si la Reine fut inaccessible de fait ou de volonté, je ne dirai pas non plus si elle-même, comme on l'a assuré, mais, je crois, sans le bien savoir, avoit ellemême * un empêchement de devenir mère. Quoi qu'il en soit, M. de Darmstadt, grand d'Espagne, s'établit et se familiarisa à la cour de Madrid, fut des mieux avec le Roi et la Reine , arriva à des privances fort rares en ce pays-là, sans aucun fruit qui pût mettre la succession de la monarchie en sûreté contre les différentes prétentions, ni rassurer de ce côté-là le politique conseil de Vienne.

Revenons maintenant en France voir un assez petit événement, mais tout à fait singulier. M,ue de Maintenon, dans ce prodige incroyable d'élévation où sa bassesse étoit si miraculeusement parvenue, ne laissoit pas d'avoir ses peines; son frère n'étoit pas une des moindres par ses

1. Cette répétition de elle-même est conforme au texte du manuscrit.

[1697] SINGULIÈRE RETRAITE d'aUDIGNÉ. 479

incartades continuelles. On le nommoit le comte d'Aubigné; il n'avoit jamais été que capitaine d'infanterie, et parloit toujours de ses vieilles guerres comme un homme qui méritoit tout, et à qui on faisoit le plus grand tort du monde de ne l'avoir pas fait maréchal de France il y a longtemps; d'autres fois il disoit assez plaisamment qu'il avoit pris son bâton en argent. 11 faisoit à M,ue de Maintenon des sorties épouvantables de ce qu'elle ne le faisoit pas duc et pair, et sur tout ce qui lui passoit par la tête, et ne se trouvoit avoir rien que les gouvernements de Béfort, puis d'Aigues-Mortes, après de Cognac, qu'il garda avec celui de Berry, pour lequel il rendit Aiguës-Mortes , et d'être chevalier de l'ordre. Il couroit les petites filles, aux Tuileries et partout, en entretenoit toujours quelques-unes, et vivoit le plus ordinairement avec elles et leurs familles et des compagnies de leur portée, où il mettoit beaucoup d'argent.

C'étoit un panier percé, fou à enfermer, mais plaisant, avec de l'esprit et des saillies, et des reparties auxquelles on ne pouvoit s'attendre ; avec cela bon homme et honnête homme, poli, et sans rien de ce que la vanité de la situation de sa sœur eût pu mêler d'impertinent; mais d'ailleurs il l'étoit à merveilles, et c'étoit un plaisir qu'on avoit souvent avec lui de l'entendre sur les temps de Scarron et de l'hôtel d'Albret, quelquefois sur des temps antérieurs, et surtout ne se pas contraindre sur les aventures et les galanteries de sa sœur, en faire le parallèle avec sa dévotion et sa situation présente, et s'émerveiller d'une si prodigieuse fortune. Avec le divertissant, il y avoit beaucoup d'embarrassant à écouter tous ces propos, qu'on n'arrêtoit pas où on vouloit, et qu'il ne faisoit pas entre deux ou trois amis, mais à table devant tout le monde, sur un banc des Tuileries, et fort librement encore dans la galerie de Versailles, où il ne se contraignoit pas non plus qu'ailleurs de prendre un ton goguenard et de dire très-ordinairement le beau-frère lorsqu'il vouloit parler du Roi. J'ai entendu tout cela plusieurs fois, surtout chez mon

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