‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 377 sur 393 · SINGULIÈRE RETRAITE D'AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

SINGULIÈRE RETRAITE D'AUBIGNÉ

père, où il venoit plus souvent qu'il ne desiroit, et dîner! aussi; et je riois souvent sous cape de rembarras extrême! de mon père et de ma mère, qui fort souvent ne savoient; où se mettre.

Un homme de cette humeur, si peu capable de se refuser rien, et avec un esprit et une plaisanterie à asséner d'autant^ mieux les choses qu'il n'en craignoit pour soi ni le ridicule ni les suites sérieuses, étoit un grand fardeau pour Mmc dei Maintenon. Dans un autre genre, elle n'étoit pas mieux en belle-sœur : c'étoit la fille d'un nommé Piètre *, petit médecin, qui s'étoit fait procureur du Roi de la ville de Paris, ■ qu'Aubigné avoit épousée en 1678 que sa sœur étoit auprès des enfants de M,uc de Montespan, qui crut lui faire une fortune par ce mariage. C'étoit une créature obscure, plus, s'il se pouvoit, que sa naissance, modeste, vertueuse, et qui, avec ce mari, avoit grand besoin de l'être; sotte à merveilles, de mine tout à fait basse, d'aucune sorte de| mise, et qui embarrassoit également Mme de Maintenon h] l'avoir avec elle et à ne l'avoir pas. Jamais elle ne put en ; rien faire, et elle se réduisit à ne la voir qu'en particulier. De gens du monde, cette femme n'en voyoit point, \ et demeurait dans la crasse de quelques commères de son quartier. C'étaient des plaintes trop fondées et fréquentes; à Mmc de Maintenon sur son mari, à qui cette reine, partout ailleurs si absolue, ne pouvoit jamais faire entendre raison, et qui la malmenoit très-souvent elle-même.

Enfin, à bout sur un frère si extravagant, elle fit tant par Saint-Sulpice, que comme c'étoit un homme tout de sauts et de bonds et qui avoit toujours besoin d'argent, qu'on lui persuada de quitter ses débauches, ses indécences et ses démêlés domestiques, de vivre à son aise, sa dépense entière payée tous les mois, et sa poche de plus garnie, et, pour cela de se retirer dans une communauté qu'uni M. Doyen avoit établie sous le clocher de Saint-Sulpice, ,j tour des gentilshommes, ou soi-disant, qui vivoient là en

i. Saint-Simon l'appelle Picere.

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commun dans une espèce de retraite et d'exercices de piété, sous la direction de quelques prêtres de Saint-Sulpice. Mme d'Aubigné, pour avoir la paix, et plus encore parce que Mmc de Maintenon le voulut, se retira dans une communauté, et disoit tout bas à ses commères que cela étoit bien dur et qu'elle s'en seroit fort bien passée. M. d'Aubigné ne laissa ignorer à personne que sa sœur se moquoit de lui de lui faire accroire qu'il étoit dévot, qu'on l'assiégeoit de prêtres, et qu'on le feroit mourrir chez ce

I M. Doyen. Il n'y tint pas longtemps sans retourner aux filles, aux Tuileries et partout où il put; mais on le rat-

I trappa, et on lui donna pour gardien un des plus plats

I prêtres de Saint-Sulpice, qui le suivoit partout comme

! son ombre et qui le désotoit. Quelqu'un de meilleur aloi n'eût pas pris un si sot emploi ; mais ce Madot n'avoit rien

j de meilleur à faire, et n'avoit pas l'esprit de s'occuper, ni même de s'ennuyer. Il remboursoit force sottises, mais il étoit payé pour cela, et gagnoit très-bien son salaire par une assiduité dont il n'y avoit peut-être que lui qui pût être capable. M. d'Aubigné n'avoit qu'une fille unique,

; dont Mme de Maintenon avoit toujours pris soin, qui ne

1 quittoit jamais son appartement partout, et qu'elle élevoit

i sous ses yeux comme sa propre fille.

J'arrivai à Paris avec la plupart de ce qui avoit servi

! en Flandres et en Allemagne, et j'allai tout aussitôt à Versailles, où la cour ne faisoit guère qu'arriver de Fontaine-

I bleau. Mme de Saint-Simon y avoit été tout le voyage fort

1 agréablement, et le Roi me reçut avec toute sorte de bonté.

Je trouvai une petite tracasserie domestique, que je ne

| dédaignerai pas de mettre ici, comme l'entrée à des choses

I plus considérables, dont on aime à se souvenir des échelons, et qui expliquera aussi la cour naissante de la princesse, sur qui tout le monde avoit les yeux, parce qu'elle faisoit déjà beaucoup l'amusement du Roi et de MmQ de Maintenon. La cour ne la voyoit que deux fois la semaine, à sa toilette. Elle étoit donc renfermée avec ses darnes, et le Roi y en joignit quelques autres, pour qu'elle ne vît pas Saint-Simon i. 51

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toujours les mêmes visages, et c'étoit une extrême faveur pour celles qui eurent cette privance. Les duègnes furent les duchesses de Chevreuse, de Beauvillier et de Roquelaure, la princesse d'Harcourt et Mme de Soubise ; quatre entre deux âges, dont trois comme nièces de la duchesse du Lude, qui furent les duchesses d'Uzès, de Sully, e' Mme de Bouiïïers, et Mme de Beringhen; et deux autre( duègnes, qui sans être mandées avoient liberté d'y allei tant qu'il leur plaisoit; c'étoient aussi des favorites, Mmcs de Montchevreuil et d'Heudicourt : les autres n'y venoient que mandées. Les jeunes étoient trois femmes de secrétaires d'État, Mmcs de Maurepas, de Barbezieux et de Torcy, et trois filles qui ne paroissoient en nul autre lieu qu'en ce particulier et chez leurs mères, Mlle de Chevreuse, Mlle d'Ayen et Mlle d'Aubigné. Les vieilles étoient peu mandées et s'excusoient souvent, et c'étoit plutôt une distinction qu'une compagnie; les autres étoient pour l'amusement et surtout pour les promenades. Le Roi et Mœe de Maintenon n'y vouloient rien que du plus trayé dans leur goût, et le dessein étoit d'accoutumer ainsi la princesse par un petit nombre de tous âges, et de la former par la conversation et les manières des vieilles, et de la divertir par la compagnie des jeunes. On en demeura à ce nombre. Plusieurs essayèrent d'être admises, qui furent refusées, entre autres la duchesse de Villeroy et les deux filles de Monsieur le Grand, dont la duchesse du Lude fut fort mortifiée.

La figure, la modestie, le maintien de Mme de Saint- Simon avoit plu au Roi à Fontainebleau; il s'en étoit expliqué plusieurs fois : cela donna lieu à la comtesse de Roucy, et ensuite à la maréchale de Rochefort, amie de Mme la maréchale de Lorges, de proposer à la duchesse du Lude de faire initier M,nc de Saint-Simon chez la princesse. La duchesse du Lude, qui crut que la maréchale de Lorges les en avoit priées, vint chez elle; elle y apprit d'elle-même qu'elle n'y avoit point pensé, et n'en avoil jamais parlé à ces dames; sur quoi la duchesse du Lude

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