LE PÈRE TELLIER
de tous temps dans l'Eglise. Xourridans ces principes, admis dans tous les secrets de sa Société par le génie qu'elle lui avait reconnu, il n'avait vécu depuis qu'il y était entré que de ces questions et de l'histoire intérieure de leur avancement, que du désir d'y parvenir, de l'opinion que pour arriver à ce but il n'y avait rien qvi ne fût permis et qui ne se dût entreprendre son esprit dur, entêté, appliqué sans relâche, dépourvu de tout autre goût, ennemi de toute dissipation, de toute société, de tout amusement, incapable d'en prendre a-^^iC ses propres confrères, et ne faisant cas d'aucun cpie sii'- ant la mesure de la conformité de leur passion avec celle qui l'occupait tout entier. Cette cause dans toutes ses branches lui était devenue la plus personnelle, et tellement son unique affaire qu'il n'avait jamais eu d'application ni travail que par rapj^ort à celle-là, infatigable dans l'un et dans l'autre. Tout ménagement, tout tempérament là-dessus lui était odieux ; il n'en souffrait que par force ou par des raisons d'en aller plus sûrement à ses fins; tout ce qui en ce genre n'avait pas cet objet était un crime à ses yeux et une faiblesse indigne.
Sa \ ie était dure, par goût et par habitude 2I ne connaissait c^u'un travail assidu et sans interruption; il lexigeait pareil des autres, sans aucmi égard, et ne comprenait pas cpi'on en dût avoir. Sa tête et sa santé étaient de fer, sa conduite en était aussi, son naturel cruel et farouche. Confit dans les niaximes et dans la politique de la Société, autant que la dureté de son caractère s'y pouvait ployer, il était profondément faux, trompeur, caché sous mille plis et replis, et quand il put se montrer et se faire craindre, exigeant tout, ne donnant rien, se moquant des paroles les plus expressément données lorsqu'il ne lui importait plus de les tenir, et poursuivant avec fureur ceux qui les avaient reçues. C'était un homme terrible, cpii n'allait à rien moins qu'à destruction, à couvert et à découvert, et qui parvenu à l'autorité, ne s'en caclia i)lus.
Dans cet état, inaccessible même aux jésuites, excepté à quatre ou cinq de même trempe que lui, il devint la terreur des autres ; et ces quatre ou cinq mêmes n'en approchaient qu'en tremblant, et n'osaient le contredire qu'avec de grandes mesures, et en lui montrant que par ce qu'il se proposait il s'éloignait de son objet, qui était le règne des-
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potique de sa Société, de S3S dogues, de ses maximes, et la destruction radicale de tout ce qui y était non seulement contraire, mais de tout ce qui n'y serait pas soumis jusqu'à l'abandon aveugle.
Le prodigieux de cette fureur, jamais interrompue d'un seul instant par rien, c'est qu'il ne se proposa jamais rien pour lui-même, c'est qu'il n'avait ni parents ni amis, qu'il était né malfaisant, sans être touché d'aucun plaisir d'obliger et qu'il était de la lie du peuple, et ne s'en cachait pas, violent jusqu'à faire peur aux jésuites les plus sages, et même les plus nombreux et les plus ardents jésuites, dans la frayeur qu'il ne culbutât jusqu'à les faire chasser une autre fois.
Son extérieur ne promettait rien moins, et tint exactement parole ; il eût fait peur au coin d'un bois : sa physionomie était ténébreuse, fausse, terrible ; les yeux ardents, méchants, extrêmement de travers : on était fray)pé en le voyant.
A ce portrait exact et fidèle d'un homme qui avait consacré corps et âme à sa Compagnie, qui n'eut d'autre nourriture que ses plus profonds mystères, qui ne connut d'autre dieu qu'elle, et qui avait passé sa vie enfoncé dans cette étude, du génie et de l'extraction qu'il était, on ne peut être surpris qu'il fût sur tout le reste grossier et ignorant à surprendre, insolent, impudent, impétueux, ne connaissant ni monde, ni mesure, ni degrés, ni ménagements, ni qui que ce fût, et à qui tous moyens étaient bons pour arriver à ses fins. Il avait achevé de se perfectionner à Rome dans les maximes et la politique de sa Société, qui, pour l'ardeiir de son naturel et son raide, avait été obligée de le renvoyer promptement en France lors de l'éclat que fit à Rome son livre misa l'Index.
La première fois qu'il vit le Roi dans son cabinet, après lui avoir été présenté, il n'y avait que Bloin et Fagon dans un coin. Fagon, tout voûté et appuyé sur son bâton, examinait l'entrevue et la physionomie du personnage, ses courbettes et ses propos. Le Roi lui demanda s'il était parent de MM. le TelUer ; le Père s'anéantit. « Moi, Sire, répondit-il, parent de MM. le TeUier ! je suis bien loin de cela; je suis un pauvre paysan de basse Normandie, où mon père était un fermier. »