LA. NOXNE NOIRE DE MORET
Fagon, qui l'observait jusqu'à n'en rien perdi-e, se tourna en dessous à Bloin, et faisant effort pour le regarder : « Monsieur, lui dit-il en lui montrant le jésuite, quel sacre ! » et haussant les épaules, se remit sur son bâton. Il se trouva qu'il ne s'était pas trompé dans un jugement si étrange d'un confesseur. Celui-ci avait fait toutes les mines, pour ne pas dire les singeries hypocrites, d'un homme qui redoutait cette place, et qui ne s'y laissa forcer que par obéissance à sa Compagnie.
Je me suis étendu sur ce nouveau confesseur parce que de lui sont sorties les incroyables tempêtes sous lesquelles l'Eglise, l'Etat, le savoir, la doctrine, et tant de gens de bien de toutes les sortes, gémissent encore aujourd'hui, et parce que j'ai eu une connaissance plus immédiate et plus particulière de ce terrible personnage qu'aucun liomivie de la cour.
LA XOXXE NOTRE DE ^lORET
A propos de confiance du Roi et de ses domestiques intimes, il faut réparer un autre oubli. On fut étonné à Fontainebleau cette année qu'à peine la princesse (car elle ne fut mariée qu'au retour) y fut arrivée, que Mme de Maintenon la fit aller à un petit couvent borgne de Moret, où le Heu ne pouvait l'amuser, ni aucune des religieuses, dont il n'y en avait pas une de connue. Elle y retourna plusieurs fois pendant le voyage, et cela réveilla la curiosité et les bruits. Mme de Maintenon y allait souvent de Fontainebleau, et à la fin on s'y était accoutumé. Dans ce couvent était professe une Moress3, inconnue à tout le monde et qu'on ne montrait à personne. Bontemps, premier valet de chambre et gouverneur de Versailles, dont j'ai parlé, par qui les choses du secret domestique du Roi passaient de tout temps, l'y avait mise toute jeune, avait payé une dot qui ne se disait point, et de plus continuait une grosse pension tous les ans. Il prenait exactement soin qu'elle eût son nécessaire et tout ce qui peut passer pour abondance à une religieuse, et que tout ce qu'elle pouvait désirer dç toute espèce Ce douceurs lui fût fourni. La feue Reine y allait souvent de Fontainebleau, et prenait grand soin du bien-être du couvent, et Mme de Maintenon après
elle. Ni Time ni Tautre ne prenaient pcas nn soin direct de cette Moresse c^ni pût se remarquer, mais elles n'y étaient pas moins attentives. Elles ne la voyaient pas toutes les fois qu'elles y allaient, niais souvent pourtant, et avec une grande attention à sa santé, à sa conduite, et à celle de la supérieure à son égard. Monseigneur y a été quelquefois, et les princes, ses enfants une ou deux fois, et tous ont demandé et vu la Moresse avec bonté. Elle était là avec plus de considération que la personne la plus connue et la plus distinguée, et se prévalait fort des soins qu'on prenait d'elle et du mystère qu'on en faisait ; et quoiqu'elle vécût régulièrement, on s'apercevait bien que la vocation avait été aidée. Il lui échappa une fois, entendant Monseigneur chasser dans la forêt, de dire négligemment : « C'est mon frère qui chasse. » On prétendait qu'elle était fille du Eoi et de la Reine, que sa couleur l'avait fait cacher et disparaître, et publier que la Eeine avait fait une fausse couclie ; et beaucoup de gens de la cour en étaient persuadés. Quoi qu'il en soit, la cb.ose est demeurée une énigme.
Cet automne fut la dernière saison qui vit debout le fameux monastère de Port-Royal des Champs, en butte depuis si longtemps aux jésuites, et leur victime à la fin. Je ne m'étendrai point sur l'origine, les progrès, les suites, les événements d'une dispute et d'une querelle si connue, ainsi que les deux partis mohniste et janséniste, dont les écrits dogmatiques et historiques feraient seuls une bibliothèque nombreuse, et dont les ressorts se sont déplo3^és pendant tant d'années à Rome et en notre cour. Je me contenterai d'un précis fort court, qui suffira pour l'intelligence du puissant intérêt qui a tant remué de prodigieuses machines, parce qu'on n'en peut supprimer les faits qui doivent tenir place dans ce qui s'est passé de ce temps.
L'ineffable et l'incompréhensible mystère de la gvcâ'.e, aussi peu à portée de notre intelhgence et de notre ex])licatioi). que celui de la Trinité, est devenu une pierre d'achoppement dans l'Eghse, depuis que le système de saint Augustin
sur ce mystère a trouvé, presque aussitôt qu'il a paru, des contradicteurs dans les prêtres de IMarseille Saint Thomas l'a soutenu, ainsi que les plus éclaires personnages ; l'Eglise l'a adopté dê*ns ses conciles généraux, et en particulier l'Eglise de Rome et les -papes.
De si vénérables décisions, et si conformes à la condamnation, faite et réitérée par les mêmes autorités, de la doctrine des pélagiens et des demi-pélagiens, n'a pu empêcher une continuité de sectateurs de la doctrine opposée, qui, n'osant se présenter de front, ont piis diverses sortes de formes pour se cacher, à la manière des demi-ariens a.utrefois.
Dans les derniers temps, les jésuites, maîtres des cours par le confessionnal de j)resque tous les rois et de tous les sotiverains catholiques, de presque tout le public j)ar Tins truction de la jeimesse, par leurs talents et leur art ; nécessaires à Rome pour en insinuer les prétentions sur le temporel des souverains, et la monarchie sur le spirituel, à l'anéantissement de l'épiscopat et des conciles généiaux ; devenus redoutables par leur puissance et par lem-s richesses, toutes employées à leurs desseins ; autorisés par leur savoir de tout genre et par une insinuation de toute espèce ; aimables par une facilité et un tour qui ne s'était point encore rencontré dans le tribunal de la pénitence, et protégés par Rome, comme des gens dévoués par un quatrième vœu au Pape, particulier à leur Société, et plus propres que nuls auires à étendre son suprême domaine; recommandables d'ailleurs par la dureté d'une vie toute consacrée à l'étude, à la défense de l'Eglise contre les hérétiques, et la sainteté de ]e\\r établissement et de leurs premiers Pères ; terribles enfin par la politique la plus raffinée, la plus profonde, la plus supérieure à toute autre considération que leur domination, soutenue par un gouvernement dont la monarchie, l'autorité, les degrés, les ressorts, le secret, l'uniformité dans les vues et la multiplicité dans les moyens en sont l'âme ; les jésuites, dis-je, après divers essais, et surtout après avoir subjugué les écoles de delà les monts, et tant qu'ils avaient pu. énervé celles de deçà partout, hasardèrent, par un livre de leur P Molina, une doctrine sur la grâce tout à fait opposée au système de saint Augustin, de saint Thomas, de tous
les Pères, des conciles généraux, des papes et de l'Eglise de Rome, qui, grête plusieurs fois à l'anathématiser, a toujours différé à le faire. L'Eglise de France surtout se souleva contre ces agréables nouveautés, qui faisaient tant de conquêtes par la facilité du salut et l'orgueil de l'esprit humain.
Les jésuites, embarrassés d'une défensive difficile, trouvèrent itioj^en de semer la discorde dans les écoles de France, et par mille tours de souplesse, de politique et de force ouverte, enfin par l'appui de la cour, de changer la face des choses, d'inventer une hérésie qui n'avait ni auteur ni sectateur, de l'attribuer à un livre de Cornehus Jansenius, évêque d'Ypres, mort dans le sein de l'Eglise et en vénération, de se rendre accusateurs de défendeurs qu'ils étaient et leurs adversaires d'accusateurs défendeurs ; de là est venu le nom de moliniste et de janséniste, qui distingue les deux partis.
Plusieurs saints et savants personnages s'étaient les uns après les autres retirés à l'abbaye de Port-Royal des Champs. Les uns y écrivirent, les autres y rassemblèrent de la jeunesse, qu'ils instruisirent aux sciences et à la piété. Les plus beaux ouvrages de morale, et qui ont le plus éclairé dans la science et la pratique de la religion, sont sortis de leurs mains, et ont été trouvés tels par tout le monde.
Ces Messieurs eurent des amis et des liaisons; ils entrèrent dans la querelle contre le molinisme : c'en fut assez, pour ajouter à la jalousie que les jésuites avaient conçue de cette école naissante une haine irréconciliable, d'où naquit la pei sccution dos jansénistes, de la Sorbonne, de M. Arnauld, considéré comme le maître de tous, et la dissipation des soHtaires de Port-Royal ; de là l'introduction d'un formulaire, chose si souvent fatale et si souvent proscrite dans l'Eghse, par lequel la nouvelle hérésie, inventée et soutenue de personne, fut non seulement proscrite, ce qui aurait été accepté de tout le monde sans difficulté, mais fut déclarée contenue dans le livre intitulé Augustinus, composé par Corn. Jansenius, évêque d'Ypres, et ne formulaire proposé à jurer la croyance intérieure et littérale de son contenu.
Mais ce qui en semble encore plus insupportable, c'est que pour détruire Port-Royal, qu'on jugeait bien qui ne
se résoudrait jamais h ce seiment, on le proposa à signer aux religieuses par tout le royaume. Or proposer de jurer qu'un fait est contenu dans un livre qu'on n'a point lu, dans un livre même qu'on n'a pu lire, parce qu'il est en latin et qu'on ignore cette langue, c'est une violence qui n'eut jamais d'exemple, et qui remplit les provinces d'exilés, et les prisons et les monastères de captifs.
La coût ne ménagea rien en faveur des jésuites, qui lui firent oublier la ligue et ses suites, et accroire que les jansénistes étaient une secte d'indépendants, qui n'en voulaient pas moins à l'autorité royale qu'ils se montraient réfractaires à celle du Pape, que les jésuites appelaient l'Eglise, qui avaient approuvé, puis prescrit la signature du formulaire. La distinction du fait d'avec le droit, soufferte quelque temps fut enfin proscrite, comme une rébellion contre l'Eglise, encore que non-senloment elle n'eût point parlé, mais c^u'elle n'ait jamais exigé la croyance des faits qu'elle a décidés par ses conciles généraux et les plus reconnus pour œcuméniques, de plusieurs desquels, décidés de la sorte, on doute et on dispute encore, sans être pour cela ni répréhensible ni repris. Les bénéfices attachés à la protection des jésuites dont le confesseur du Roi était distributeur, le crédit ou l'inconsidération, et pis encore, qu'éprouvaient les prélats à proportion que la cour et les jésmtes étaient contents ou mécontents, écbauFèrent la persécution jusqu'à la privation des sacrements, même à la mort.
De tels excès réveillèrent enfin quelques évêques, qui écrivirent au Pape, et qui s'exposèrent à la déposition, à laquelle on commençait à tiavailler, lorscpi'un plus grand nombre de leurs confrères vinrent à leur secours et soutinrent la même cause.
Alors Rome et la cour craignirent im schisme. D'autres évêques s'interposèrent, et avec eux le cardinal d'Estrées, évêque-duc de Laon alors, et cardinal quatre ou cinq ans après. La négociation réussit par ce que l'on nomma la paix do Cléuient IX, Rospigfiosi, qui déclara authentiquement que le saint-siège ne prétendait et n'avait jamais prétendu que la signature du formulaire obligeât cà croire que les cinq propositions condamnées fussent implicitement ni explici-
tement dans le livre do Janseniiis, mais seulement de les tenir et de les condamner comme hérétiques, en quelque livre et en quelque endroit qu'elles se pussent trouver. Cette paix rendit la liberté et les sacrements aux personnes qui en avaient été privées, et les places aux docteurs et autres qui en avaient été chassés.
Je n'en dirai pas davantage, parce [que] ce peu que j'ai expliqué suffira pour faire entendre ce qui doit être rapporté présentement et dans la suite, et je continuerai à me servir des mots de jansénisme et de jansénistes, de molinisme et de molinistes, pour abréger.
Les jésuites et leurs plus affidés furent outrés de cette paix, que tous leurs efforts ici et à Rome n'avaient pu empêcher. Ils avaient su habilement donner le change, et sur le molinisme, et de défendeurs devenir agresseurs. Les jansénistes, tout en se défendant sur les cinq propositions, qu'ils condamnaient et que personne n'avait jamais soutenues et sur le formulaire quant au fait, n'avaient point quitté prise sur la doctrine de Molina, ni sur les excès qui s'ensuivaient de cette morale, que le fameux Pascal rendit également palpables, existants dans la doctrine et la pratique des casuistes jésuites, et ridicules, dans ces ingénieuses lettres au provincial, si connues sous le nom de Lettres 'provinciales. L'aigreur et la haine continuèrent, et la guerre se perpétua par les écrits, et les jésuites se fortifièrent de plus en plus dans les cours, pour accabler et pour écarter leurs adversaires ou les suspects de toutes les places de l'Eglise et des écoles".
Vinrent longtemps après les disputes des jésuites avec les autres missionnaires des Indes surtout, à la Chine, les cérémonies, cpic les uns prétendaient purement politiques, les autres idolâtriques, dont j'ai parlé à l'occasion du changement de confesseur de Mme la duchesse de Bourgogne, et depuis encore à l'occasion dii choix du P. Tellier pour confesseur du Roi, engagé fort avant dans cette dispute, qui en écrivit, dont le livre fut mis à l'Index, sauvé de pis rà toute peine, et lui contraint de sortir de Rome et de se retirer en France.
La querelle s'échauffait et bâtait mal pour les jésuites ;
le P. Tellier y prenait une double part. C'était, comme je l'ai dit, un homme ardent, et dont la divinité était son molinisme et l'autorité de sa Compagnie. Il se vit beau jeu : un roi très ignorant en ces matières, et qui n'avait jamais écouté là-dessus que les jésuites et les leurs, suprêmement plein de son autorité, et qui s'était Uissé persuader que les jansénistes en étaient ennemis, qui voulait se sauver, et qui ne sachant point la religion, s'était flatté toute sa vie de faire pénitence sur le dos d' autrui, et se repaissait de la faire sur celui des huguenots et des jansénistes, qu'il croyait peu différents et presque également hérétiqiies ; un roi environné de gens aussi ignorants que lui et dans les mêmes préjugés, comme Mme de ^laintenon et ^[(M). de Beauvillier et de Chevreuse, par Saint-Sulpice et feu Monsieur de Chartres, on par des courtisans et des valets principaux qui n'en savaient pas davantage, ou qui ne pensaient qu'à leur fortune ; un clergé détruit de longue main, en dernier lieu par Monsieur de Chartres, qui avait farci l'épiscopat d'ignorants, de gens inconnus et de bas lien qui tenaient le Pape une divinité, et avaient horreur des maximes de l'Eglise de France, parce que toute antiquité leur ^tait inconnue, et qu'étant gens de rien, ils ne savaient ce que c'était que l'Etat ; im parlement débellé et tremblant, de longue main accoutumé à la servitude, et le ])eu de ceux qui par leurs places ou leur capacité auraient pu parler, dévoués comme le premier président Pelletier, ou affamés de grâces.
Il restait encore quelques personnes à craindre j)Our les jésuites, c'est-à-dire pour leurs entreprises, comme les cardinaux d'Estrées, Janson et Noailles, et le chancelier. Ce dernier était, comme je l'ai dit ailleurs, éreinté, et le P. Tellier ne l'ignorait pas ; Estrées était vieux et courtisan, Janson aussi, et de plus fort tombé de santé ; Noailles n'avait rien de tout cela ; il était de plus dans la liaison la plus grande avec Mme de Maiutenon, puissant à la cour par le goût du Roi, par sa, famille, par sa iéputation soutenue de sa vie et do sa conduite, archevêque de Paris, et en vénération dans son diocèse et dans le clergé, à la tête duquel il se trouvait par tout le royaume; celui-là était capitalemeut en butte aux jésuites par sa doctrine, non suspecte, mais qui n'était
pas la leur, et pour avoir été mis à Châlons, puis à Paris sans leur participation, et promu de même à la pourpre ; ils savaient que les jansénistes n'étaient pas contents de lui, parce qu'il n'avait pas voulu s'en laisser dominer ni donner dans toutes leurs vues, et que lui était encore moins content d'eux depuis la découverte du véritable auteur du fameux Cas de conscience. Le P. Tellier, bien ancré auprès du Roi, résolut de commettre le cardinal de Noailles avec le Roi d'un côté, avec les jansénistes de l'autre, et d'a.chever en même temps l'ouvrage auquel ils travaillaient depuis tant d'années, par la destruction entière de Port-Royal des Champs.
Le P. de la Chaise s'était contenté, depuis que la paix de Clément IX avait rétabli ces religieuses, de les empêcher de recevoir aucune fille à profession, pour faire périr la maison par extinction, sans y commettre d'autre vior lence ; on a vu, par ce qui a été rapporté que le Roi dit à Maréchal, sur le voyage qu'il lui avait permis et même ordonné d'y faire, qu'il se repentait de les avoir laissé pousser trop loin, et qu'au fond il les regardait comme de très saintes filles. Le nouveau confesseur vint à bout en peu de temps de changer ces idées.
[^ Il réveilla ensuite une constitution faite à Rome, depuis trois ou quatre ans, à la poursuite des molinistes, toujours attentifs à revenir, à donner le change, et ardents à cher cher les n)oyens de troubler la paix de Clément IX. Rome, qui les ménageait comme les athlètes des prétentions ultramontaines, auxquelles elle a tant sacrifié de nations, n'osa tout refuser, mais ne voulut pas aussi aller de front contre l'autorité de Clément IX ; elle donna donc une constitution ambiguë contre le jansénisme, mais en effleurant, et faite avec assez d'adresse pour que ceux qui étaient attachés à cette paix pussent, sans la blesser, recevoir cette constitution, d'ailleurs parfaitement inutile. Les molinistes furent affligés de n'avoir pu obtenir qu'un si faible instrument, C[ui en effet ne faisait que conda,mner les cinq propositions déjà proscrites et dont personne n'avait jamais pris la défense et qui d'ailleurs ne prescrivait rien de nouveau ; mais comme dans les disimtes longues, et dans lesquelles la puissance
séculière prend parti jusqu'à la pcrsécutiou, les esprits s'échauffent, et de part et d'antre passent les bornes, il était arrivé que quelques jansénistes avaient soutenu secrètement une, plusieurs, et même les cinq propositions hérétiques mais en grand secret. Ce mystère avait été révélé dans les papiers saisis dans l'abbaye de Saint-Thierrj^ dont il a été parlé à propos de l'affaire que cette recheiche fit à l'archevêque de Reims. Tout le parti janséniste se récria contre, renouvela sa soumission de cœur et d'esprit à la condamnation de toutes les cinq propositions, que sans ménagement il dit être cinq hérésies, et contre l'injustice de lui attribuer celle de quelques têtes brûlées qu'il désavouait entièrement, et avec qui il rompait de tout commerce et de société. Ces particuliers même qui soutenaient l'erreur condamnée étaient on ne peut pas ni plus rares ni en plus petit nombre et là-dessus, les uns criant à l'injustice, les autres au péril de l'Eglise, le bruit se renouvela, qui donna Heu à la constitution dont il viert d'être parlé.
Faute de mieux, le P. TeUier résolut d'en faire usage dans l'espérance d'en tirer parti aa moins ' ontre Port-Royal, plus délicat là-dessus que personne d'entre les jansénistes, et d'y embarrasser le cardinal de Noailles, à qui le Roi ordonna de faire signer cette constitution, Comme elle n'altérait point dans le fond la paix de Clément IX, il n'osa contredire, et se mit à faire signer les plus faciles à conduire, et des uns aux autres gagner les moins aisés.
Cette conduite lui réussit si bien que Gif même signa. C'est une abbaye de filles à cinq ou six lieues de Versailles qui a toujours été considérée comme la sœur cadette de Port- Royal des Champs, en tout genre, par amis et ennemis, et deux maisons qui en tout temps avaient conservé l'union entre elles la plus intime.
Avec cette signature, le cardinal de Noailles se crut fort, et se persuada que Port-Royal ne ferait point de difficulté. Il y fut trompé. Ces filles, tant de fois et si cruellement traitées, en garde contre des signatures captieuses qu'on leur avait si souvent présentées, dans ime solitude qui était sans cesse épiée, et qu'on ne pouvait aborder sans péril d'exil et quelquefois de prison, par conséquent destituées de con-
seils de confiance, ne pnrent être amenées à une nouvelle signature. Aucune de celles qu'on leur montra ne les toucha, non pas même celle de Gif. En vain le cardinal les exhorta, leur expliqtia ce qu'on leur demandait, qui ne blessait en rien la paix de Clément IX, ni les vérités auxquelles elles étaient attachées ; rien ne put rassurer la , frayeur de ces âmes saintes et timorées. Elles ne purent comprendre qu'une signature nouvelle ne renfermât pas quelque venin et quelque surprise, et leur courage ne put être ébranlé par la considération de tout ce dont leur refus les menaçait.
C'était là ce qu'avaient espéié les jésuites : d'engager le cardinal de Noailles, et de parvenir enfin à détruire une maison qu'ils détestaient, et dont ils n'avaient cessé depuis tant d'années de machiner la dernière ruine. Ils mouraient de peur que les religieuses qui restaient ne survécussent le Boi, qu'après lui ils re pussent continuer d'avoir le crédit de les empêcher de recevoir des filles à profession, et que cette maison ennemie subsistât et se relevât, qui était toujours regardée conime le centre, le chef-lieu et le ralliement du paiti janséniste, dès qu'on oserait y aborder.
Le cardinal, qui prévit un orage, mais non le destructif, qui ne se pouvait imaginer, pressa ces filles à plusieurs fois, toujours inutilement. Le Roi le pressait vivement, poussé de même par son confesseur, tant qu'enfin le cardinal lâcha pied, procéda, et leur ôta les sacrements.
Alors le P. Telher les noircit auprès du Roi de toutes les anciennes couleurs, qu'ils renouvelèrent, les fit passer dans son esprit pour des révoltées, qui seules dans l'Eghse refusaient une signature trouvée partout orthodoxe, et lui persuadèrent qu'il ne serait jamais en repos sur ces questions tant que ce monastère, fameux par ses rébellions contre toutes les deux puissances, subsisterait : enfin que sa conscience était pour le moins aussi engagée que son autorité à une destruction si nécessaire, et qui n'avait tardé que trop d'années ; le bon Père piqua et tourna si bien le Roi que les fers furent mis au feu pour la destruction.
Port-Royal de Paris n'était qu'un hospice de celui de^ Champs. Celui-ci fut en entier transporté à Paris pendant plusieurs années, pendant lesquelles ou entretint les bâti-
DZSTH'JCnOX DE PORT-ROYAL DE^ CHAMPS 41
ments du monastère des Champs, lequel ne fut plus qu'une ferme. Ensuite les religieuses, qu'on avait pris soin de diviser dans les diverses persécutions qui leur furent suscitées, furent séparées en deux monastères: celles qui firent tout ce qu'on voulut formèrent la maison de Paris, les autres celle des Champs, qui n'eurent pas de plus grandes ennemies que celles de Paris, à qui tous les biens presque furent adjugés, dais l'espérance de faire tomber les Champs par famine, mais qui se soutint par le travail, l'économie et les aumônes.
Lorsc^U'il fut question de la destruction, Voysin, encore conseiller d'Etat, mais homme sûr et à tout faire pour la fortune, fut commis pour les prétentions sur les Champs, où on peut jugei de l'équifé qui y fut gaidée.
Mais ce qui surprit étrangement, c'est cpie les religieuses des Champs se mirent en règle et se pourvurent à Rome, où elles furent écoutées. Comme la bulle ou la constitution I inenm Domini Sahaofh n'y avait jamais été accordée pour détruire la paix de Clément IX, on n'y trouva point mauvais les difficultés de ces filles à la signer sans l'explication qu'elles offraient d'ajouter en signant, sans préjudice de la paix de Clément IX, h laquelle elles adhéraient. Ce qui était leur crime en France, digne d'éradication et des dernières peines personnelles, parut fort innocent à Rome : elles se soumettaient à la bulle, et dans le même esprit qu'elle avait été donnée ; on n'y en voulait pas davantage.
Cela fit changer de batterie aux jésuites, parce que cela afhchait le criminel usage qu'ils voulaient faire de cette bulle, et qu'ils ne savaient comment réussir dès que Rome, sur qui ils avaient compté, leur devenait plus que suspecte. Ils craignirent encore les longueurs des procédures à Paris, à Lyon, à Rome, des commissaires in ]jartihus. C'était un nœud gordien qu'il leur parut plus facile de couper que de dénouer.
On agit doac siu le principe qu'il ny avait qu'un Port- Royal, que ce n'était que par tolérance qu'on en avait fait deux de la même abbaye, qu'il convenait de remettre les choses sur l'ancien pied, qu'entre les deux il convenait mieux de conserver celui de Paris que l'autre, qui avait à peine de quoi subsister, situé m lieu malsain, uniquement peuplé
de quelques vieilles opiniâtres, qui depuis tant d'années avaient défense de recevoir personne à profession.
Il fut donc rendu un arrêt du conseil en vertu duquel, la nuit du 28 au 29 octobre, l'abbaye de Port-Roval des Champs se trouva secrètement investie par des détachements des régiments des gardes-françaises et suisses ; et vers le milieu de la matinée du 29, d'Argenson arriva dans l'abbaye avec des escouades du guet et d'archers. Il se fit ouvrir les portes, fit assembler toute la communauté au chapitre, montra une lettre de cachet ; et sans leur donner plus d'un quart d'heure, l'enleva tout entière. Il avait amené force carrosses attelés, avep une femme d'âge dans chacun ; il y distribua les religieuses suivant les lieux de leur destination, qui étaient différents monastères à dix, à vingt, à trente, à quarante, et jusqu'à cinquante lieues du leur, et les fit partir de la sorte, chaque carrosse accompagné de quelques archers à clie\al, comme on enlève des créatures publiques d'un mauvais lieu. Je passe sous silence tout ce qui accompagna une scène si touchante et si étrangement nouvelle ; il y en a des Hvres entiers.
Après leur départ, Argenson visita la maison, des greniers jusqu'aux caves, se saisit de tout ce qu'il crut devoir appartenir à Port-Royal de Paris et le peu qu'il ne crut pas pouvoir refuser aux religieuses enlevées, et s'en retourna rendre compte au Roi et au P. Tellier de son heureuse expédition.
Les divers traitements que ces rehgieuses reçurent dans leurs diverses prisons, pour les forcer à signer sans restriction, est la matière d'autres ouvrages, qui, malgré la \^igilance des oppresseurs, furent bientôt entre les mains de tout le monde, dont l'indignation publique éclata à tel point que la cour et les jésuites même en furent embarrassés.
Mais le P. Telher n'était pas homme à s'arrêter en si beau chemin. Il faut achever cette matièie de suite, quoique le reste en appartienne aux premiers mois de l'année suivante. Ce ne furent qu'arrêts sur arrêts du conseil, et lettres de cachet sur lettres de cachet. Il fut enjoint aux familles qui avaient des parents enterrés à Port-Royal des Champs de les faire exhumer et porter ailleurs ; et on jeta dans le cimetière d'une